‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 37 sur 136 · A MONSIEUR CARLIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CARLIER

10 janvier, au soir, 1852.

Mon cher monsieur, je viens vous demander conseil en faveur d'un pauvre poëte, transporté au Havre, et qui bientôt, sans doute, transporté à Brest, sera embarqué pour Cayenne, si on ne se hâte d'aller à son secours.

C'est pour le fabuliste Lachambaudie, dont les œuvres ont obtenu dernièrement l'assentiment du Journal des Dé' bats, et qui ont été couronnées deux fois par l'Académie. C'est l'homme le plus incapable d'aller dans une barricade, à moins que ce ne soit pour y vendre les volumes de ses fables, que la pauvreté l'oblige à colporter lui-même, pour nourrir lui et ses deux pauvres enfants, orphelins de mère. Sûr de son innocence, il n'a pas voulu que je recourusse à temps au général Bertrand, qui, à ma recommandation, l'a tiré, il y a trois ans, du même abîme. Cette fois, les juges militaires, juges très-éclairés sans doute, sans aucun fait nouveau à sa charge, l'ont expédié aux fossoyeurs de Cayenne, où sa faible santé ne lui permettra pas un long séjour.

Y a-t-il, cher monsieur, un moyen pour le sauver de l'embarquement? Y pouvez-vous quelque chose? Si vous n'y pouvez rien, à qui faut-il s'adresser pour tenter de le secourir^ Quand je suis arrivé, cette fois, auprès du général

Bertrand, il était trop tard, parce que, je le répète, Lachambaudie avait trop compté sur son innocence. Comme si l'on pouvait compter là-dessus aujourd'hui !

Son crime est d'avoir été écrivain populaire. La peur doit prendre à tous ceux qui ont obtenu cette dénomination. Tout juste que cela est sans doute, vous, mon cher monsieur, qui êtes homme d'intelligence, je ne crains pas de vous recommander un poëte de mérite, affligé depuis quinze ans d'un rhumatisme, et que des militaires ont jugé un homme redoutable.

Je vous en supplie, venez à mon aide pour le sauver du funeste voyage qu'on veut lui faire entreprendre, et qui, certainement, sera sans retour pour lui. Pardonnez à cette lettre que le sentiment qui m'anime ne m'a pas permis de faire plus courte.

A MADAME BLANCHECOTTE

20 janvier 1852.

Après huit ou dix lettres, je viens enfin d'apprendre, par le ministre de la guerre', qu'il y a eu révision de la condamnation Lachambaudie. Il ne sera pas transporté, mais expulsé de France. Comment vivra-t-il à l'étranger? En vérité, je crois qu'il eût mieux valu pour lui être nourri aux frais de l'Etat à Cayenne.

Vous voyez que mon crédit n'est pas bien grand. Si j'avais eu quelque ami puissant à l'Elysée, j'aurais sans doute obtenu mieux.

Un de mes amis m'est encore venu hier dire adieu en partant pour l'exil. On ne voit plus que cela.

* Le maréchal Leroy de Sainl-Ârnaud.

l MORIN*

8 février 1852.

Je VOUS remercie, monsieur, des très-spirituelles et trèspiquantes fables que vous avez bien voulu me communiquer. Elles m'ont fait trop de plaisir pour qu'en ma qualité de vieux rimeur je ne me hasarde pas à vous reprocher un peu trop de laisser aller de style. Une plus grande attention donnée au travail des vers ajouterait à tout ce qu'elles ont de mérite.

Je ne puis répondre, monsieur, à ce que contient votre lettre. Ce sont là des questions graves qui exigeraient bien des pages de réfutation, quoique nous soyons d'accord sur le fond de la discussion. Je me contenterai de vous demander pourquoi, si j'ai eu tant d'influence sur la popularité conservée au nom de l'Empereur, j'en ai eu si peu en prêchant la République, comme je n'ai cessé de le faire depuis plus de quarante ans, et comme je le ferais encore si, à soixante-douze ans, il m'était possible de retrouver ma verve de trente ans.

Convenez-en, monsieur, vous qui méconnaissez trop les services réels rendus à la France par Napoléon, tous les partis ont fait des fautes ; mais celles dont nous devons le plus gémir, ce sont les fautes énormes commises par les républicains. Je les avais prévues; aussi aurais-je voulu que la République nous vînt un peu plus tard. La Providence en a décidé autrement. Toutefois je mourrai avec l'assurance qu'un jour ou l'autre mes vœux seront exaucés*.

* Avocat, ancien commissaire de la République dans le département d'Eureet-Loir.

* Cette lettre a été imprimée dans la Revue de Paris du 1" septembre 1857.

A MONSIEUR BOULAY (dE LA MEURTHE)

14 février 1852.

Le pauvre Meunier (Arsène), arrêté le 2 décembre, à cinq heures du matin, remis en liberté le 30, a été réarreté le 29 janvier, sans aucun nouveau fait à sa charge, ainsi que je m'en suis assuré à la police, lorsque j'ai été le voir au dépôt. Son dossier et son interrogatoire ne laissent craindre aucun fâcheux résultat.

Il paraît qu'il n'a que moi à qui s'adresser, bien que je le connaisse peu. Aussi m'écrit-il aujourd'hui que la commission vient de le faire transférer du fort de Bicetre à celui d'Ivry, ce qui annonce une condamnation. Groiriezvous, mon cher monsieur, que c'est sur son journal d'éducation, et sur l'activité qu'il a particulièrement déployée à cette époque, que semble se fonder la suspicion dont il est l'objet. Prenez garde à vous, qui avez fait bien plus que lui dans cette patriotique affaire, ainsi qu'il l'a publié dans un certain numéro où j'ai lu alors un article sur vous, qui m'a fait d'autant plus de plaisir qu'il ne contenait que de justes éloges.

Meunier a encore une chance : c'est à la commission de révision. Ne pourriez-vous, mon cher monsieur et ami, servir ce malheureux, que la déportation en Algérie menace, en lui accordant l'appui de votre nom, qui ne peut être que tout-puissant? Un mot de vous au ministre de la guerre sauverait sans doute le pauvre instituteur. J'ai fait l*épreuve depuis deux mois que je ne puis être utile à personne. On

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m'avait accordé une commutation pour Lachambaudie ; et ce fabuliste, d'une santé déplorable, est encore en rade de Brest, à bord du Duguesdin\ ce qui me fait craindre qu'on ne soit revenu sur la décision à demi favorable qu'on m'avait fait connaître.

C'est le peu de crédit que j'ai sous ce gouvernement qui m'engage à vous supplier de vous employer promplement en faveur de Meunier, qui, si vous pouvez en parler au ministre de la guerre, évitera sans doute la déportation en Afrique.

Je présume trop bien de votre humanité pour vous faire mes excuses de cette démarche; mais je vous prie de me croire comme toujours, monsieur et ami, votre tout dévoué.

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