‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 47 sur 136 · A MONSIEUR VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A MONSIEUR VICTOR HUGO

J'ai été fort touché, mon cher Hugo, des lignes que vous avez bien voulu ajouter à la lettre de madame; c'est un gage d'amitié que je mérite. Le mot qui la termine : A bientôt! me reste au cœur. Puisse-t-il être prophétique !

Je vous écris de chez le vieux président du Gouvernement provisoire, et je n'ai aucune nouvelle à vous donner, pas même de Lamartine, car je n'ai pas reçu un mot de lui depuis son départ de Paris. Il fait sans doute de la prose tant et plus.

Et vous, mon cher exilé, est-ce que vous ne ferez aussi que de la prose? Je n'ai pu me procurer rien de nouveau de vous; mais est-ce que vous ne feriez en effet aussi que delà prose? Vous me parlez de mes vers. C'est une plaisanterie; à soixante-douze ans, on ne fait plus rien de bon. On ne fait plus rien, et c'est ce qu'on peut faire de mieux. Mais vous, mon cher poëte, vous voilà dans une nouvelle phase d'inspirations poétiques; elle doit vous fournir! Le Dante a dû à un sort pareil au vôtre tant de gloire! vous qui portez dans l'exil une gloire toute faite, ne pouvez-vous pas la doubler? Oh! la belle vengeance ! Vous seul aujourd'hui pouvez vous donner un si grand plaisir. Oh! mon ami, au bord de la mer, à la vue de la France, chantez, chantez encore! L avenir vous écoutera demain.

Vous allez peut-être dire que je donne des conseils à ceux qui n'en demandent pas. Aussi n'est-ce pas un conseil, c'est une prière que je vous adresse, c'est la prière d'un homme

qui a vieilli en se préoccupant sans cesse de la gloire de son pays.

L'heure de la poste me presse. Adieu et de tout cœur, en attendant le jour où je vous serrerai la main.

A MADAME VICTOR HUGO

5 octobre 1852.

Chère et excellente dame, lorsqu'à mon arrivée à Paris j'ai trouvé votre lettre du 23 septembre, vous étiez rassurée sur le sort de la première, à laquelle je m'accuse d'avoir trop tardé à répondre. Je doute moins de la poste que vous, et je compte bien que ma missive, datée de Normandie, vous est parvenue sans encombre, avec mes excuses pour mon retard. Puis, il faut que je vous l'avoue, je suis un peu paresseux d'écrire : pourtant je suis très-touché du prix que vous voulez bien mettre à ma correspondance. Nous nous connaissons depuis si peu de temps 1 Croyez- vous que je ne sais pas encore le nom de votre charmante demoiselle? Vous me le direz, n'est-ce pas? la première fois que vous m'écrirez. J'ai pourtant causé plusieurs fois avec elle et n'ai pas oublié les choses sensées que je lui ai entendu dire. Apprend-elle beaucoup d'anglais pour vous servir d'interprète?

Je n'ai encore rien de nouveau à vous conter de Paris, où je suis depuis cinq jours, sinon que nous avons un temps affreux.

Vos fortes santés ne peuvent encore avoir souffert de votre nouveau climat, que d'ailleurs on assure être excellent. Trouvez-vous là à vous faire quelque société? c'est ce

qui nous manque partout hors Paris. Thiers ne pouvait plus tenir à l'étranger. Pour qui le connaît, cela ne m'étonne pas. Hugo soutiendra bien la solitude, et nous y trouverons notre compte. Mais vous, chère dame, qui à tout votre esprit ajoutez le bon esprit de ne pas écrire, n'allez-vous pas nous regretter un peu? Croyez que je ne pousse pas l'égoïsme jusqu'à le désirer. Dieu m'en garde ! Ne regrettez rien à Paris, j'y consens; mais n'oubliez pas ceux qui vous regrettent, vous, votre mari et vos enfants, noble et belle famille, dont la prospérité était l'honneur de notre pays.

Adieu, madame, chargez-vous de toutes mes amitiés pour votre monde et croyez-moi pour la vie votre dévoué de cœur.

P. S. Je relis votre dernière lettre. N'empêchez pas, je vous prie, votre demoiselle de dire « Béranger» tout court; je vois, dans le retranchement de monsieur, quelque chose de bien plus doux que ce qu'il vous plaît d'appeler de l'illustration; c'est l'effet d'un sentiment affectueux, comme celui qui fait que les petits-enfants tutoient leur grand-père.

GXXXII

Page 1