K MESDEMOISELLES
19 février 1852.
Je suis bien en retard avec vous, mes chères amies; mais, depuis le 2 décembre, j'ai eu peu de temps à moi. Il m'a fallu m'occuper de bon nombre de ceux qui ont été emprisonnés ou proscrits. J'en connais beaucoup; quelques-uns sont même de mes amis. Voilà donc deux mois et demi que je cours les ministères, que j'écris, etc., etc., et tout cela malheureusement sans beaucoup de succès. Quand on ne s'est pas rangé sous le drapeau du vainqueur, on n'a que peu de crédit à mettre au service des vaincus. Enfin, j'ai fait et fais encore tout ce qui m'est possible pour les malheureux qui s'adressent à moi.
1 Ce vaisseau de. ligne s'est perdu, il y a peu de temps, dans le voisinage du port de Brest.
Telle est mon excuse pour le silence que j*ai gardé. Je pourrais ajouter, à tant d'embarras et de peine, les préoccupations patriotiques ; j'aime mieux me taire sur ce dernier point, en vous laissant décider ce qu'il faut penser des Cincinnatus modernes, vous qui avez chanté si bien le dictateur romain.
Puisque me voilà sur vos poésies, je vous remercie du dernier morceau que vous m'avez communiqué. Je n'y trouve à reprendre que quelques consonnances ou assonances vicieuses, comme dans les deux premiers vers ; les fausses rimes de l'hémistiche et de la fm des vers fils, fuis, jadis, d'ennuis, ou. plus souvent, d'un savant, etc.
Il me semble aussi que le dernier vers de ce morceau serait mieux placé ainsi :
Que tu pussfis un jour, Dédaignant les honneurs, la fortune, la gloire, De cet homme de bien rappeler la mémoire.
De cette dernière observation faites ce que vous voudrez. Mais, pour les fautes contre l'euphonie, je dois d'autant plus insister que généralement je ne vous trouve pas l'oreille assez difficile.
Cette moralité de l'ambition mérite que vous la débarrassiez de ces petites taches.
Si toutes les affaires ne vont pas bien, il est heureux du moins que les vôtres soient en bonne voie. Je vous en félicite, mes chères enfants; c'est une consolation pour moi.
Votre frère m'a apporté un numéro de son journal (je ne me rappelle pas bien le titre) ; je n'y étais pas : il avait promis de revenir. Je l'attends encore. Je regrette de ne pouvoir vous donner de ses nouvelles. Le temps n'est pas bon pour ceux qui vivent de la presse périodique.
GIV