‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 4 sur 136 · IV · texte numérisé non relu

IV

27 janvier 1840.

Je vous remercie, mon cher monsieur, de m'avoir donné de vos nouvelles. Je craignais qu'au milieu des changements qui se succèdent avec une rapidité inquiétante pour notre pauvre patrie, vous n'eussiez eu à souffrir dans votre nouvelle carrière. Je me réjouis de voir qu'il n'en est rien.

Vous désirez vous changer de climat. Si c'est dans l'intérêt de la santé de madame***, je n'ai rien à objecter; sans cela je ne vous conseillerais pas d'aller dans l'Hérault, où il est, dit-on, bien difficile d'obtenir les bonnes grâces de messieurs du cierge, qui régnent là assez despotiquement. Aux pays chauds les bétes venimeuses. Le centre de la France vous vaudrait mieux, il me semble. Au reste, il y a deux voix maintenant dans votre conseil de famille; il en doit sortir de sages délibérations. Calculez donc bien toutes vos démarches au profit du ménage, à qui je souhaite toutes sortes de prospérités.

Je vous remercie de l'attention que vous avez donnée à la jeune Anticr, qui a bien besoin de se l'aire une position. Elle a un oncle ici qui est très-heureux du bien que vous dites de sa nièce.

J'ai fait part de vos compliments à Reynaud, qui n'a pas toujours d'aussi bons souvenirs du pouvoir qu'il a exercé

DE BÊRANGER. 15

momentanément. Lui,Garnot et Gharton sont des hommes de cœur à qui il ne manquait qu'un peu d'expérience. J'espère qu'un jour ils pourront être plus utiles à notre pays, si léger dans les jugements qu'il porte des citoyens les plus dévoués.

XY

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

31 janvier 1849.

J'ai promis ce matin à ta maman de t'écrire et je tiens ma parole.

Ta petite lettre m'a fait grand plaisir. J'aime à te voir prendre goût à la lecture. Ton amour pour Racine et particulièrement pour Phèdre prouve combien ton jugement se forme. Phèdre n'est pas la pièce la mieux combinée de ce grand poëte, mais aucun caractère n'est mieux étudié, mieux rendu que celui du principal personnage, le plus passionné de tous ceux que Racine a mis au théâtre.

Je ne me rappelle plus si l'exemplaire que tu as contient quelques commentaires. Je voudrais que tu lusses VHippolyte d'Euripide, d'où nous vient le sujet. Sénèque (qui n'est pas le philosophe latin) l'a traité aussi. Racine a beaucoup emprunté à ces deux anciens, dont il a triomphé comme peintre de passion.

Britannicus est supérieur à Phèdre comme combinaison dramatique, bien que l'intérêt y soit moins grand ; mais l'idée, si bien accomplie, de rendre sensibles et supportables au théâtre les commencements d'un monstre pareil à Néron, est une des plus grandes preuves de génie données par Racine. Un esprit de second ordre n'eût pas manqué de nous montrer Néron repu de tous les crimes, au mo-

ment où il va en recevoir le prix. Il est tonjours facile de produire de reflet sur le vulgaire avec de semblables tableaux. Il faut mieux que cela aux esprits délicats, et faire prévoir toutes les atrocités de Néron sans en souiller la scène est une œuvre de grand maître.

Je crois que cette pièce ne réussirait plus aujourd'hui. C'est faire en deux mots la critique de notre époque. Mais je fais là le maître d'école et t'ennuie peut-être de ce qui t'a amusée.

Tu fais bien, ma chère enfant, de faire un retour sur toinième loi'sque lu as à te plaindre de tes insurgées. C'est une intention que l'on a rarement à ton âge, et il est des gens qui vieillissent sans jamais faire celte évolution sur eux-mêmes. Elle produit pourtant les plus heureux résultats. Tu me trouves bon : sache que, si je mérite cet éloge, je le dois à ce que de bonne heure aussi j'ai pris note de mes fautes pour m'en corriger d'abord, puis pour juger mes semblables avec indulgence. Continue donc à user de ce procédé que ton bon cœur t'a révélé, et tu croîtras en bonté comme en science.

Page 1