‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 3 sur 136 · X MONSIEUR JOHN P. LÉONARD · texte numérisé non relu

X MONSIEUR JOHN P. LÉONARD

Passy, 12 novembre 1848,

Je crois vous l'avoir dit, monsieur; mon ignorance des langues étrangères m'empêche de recevoir les illustrations des divers pays qui ont la bonlé de penser à moi à leur passage à Paris. Mais vous me parlez d'un ami de la liberté proscrit : je serai heureux de lui serrer la main, s'il vous convient de me l'amener, un de ces malins, vers dix heures,

VU

A MONSIEUR ALFRED LÉDIER *

18 novcmlne 1848.

Je ne suis pas l(jujours libre de l'aire ce qui me plairait le plus; aussi n'ai-jc pu lire voli'e pièce aussitôt qu'elle m'est arrivée.

' Kn i(''|inn>f' ii l'onvcd d'une |ii<"'Cf' intilnli'c le Représentant maigre' lui.

Vous avez fait un portrait bien embelli, monsieur, et partant quelquefois peu ressemblant. Vous êtes jeune, sans doute, car on dirait que c'est l'enthousiasme, faculté des âmes neuves, qui vous a fait faillir. Ah! monsieur, que je suis loin d'être ce que vous me faites! Pauvre rimeur de mansarde, tout passionné que j'ai toujours été pour ma patrie, il n'y a jamais eu rien de bien grave dans mon existence et mes façons d'être. Aussi nul n'a été plus étonné que moi lorsque j'ai vu qu'on me traitait de grand citoyen. Chez nous les grands mots ne coûtent pas à prodiguer, et il me semble que vous y avez ajouté foi en me prenant au sérieux. Savez-vous, monsieur, que vous avez fait un homme bien grave d'un vieillard qui rit encore plus souvent qu'il ne gronde.

Je crains que cela n'ait jeté un peu de froid sur votre pièce, qui, permettez-moi de vous le dire, accuse quelque ignorance des nécessités dramatiques. Je ne devrais que vous louer, et je me surprends faisant le difficile avec mon peintre, qui pourtant ne manque ni d'esprit ni de talent. La faute en est au sujet que vous avez choisi. Votre sympathie pour les sentiments du vieux chansonnier vous a caché les inconvénients de ce sujet, et je crains d'avoir égaré un généreux esprit bien digne de traiter des compositions plus nobles, qui certes seraient pour lui des occasions de succès.

Je ne vous en dois que plus de reconnaissance, monsieur, et je crois vous en donner un témoignage en laissant parler la critique lorsqu'il y a pourtant dans votre œuvre matière à beaucoup d'éloges plus justement appliqués que ceux que vous me prodiguez.

Si votre indulgence vous fait me ^supposer des qualités que je n'ai point, il en est une que j'ai bien réellement

dont vous ne parlez pas : c'est ma gratitude pour ceux qui

nie donnent des marques d'estime et d'intérêt.

YIU

A MADEMOISELLE BÉGA

6 décembre 1848.

Tu t'ennuies, pauvre tille! J'en souffre pour toi, je t'assure; mais, puisque tu te mets à travailler, l'ennui ne durera pas. Le travail, sous toutes les formes, est l'unique remède au mal que tu éprouves. On envie la richesse : si tu savais combien de gens riches s'ennuient ; et cela parce qu'il est rare que la richesse n'enfante pas l'oisiveté à la suite de la satiété qu'amènent bien vite des plaisirs trop faciles! Travaille donc avec cœur, mon enfant; instruis-toi; ne t'effraye pas de ce qui te manque encore : tu as un long temps devant toi. Habitue-toi à te rendre compte de tout; c'est le moyen de ne rien oublier. A ton âge je n'en savais guère plus que toi, et, môme sous le rapport de la langue, je ne soupçonnais même pas qu'on eût à apprendre tout ce que tu sais. Mais je regardais, j'examinais, j'approfondissais les moindres choses, et surtout je tenais bonne note de toutes mes fautes. Ce dernier point est le plus important.

J'ai fini par me donner ainsi la seule instruction dont j'étais susceptible. Fais comme moi, ma chère \'ictoire, et bientôt ta mémoire deviendra l'instrument le plus actif de ton perfectionnement.

