‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 46 sur 136 · A MADAME EUGÈNE SCRIBE · texte numérisé non relu

A MADAME EUGÈNE SCRIBE

23 août 1852.

Ce que vous m'apprenez est-il possible? Quoi! vous, chère amie, malade à rester étendue sur un canapé ! C'est à ne pas le croire. Raison de plus pour espérer que bientôt vous serez tirée de peine plus encore par votre belle et bonne organisation que par les secours de la Faculté. Allez vite aux bains de mer, mais pour n'y plus retourner jamais que pour votre amusement. Au milieu des soins inaccoutumés que vous êtes obligée de prendre, c'est trop aimable à vous d'avoir songé à mon jour de naissance. Je ne suis plus souffrant, et je crois que madame Béga vous a exagéré le mal que m'ont fait les grandes chaleurs de juillet. Vous savez d'ailleurs que je ne m'écoute que lorsque cela me sert à chasser les importuns.

J'ai l'avantage de n'être pas nerveux. Je plains bien Scribe d'être atteint de ce mal; car le temps que nous avons ce mois-ci lui doit être fort contraire. Vous vous

plaignez qu'il travaille trop; je ne vous conseille pourtanl point, dans l'intérêt du public comme dans l'intérêt de sa santé, de lui imposer le repos absolu. Aux gens nerveux, le travail : Voltaire l'a bien prouvé, et, sous mes yeux, Lamennais en e^t un autre exemple. Seulement écartez de lui les trop grands embarras qui, pour Scribe, accompagnent le genre des œiavres dramatiques. Je sais que c'est difficile; mais vous avez une bonne cervelle qui peut en venir à bout.

Quant à moi, je vais toujours d'un bout de Paris à l'autre, tantôt pour Pierre, tantôt pour Paul ; les affaires des autres sont ma seule occupation, car je ne chansonne plus. On croirait que je n'ai jamais fait de vers de ma vie. Cela, parfois, m'afflige un peu ; mais, en pensant que je n'en ai fait que trop, je me console. Et puis, si je n'écris plus, je sais encore lire, et lire sans lunettes.

Judith se porte très-bien; elle se plaît toujours dans notre pension, où, moi, je ne cesse de regretter la rue d'Enfer, qui m'avait débarrassé de beaucoup de visiteurs ; je me résigne ici comme ailleurs.

J'ai aussi un ouvrage à faire : j'ai promis à mon vieil ami Dupont ma visite pour les premiers jours de septenibre. Si vous saviez combien le moindre déplacement me coûte! Je regarde les voyages, à un certain âge, comme up temps perdu. Je voudrais bien que celui-ci ne m'empêchât pas de vous voir à votre passage à Paris. Pour vous éviter nos quatre étages, écrivez-moi le jour de votre arrivée, et j'irai vous voir.

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GXXV

À MÈSbEMOISELtiES ***

1" septembre 1852.

Combien de fois, mes chères amies, me suis-je reproché de laisser vos dernières lettres sans y répondre, bien que je les garde soiis mes yetix pbilr m'engager à le faire! Que voulez-vous? je ne cesse d'être accablé ou de visites ou de lettres pour je ne sais quelles affaires, dont chacun semble prendre plaisir à me charger, et qui, outre l'ennui qu'elles me causent, me forcent à courir tout Paris, même les ministères, où je perds le peu de crédit que j'avais par lé renvoi de ceux de mes amis qui y étaient restés. J'espérais qu'avec l'âge le repos m'arriverait ; et je viens d'accomplir mes soixante-douze ans au milieu des mêmes embarras. Si je n'avais avec moi une vieille amie que la campagne n'arrangerait pas, il y a longtemps que je serais caché au fond de quelque village, à quinze oti vingt lieues de Paris ! Ah ! si j'étais dans votre désert ! Qtie je suis satisfait de Voir qtie vous vous y trouviez aussi heureuses qu'il est permis de l'être ici-bas! Quoi! les pluies Vous y menacent! Je tle craignais que les chaleurs, dont l'excès m'a ici fait bien souffrir cette année. Elles y sont venues tard; mais je ne crois pas en avoir éprouvé de plUs viveë. Heureusement un temps plus frais nous est arrivé. J'allais repreridre cette fièvre des moissonneurs qui a été pour trioi uue véritable maladie il y a quelques années. Sauf uh g^oS rhUme de cerveau, je vais assez bien maintenant. Aussi chacun Ui'annonce que je passerai quatre-vingt-dix. DicU tn'eti préserve ! J'ai vu trop de gens qui, pouï* avoir été jusqu'à qUa-

iU CORRESPONDANCE

tre-vingts, sont devenus culs-de-jalte, aveugles, sourds et même idiots, et, dans les derniers, j'ai pu compter des hommes qui avaient valu mieux que moi comme intelligence. Je m'étais toujours dit qu'il ne fallait pas dépasser soixante ans. Il faut trop de résignation pour se survivre. Voilà douze ans que je suis à ce régime. N'est-ce pas assez? Mais de quoi vous parlé-je? Vous ne devez pas me comprendre, vous, placées si loin de la borne que je m'étais posée en espérance. Tant mieux ! Je suis sûr que, dans votre humble position, vous trouvez à faire du bien et à vous faire aimer. Il n'y a que cela de bon dans un monde détraqué.

