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peut-être pas aussi éloignés l'un de l'autre sous le rapport de la foi que vous semblez le croire. Vous eussiez été bien surpris si, vous ici, vous aviez assisté, il y a quelque temps, à une conversation entre Lamartine et moi au sujet de l'Évangile. Je ne veux pas vous rapporter nos deux opinions et vous laisse à deviner de quel côté vous vous seriez rangé.
Je vous ai parlé, je crois, de la visite dont m'a honoré l'archevêque de Paris (M. Sibour) avec plusieurs membres de son clergé : ne croyez pas qu'il m'ait traité comme un homme à convertir : il parut ne voir en moi qu'un pauvre petit philosophe évangélique à sa manière ; aussi fut-il d'une amabilité charmante et plein de gaieté. S'il eût été de la Chambre, il n'eût pas voté, j'en suis sûr, pour qu'on me rayât de la liste des électeurs, comme l'ont fait tant de voltairiens mes anciens amis.
Je vous dis tout cela pour vous prouver sur combien de points nous pouvons nous entendre, et pour me donner le droit aussi de vous renvoyer dans vos tristesses vers ces pensées religieuses où, avec plus de foi que moi, vous devriez puiser plus de force et de consolation. N'avez-vous pas aussi les vers qui préoccupent si doucement une âme comme la vôtre? C'est un don du ciel, et je vois avec plaisir que vous n'y avez pas renoncé. Hélas ! ma verve est complètement tarie. C'était mon dernier plaisir, et j'espérais qu'il me serait fidèle jusqu'au dernier jour. Et mon pays si tristement ballotté par tant de petits hommes et de petites passions ! N'est-ce pas là une grande douleur ? Malgré tout, je conserve encore assez de résignation pour me trouver un fonds de gaieté pour les autres.
Voilà encore des paroles à votre adresse. Ne vous laissez pas abattre, vous qui êtes bien loin de la vieillesse et qui pouvez chercher des distractions dans le travail. L'amitié
ne peut non plus manquer à un caractère aussi honorable que le vôtre. Elle a été pour moi la source de grandes jouissances. J'ai encore quelques amis avec qui je date de cinquante ans. Dieu me les conserve!
Pardonnez-moi ce long bavardage qui, au fond, n'a que vous pour objet, bien que j'y parle presque toujours de moi. Nous autres vieux, nous n'avons jamais de meilleures citations à faire.
J'ai reçu d'un M. Frédéric Paulmier une lettre par laquelle il me demande une chanson pour une société littéraire dont il ne me donne ni le nom ni la constitution. Il paraît que vous êtes en rapport avec cette société rennaise. Ces messieurs, dont je voudrais de tout cœur stimuler le zèle, ignorent que j'ai vendu à mon libraire toutes mes chansons faites et à faire, et qu'il m'est d'autant moins possible de rien faire imprimer en dehors des éditions de Perrotin, que la contrefaçon ne manquerait pas de s'emparer des chansons que je livrerais au public par une autre voie. Je suis donc dans l'impossibilité de satisfaire à la demande de M. Paulmier. Auriez-vous la bonté de vous charger de mes excuses auprès de ces jeunes littérateurs et de leur exprimer mes regrets. Fâché de la peine que cela pourra vous donner.
Recevez l'assurance de ma bien sincère affection.
A MONSIEUR GILHARD
21 janvier 1851.
Vous avez lu les derniers journaux; vous pouvez donc juger de l'état de la politique. Je ne sais, quant à moi, ce
qu'il va sortir de cette espèce de coalition nouvelle, où chacun a planté son drapeau sur la tribune pour marcher ensemble et de front contre l'Elysée.
Il me semble qu'il doit être facile de dissiper ces bataillons victorieux dans une mêlée, et qui d'ailleurs seraient fort embarrassés d'une victoire complète. L'assailli semble prendre de l'audace. La chute si prompte et si facile de Changarnier va l'enivrer peut-être. Il est vrai que les munitions lui manquent. Attendons; nous verrons bien.
Tout le monde écoute et regarde comme au théâtre. Il est certain que le public de Paris se comporte en cela comme au spectacle. Seulement on se dit : « Nous sommes aux boulevards. » Dupin a été le niais de ce mélodrame. Quelle prétention aussi de vouloir se transformer en César !
Ne serait-il pas temps enfin que ces vieillards quittassent les coulisses et la scène? On vieillit si vite chez nous, et cependant personne ne consent à être vieux.