Je vais tâcher de te choisir les livres les plus propres à te former le goût. Après Racine, si parfait dans son style, je te donnerai Corneille, le grand Corneille, comme disaient ses contemporains : il est moins châtié, moins égal que son

émule, mais il s'élève plus haut. Tu liras après Boileau, et surtout Molière, le génie dramatique le plus parfait, mais qui peint plutôt la société que les passions humaines, ce qui te plaira moins sans doute que les œuvres tragiques. A quarante ans tu le leur préféreras peut-être.

Que tout cela ne te fasse pas négliger tes études, mais te serve à prendre patience pour attendre les jours de sortie.

Adieu, ma chère enfant ; crois au vif intérêt que je prends à tout ce qui te regarde et au plaisir que j'ai de causer avec toi.

Voilà trois jours que cette lettre attend ta mère : je la lui envoie avec les deux derniers volumes de Racine. Il faut lire les Lettres qui terminent le recueil.

A MADAME BRISSOT-TIIIVARS

Passy, 9 décembre 1848.

Nous sommes bien effrayés des approches du vote de la présidence; tout le monde s'en occupe ici, et j'ai été sur le point de déserter parce qu'on voulait me pousser dans cette émeute. J'ai été obligé de refuser la visite de Louis Bonaparte, qui n'en est pas moins venu, mais je n'y étais pas et j'ai dit à son cousin^ que je rendrais la visite si Louis Bonaparte n'était pas nommé : ne faites pas mettre cela dans le journal de la préfecture^ Du côté de Cavaignac, pour qui je voterai, puisque Lamartine n'a pas de chances suffisantes, on aurait voulu aussi se servir de mon nom ; il n'est pas jusqu'aux socialistes qui m'ont offert de me porter à la

» M. Pierre Bonaparte.

* M. Brissot était devenu préfet du Finistère.

présidence. La plaisanterie était assez bonne et je n'ai pas pri^ la chose au sérieux; mais tout cela m'a fait regretter de n'être pas seul. Certes alors je me serais mis à courir les champs.

J'ai eu la visite, il y a peu de jours, de M. de Kerenflech. J'étais sorti, et le lendemain j'ai été à son adresse; mais, quoiqu'il fût à peine une heure, il était déjà à la Chambre. Je me suis figuré qu'il revenait à Paris après le conseil général ; en fait-il partie? J'aimerais à causer avec lui, s'il vous a vue à Quimper dans l'exercice de vos fonctions.

A MONSIEUR MONTALANT-BOUGLEUX

Passy, 9 décembre 1848.

xV la l'açon dont vous m'adressez vos questions, je juge que nul n'y peut mieux répondre que vous, et je ne voudrais pas lutter avec vous, monsieur, s'il fallait le faire en bons couplets, car cette chanson' est remplie de vers excellents et d'heureuses pensées. Elle décèle mieux qu'une habitude de ce petit genre; elle est l'œuvre d'un homme qui pense, et qui pense en poëte.

Quand j'ai publié le Déluge, il y avait douze ans que cette chanson était faite, et je vous avoue, monsieur, que je ne croyais pas si prochain l'accomplissement d'une prédiction que m'inspirait le spectacle donné par tous les chefs de l'Europe.

Les prophètes de mon espèce ne sont pas obligés de juslilier toutes leurs prophéties; pourtant, monsieur, je pour-

' I iH- ivjionsc à la cliaiisoii du Dclmje.

DE BÉRANGER. il

rais vous répondre, quant aux flots tranquilles^ que ce n'est pas lorsque les flots n'ont que commencé à monter que je leur ai promis le repos. Ni moi, ni vous, monsieur, quel que soit le nombre d'années que vous avez sans doute de moins que le vieux prophète, ne verrons cet avenir, auquel il m'est doux de croire pour me consoler des sottises que j'ai encore à voir en ce pauvre monde.

D'autres consolations se joignent à celles-là, lorsque arrivent jusqu'à moi des témoignages de bienveillance et de sympathie comme ceux que vous m'adressez, monsieur; et je vous prie de m'en croire très-reconnaissant.

A MADAME BRISSOT-THIVARS

3 janvier 1849.