N'allez pas croire, à ce mot, que je suis devenu misanthrope; bien s'en faut. Je tiens note, au contraire, de toutes les améliorations dont l'avenir aura le profit. C'est ce qui me console du présent, et, si je faisais encore des vers, j'en ferais là-dessus. Mais quoi ! vous, sœur ***, vous renoncez à la rime ! Il y a peu de temps que vous me promettiez un poëme. Qui a pu vous arrêter en chemin? Les jours tristes, dites-vous? Mais n'ont-ils pas aussi leur poésie? Ils semblent môme mieux aller à votre talent; car je doute que vous ayez jamais fait des chansons de table. Je serais certes bien surpris si vous alliez m'en envoyer une sur ce ton-là : je la chanterais à mes vieux amis, qui viennent encore rire et chanter avec moi; car je ris encore, et même assez souvent. Il n'y a que le chant qui me coûte. Ma voix, qui n'a jamais été forte ni belle, devient si faible, que je me contente de faire chorus aux chansons des autres. Ne comptez donc pas sur mon chant du cygne.

Adieu, mes chères amies ; pardonnez-moi mes inexactitudes de correspondance, et ne tombez pas dans ce défaut avec votre vieil ami, qui est à vous de tout cœur.

A MONSIEUR BARANDEGUY-DUPONT

5 septembre 1852.

Très-bien encore, monsieur, très-bien! Comme Proudhon, vous rendez pleine et entière justice aux hommes du gouvernement provisoire; mais je dois vous faire une observation.

En parlant de Marrast, le plus calomnié, ne deviez-vous pas jeter quelques mots sur ses manies aristocratiques qui ont autorisé les quolibets des réactionnaires et même des républicains ? Ce qui n'est qu'un ridicule chez un particulier devient souvent un tort fort grave dans un gouvernant. Don Quichotte donnait à ce sujet d'excellents conseils à son écuyer.

Rien de mieux pour un panégyriste que d'aller au-devant de l'attaque pour la repousser. En convenant du ridicule de Marrast, vous pourriez, il me semble, montrer quel parti en a tiré la malveillance contre un homme de cœur et de probité.

Encore un mot, si vous voulez bien me le permettre. Je crois, monsieur, vous devoir faire observer que, dans notre langue du moins, le genre satirique exige un travail soutenu de versification : il repousse l'improvisation ; la raison m'en paraît facile à trouver. J'ai lu des vers de vous d'un style arrêté et solide. Je vous engage donc à serrer, à nourrir le vers un peu plus que dans le dernier morceau, tout bon qu'il est, mais où l'improvisation se fait un peu trop sentir, selon moi.

J'espère que vous sentirez que les observations que je

iëÔ CORRESPONDANCE

me permets avec vous ne sont pas de celles qu'on prodigue à tout le monde.

Je vous surcharge de ports de lettres. Faites-moi savoir si cela vous obère. J'ai encore le moyen d'affranchir, et ne regretterai jamais avec vous d'en faire usage.

A MONSIEUR BARANDEGUY-DUPONT

li septembre 1892.

L'âge ne fait rien à l'affaire, monsieur; mais je vous avoue que je ne vous donnais pas plus de trente ans; pas moins non plus, parce qu'il y a dans vos vers certaine maturité de pensée qu'on n*a guère, même a vingt-cinq ans.

Toujours est-il que je reste votre aîné de vingt arts; ce qui me laisse quelque droit de censure quand je croirai voir broncher votre muse. Cette fois je n'ai pas a faire le pédant avec vous, monsieur.

Ce morceau est semé de bons vers heureusement trouvés. A propos de ce morceau, qui me prouve une fois de plus votre aptitude à la satire, je me demande pourquoi vous ne vous tracez pas des cadres plus étendus, plus spacieux, sur tel ou tel point de nos mœurs, de notre politique, de nos sottises, cadres que vous rempliriez avec talent, j'en suis sûr. Les événements qui se pressent sous nos yeux sont presque tous susceptibles, ou d*entrer dans ces compositions, ou de vous en fournir d'inattendues.

Je tiens beaucoup, trop peut-être, aux morceaux composés, et surtout à ce qu'on adopte un genre. Vous avez le style; voilà l'important pour vous mettre en route; il ne reste plus qu*à tracer le chemin que vous voulez suivre.

