A MADAME B
2 octobre 1850.
Je vous remercie, madame et amie, de m' avoir donné de vos nouvelles ; je me demandais ce que vous étiez tous devenus.
Le temps que vous avez passé à P... ne vous aura pas réconciliée avec votre exil. M. et madame de *** vous auront rendue à vos anciennes habitudes de conversation. Rien n'est plus contraire aux exilés que ces rencontres de la patrie absente qui, par quelques instants de satisfaction, augmentent le regret de ce dont on ne peut plus jouir. Car ne vous figurez pas qu'un changement de lieu vous suffirait ; à trente lieues de Paris, vous seriez encore mal.
Quoi ! madame de ***, malade et vieillie à ce point, et cela dans un pays où l'on envoie les malingres et les goutteux ! Est-ce le voisinage des montagnes qui a produit ce triste effet sur cette bonne et saine nature ? Oh ! non ; c'est un autre voisinage. Pauvres femmes ! que les parents sont cruels de laisser leurs filles épouser des vieux! En vain vous me vantez la force, la lucidité du mari, même la mémoire, ce don fatal dont nous nous servons pour ennuyer nos amis; il a près de quatre-vingts ans, et moi, qui viens
* Mademoiselle Pauline Flaugergues.
d'accomplir mes soixante-dix ans, j'ai chanté, à mon anniversaire, des couplets dont le refrain est :
Ah ! que les vieux sont ennuyeux !
J'en sais quelque chose.
Pourtant, ma santé se soutient, je marche encore assez bien, sans frayeur du froid et de la pluie. Toutefois, malgré ma mémoire, je sens qu'au dehors et au dedans les années laissent trace profonde de leur passage. Mais qu'y faire? Un peu de philosophie, voilà le seul calmant ; j'y ai recours; faites comme moi, en attendant qu'une bonne vague ramène votre esquif à Paris. Pour cela, comptez sur mes prières. Vous ai-je dit que des pertes d'argent me forçaient à quitter Passy? Nous sommes en pension bourgeoise, rue d'Enfer, 115, auprès de la barrière.
Ma pauvre vieille amie ne se fait pas aussi bien que moi à ce changement. Toutefois, nous sommes mieux que nous ne devions nous y attendre ; mais tout le monde ne peut, comme moi, changer ses habitudes du jour au lendemain. C'est tout ce qui me reste de la jeunesse ; dans un temps comme le nôtre, c'est beaucoup.
Je n'ai pas entendu parler de Lcgouvé.
Je m'étonne que vous ayez besoin de *** pour en avoir des nouvelles ; vous avez là une grande amitié que vous n'avez pu prendre sur les routes.
En attendant le bonheur de vous revoir, croyez-moi, comme toujours, chère dame et amie, votre tout dévoué de cœur.
J'ai reçu des remercîments de votre berger pyrénéen.
A MONSIEUR GILHARD
Paris, 6 novembre 1850.
A propos des gens de l'Auvergne, votre M. Rouher vient de publier une liste des condamnations depuis 1814, où il s'est plu à répéter mon nom huit ou dix fois, bien que je n'aie eu l'honneur d'être condamné que deux fois, ce qui suffit bien pour me priver de l'électoral. On prétend que cette publication m'a en vue particulièrement. Je ne le crois pas, quoique je sache que l'Elysée m'en veut de ne m'être pas attelé à son char. *** a commencé la petite guerre qu'on veut, dit-on, me faire. Il serait possible que ce fussent là des propos de flatteur. Toutefois j'ai eu bien envie de tirer vengeance de votre compatriote le garde des sceaux, qui a fait de sa publication une œuvre ordinaire, où se trouve un mot que le Moniteur a dû rougir de donner à lire à ses abonnés. L'intérêt de mon libraire, qui en est à craindre des saisies, m'a seul arrêté. Connaissez-vous ce monsieur que le Charivari appelle Chonchon\ je ne sais pourquoi?
A MADAME BLANCHECOTTE
Paris, 6 décembre 1850.
Comment, ma chère enfant, avez-vous pu ajouter foi à
^ M. Rouher est gendre de M. Conchon, ancien maire de Clermont-Ferrand. Il avait joint à son nom celui de son beau-père.
Déranger, on le voit, a été vivement blessé lorsque son nom fut affiché sur les murs de Paris, coimne celui de l'un des corrupteurs de la nation, et cela, en 1850, sous le gouvernement d'une république. Vengeur de 1815, artisan de 1830, prophète de 1848, il ne pouvait s'attendre à ce que sa gloire fiit châtiée ainsi.
d02 CORRESPONDANCE
la nouvelle qui a couru, dont on m'a rebattu les oreilles
hier à mon arrivée de la campagne !
C'est sans doute la courte indisposition que j'éprouvais la dernière fois que vous m'êtes venue voir qui a donné lieu à cette sotte nouvelle. Ah ! mon enfant, quelle triste destinée que celle qui vous met de pair avec les betes du Jardin des Plantes !
Criez, dans un coin de Paris, que l'ours Martin est dangereusement malade, tous les enfants, toutes les bonnes, tous les Jean-Jean vont courir pour assister à ses derniers moments.
Croyez bien que je ne vous mets pas sur cette liste de gobe-mouches, et que je suis touché de vos témoignages d'intérêt. Je les mérite pour celui que je vous porte et que m'inspire tout ce qu'il y a d'excellent en vous. Car ne croyez pas que je n'étudie que votre belle et noble intelligence, avec laquelle il me semble que votre cœur rivalise avec avantage. Ce qui me charme surtout, c'est de voir que vous avez un mari qui vous apprécie et qui se préoccupe de votre bonheur. Il serait bien heureux lui-même, s'il entendait le bien que vous m'en dites pour me le faire estimer comme il le mérite.