Le changement de ministère, qui fait tant crier ici, ne peut vous nuire, puisque M. Lacrosse y gagne un portefeuille. Ce changement n'en est pas moins un mal réel, par les mauvaises idées que font naître les causes qui ont amené la retraite de M. de Malleville. H y a un commencement de désillusion chez beaucoup de bonapartistes.

Je suis, moi, fort ennuyé. Louis Bonaparte, malgré le refus fait à son cousin de le recevoir, m'est venu voir deux fois, sans me trouver, il est vrai. La première visite était trois semaines avant l'élection; je pouvais ne pas la compter; la seconde eut lieu deux jours avant sa proclamation. Celle-là, il faut la rendre, et cela me coûte extrêmement. Il m'en faudra rendre une aussi à madame Demidoff, qui m'est venue voir lorsque j'étais malade, et que je n'ai pas vue non plus. Jugez de mon ennui ; vous n'en avez pas de

plus gros dans volrc préfecture. Ah! j'aurais dû vous aller demander un refuge depuis plus de deux mois : mais cette pauvre Judith serait restée seule, car Fanny est encore absente.

A MADEMOISELLE PAULlîSE BÉGA

Passy, 17 janvier 1849.

Ma chère enfanl, j'ai bien peu de temps pour t'écrire et te remercier de ta bonne lettre.

Il est vrai que ton thème habituel c'est l'ennui que tu éprouves loin du toit paternel; cet ennui, je me plais à croire que tu te l'exagères un peu. Viendra un jour où, comme le dit l'Écriture, tu quitteras sans trop de peine père, mère et amis, pour aller chercher le bonheur sous un aulrc toit. Il est vrai que les devoirs que tu auras alors à remplir seront d'autre nature que ceux qui te sont imposés aujourd'hui. Mais peut-être ne te sembleront-ils pas moins lourds. Ma pauvre fille, si tu savais combien de fois il arrive dans la vie de regretter l'âge que tu traverses! Même, que de fois on se fait un plaisir du souvenir des prétendues peines dont on gémit dans la jeunesse! Prends patience, et donne-toi de la science et un état; lis autant que tu le peux. Mettre des faits dans la mémoire, c'est se donner de l'expérience; c'est rivaliser avec le temps.

Je te donnerai bientôt un livre excellent de madame Car- })cntier sur la première éducation, où lu puiseras des notions très-v:\riées et les meilleurs principes, présentés avec uih; glande tendresse de cœur. Je veux le lire tout entier avant de l'en faire présent; malheureusement, j'ai si peu lie leMip'> dcvaul inni que cette lecture en souffre.

A MADAME VALCHERE

Passy, 25 janvier 1849.

Ma chère enfant, dites, je vous prie, à madame Valmore que, renseignements pris, il ne paraît pas que M*** veuille donner des gardiens et des conservateurs aux volumes qu'il fait entasser dans des espèces de magasins.

Je ne veux donc pas demander inutilement. D'ailleurs M. Valmore peut faire lui-même la demande, en s'appuyant de mon nom, s'il le croit nécessaire. Mais ce qui, selon moi, serait au moins aussi sûr, ce serait de recourir à madame Récamier qui, dit-on, a un grand pouvoir sur M. Falloux, ainsi que le prouve la place de bibliothécaire accordée à Ampère. Madame Valmore connaît et voit madame Récamier; celle-ci peut donc la servir auprès du distributeur des bibliothèques. De ce côté, je veux dire du côté de M. de Falloux, ma recommandation serait non-seulement inutile, mais pourrait être nuisible.

Voilà, ma chère enfant, tout ce que je puis vous dire sur ce qui intéresse madame Valmore.

Il est dangereux d'être toujours seule, pauvre femme ! La tête se monte ; on fait des rêves qui n'ont pas le sens commun, dans lesquels on exagère tout, le bien comme le mal, et qui font rire quelquefois ceux à qui l'on en fait conhdence.

C'est un peu l'effet que votre lettre a produit sur moi : je ne vous en suis pas moins obligé de tout ce qu'elle a d'aimable pour mes chansons. Mais pourquoi vous saigner

pour avoir l'cdilion illustrée, quand je pouvais vous donner un exemplaire ordinaire? Il fallait me le demander. Je n'offre jamais mes œuvres.

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