DE BÉRÂNGER. 167

Vous n'étiez pas au monde, monsieur, que je pensais déjà ainsi; voilà pourquoi je me permets de vous dire ce que je me disais dans mon grenier. Seulement, alors, j'étais loin d'avoir fait le choix auquel je ne me si^is arrêté que quinze ans après. J'avais le temps de divaguer. Vous ne l'avez plus, choisissez donc.

A MADAME BLANCHECOTTE

13 septembre 1852.

Je pars demain matin sans avoir eu le temps de vous rendre visite. J'en ai été empêché par mon ami Bretonneau, qu'un chagrin très^violent a amené à Paris depuis huit jours. J'ai passé le plus d'instants qu'il m'a été possible avec lui. J'ai eu aussi deux autres amis malades; enfin tout s'est opposé à l'accomplissement de la promesse que je vous avais faite.

Vous me parle? du Civilisateur^ qui ne doit plus compter dans les espérances de Lamartine, V Histoire de la Constituante ser^, je crpis, pour lui, d'un bénéfice plus certain. Mais ce ne sera qu'un radeau, et non un port, Je suis toujours préoccupé de ce naufrage, qui m'afflige tant, et ne conçois pas que quelqu'un ne vienne pas tendre la main à l'homme qui se noie. Il y a bien de l'ingratiudc dans notre pauvre espèce. Enfin! Je p'aurai pas le temps de lire votre nouvelle avant mon départ, mais je tâcherai de la fourrer dans mon sac 4e nuit, pour la lire en Normandie.

Quant au sonnet, je nevous en dirai rien, si ce n'est qu'il

ne faut pas faire de vers au hasard. Attendez qu'un sentiment bien vif ou qu'une idée grande ou originale vienne vous saisir pour prendre la peine de l'encadrer dans des rimes : alors vous êtes sûre de bien faire.

GXXIX

A MADAME VICTOR HUGO

Rougeperriers, 21 septembre 1852.

Chère et excellente dame, j'ai bien tardé à vous remercier de votre lettre, que j'attendais avec impatience. Je me figurais une installation en pays étranger, la chose la plus difficile; vous me prouvez qu'on peut trouver à s'arranger partout. L'épouse et la mère a tout fait pour le mieux. Que de courage et de force il y a dans ces deux mots!

On m'a souvent dit que Jersey était un petit paradis ; je suis disposé à le croire ; si vous m'apprenez que notre grand poëte, que votre charmante demoiselle le trouvent un séjour digne d'eux, ce sera alors un paradis pour vous. Mais vous ne me parlez pas de vos deux fils; votre ciel n'est donc pas complet?

Mon retard à vous répondre a tenu un peu à ce que j'avais à vous dire de Paris. J'aurais voulu vous envoyer quelques idées consolantes, puis j'ai fini par me dire que vous n'en attendiez pas de moi, que j'avais plus besoin d'èlre consolé que vous, moi qui subis tout ce que l'exil vous évite. Venu pour passer quelque temps en Normandie, auprès de mon vieil ami Dupont (de l'Eure), toujours fort souffrant et fort triste, c'est de chez lui que je vous écris.

Nous avons souvent parlé d'Hugo. C'est un vieillard à forte mémoire : aussi m'a-t-il cité et me citera-t-il encore grande partie des discours d'Hugo, au sort duquel il prend le plus vif intérêt.

Nous nous affligeons ensemble d'apprendre que notre langue ne soit plus parlée à Jersey. Gela a bien surpris aussi Lamennais, qui a été fort heureux que je lui donnasse de vos nouvelles et de celles de Victor Hugo. H m'a chargé de vous faire parvenir tous les vœux qu'il forme pour vous deux. Vous allez tous être réduits à parler anglais. l\ me semble que c'est un contre-sens dans la famille d'un si grand écrivain français. Est-ce que tout le monde ne devrait pas savoir la langue qu'il a faite si belle et si riche? J'espère du moins qu'il sera, où vous êtes, entouré de tous les égards qui sont dus au génie. Je ne suis pas inquiet pour vous et pour mademoiselle ; vous avez entièrement ce qu'il faut pour faire naître la sympathie. Malheureusement nos voisins d'Albion, comme nous disions autrefois, sont loin de nous rendre l'équivalent des éloges que nos hommes de lettres, depuis Voltaire, leur prodiguent d'une façon si peu mesurée. Toutefois, comme il ne s'agit que d'être justes, MM. les Anglais sauront se montrer dignes, je le pense, du choix que notre ami a fait d'un asile sur leurs terres.

Adieu, chère dame, je passe chez le mari, à qui j'ai un mot à dire. Ne craignez pas que je le dérange trop longtemps, je sais qu'il travaille. Recevez mes hommages et remerciez mademoiselle votre fille de son bon souvenir.

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