A mardi donc, et croyez-moi, chère enfant, votre vieux maître tout dévoué.
Désormais, vous me demanderez au premier, à droite, ou vous monterez au deuxième, la porte auprès de l'escalier. Je suis descendu d'un étage.
DE BÉRANGEIl. 105
A MADAME BLANCHECOTTE
25 décembre 1850.
Ma chère enfant, j'ai eu bien regret à apprendre que vous étiez souffrante. Comment! vous avez une fièvre réglée, et on ne la coupe pas. Sans doute votre bon docteur a ses raisons pour cela. Soignez-vous bien : il faut beaucoup de prudence dans votre position, et peut-être feriez-vous bien de vous éviter le travail des vers, qui semble vous causer de trop vives impressions.
Hier, j'avais convoqué mon jeune poëte de l'Ecole normales pour que nous pussions parler ensemble de poésie, comme nous l'avons fait il y a quinze jours; cet entretien avait paru vous faire plaisir, et j'aurais voulu le renouveler. Causer ainsi est peut-être ce qui peut le mieux vous enseigner ce que vous pouvez avoir encore besoin d'apprendre, si tant est que votre heureux naturel ne soit pas préférable à tout autre enseignement.
Recevez tous mes vœux pour l'année qui accourt, et croyez-moi votre tout dévoué.
A MONSIEUR J. J. DEHIN^
16 janvier 1851.
Donnez-moi des nouvelles de votre santé, si la fièvre vous en laisse le temps.
* M. Paul Boiteau.
* Maître chaudronnier et chansonnier à Liège, qui avait envoyé à Déranger un billet de banque, en apprenant qu'il avait dû quitter son toit de Passy et se mettre dans une pension bourgeoise. Déranger a souvent écrit à M. Dehin, et il lui a montré dans toutes ses lettres une amitié que des traits semblables à celui dont il est ici question suffisaient à faire naître.
Mon cher Dehin, votre lettre et votre envoi m'ont vivement touché; les larmes m'en sont venues aux yeux. Vous, père d'une si nombreuse famille, vous vous privez pour moi d'une somme qui doit être nécessaire à son entretien, et cela avec l'expression d'un cœur simple et généreux, qui ne se doute pas combien il y a peu, même parmi les riches, de gens capables d'une pareille action. Que Dieu vous en récompense; mais peut-être moi-même vais-je dès aujourd'hui vous en donner le prix, en calmant la peine que ma lettre vous avait causée. Oui, mon cher Dehin, j'ai donné lieu à erreur de votre part; sans doute j'ai quitté Passy par suite de pertes faites depuis quelque temps ; mais ce qui me reste est bien suffisant pour moi et pour quelques autres encore, car j'ai toujours fait la part, dans ma petite fortune, de plusieurs braves gens moins bien partagés que je le suis. Rassurez-vous donc sur ma position, que je n'ai jamais souhaitée plus brillante, et en recevant mes témoignages de gratitude, permettez-moi de vous renvoyer le bon de 100 francs que vous m'avez adressé d'une façon si cordiale.
Je vous le renvoie, mais croyez qu'il restera une dette pour moi, et que je serais heureux de la pouvoir acquitter un jour.
Soyez sûr aussi que si, par suite d'événements malheureux, j'avais un jour besoin d'un asile, je tournerais les yeux vers votre paisible chaumière, habitée par tant de vertus.
Avec l'expression de mes sentiments les plus dévoués, recevez, mon cher Dehin, le serrement de main d'un sincère ami .
Tout à vous. Bérakger.
P. S. J'ai votre périrait sous les jeux, et j'allais oublier
de vous en remercier. Je me plais à le croire ressemblant, et j'aime à voir l'ouvrier poëte se présenter ainsi au public.
A MONSIEUR EDOUARD TURQUETY*
16 janvier 1851.
Je suis très-touché, mon cher monsieur, de votre bon souvenir. Votre lettre eût pourtant été mieux reçue encore si elle m'eût annoncé l'accomplissement du projet que vous sembliez avoir formé de venir vous établir à Paris ou dans ses environs. Est-ce que vous avez renoncé à cette idée? Vous m'en parlez si vaguement que j'en ai la crainte. Ce que vous me dites des dispositions de votre âme me fait pourtant penser qu'un changement de lieu vous serait favorable. Si je ne me trompe, vous avez des amis ici, et sans doute encore quelques connaissances parmi nos littérateurs. Quant à moi, dont vous faites un trop magnifique éloge, si je ne vous consolais pas, j'essayerais du moins de vous faire chercher les consolations où elles doivent se trouver pour vous, pour vous, chrétien, qui avez le bonheur d'une croyance ferme et déterminée, ce que je vous envie et ce qui m'arrivera peut-être un jour si les beaux vers que vous m'adressez se font entendre là-haut. Savez-vous que j'aurais mauvaise idée des anges et des séraphins si un pareil chant ne les touchait pas et s'ils ne criaient pas miséricorde en ma faveur. Au reste, mon cher poëte, nous ne sommes
* M. Turquely, l'auteur de Primavera et de divers autres recueils bien connus des amateurs de poésie, était alors en Bretagne et venait de perdre son père quand Déranger lui écrivit cette lettre.