A MONSIEUR CLAIRVILLE
25 juin 185d.
Mon cher confrère, vos pièces me procurent presque autant de satisfaction et d'amusement que le recueil de vos chansons S et c'est beaucoup dire, car ce recueil est pétillant de ce bon esprit gaulois que nos mélancoliques semblent avoir étouffé sous les inspirations d'outre-mer et d'outre-Rhin. Tout ce qu'il y a de gaieté, d'heureuse fantaisie, de raison déguisée dans vos chansons, je l'ai re-
* M. Clairville (Louis-François Nicolaï, dit), qui a composé tant de pièces pour nos modernes théâtres de la foire, venait de publier en un volume in-1 2 un recueil intitulé : Chansons et Poésies.
trouvé dans plusieurs de vos vaudevilles. Quand l'auteur ne fait pas mieux, c'est que le temps lui manque. C'est ce qui arrivait aux pères du théâtre de la foire, les Collé, les Panard, les Regnard, les Lesage, lesPiron, etc., etc.; mais ne pourriez-vous, comme plusieurs d'entre eux, à présent que vous vous êtes si bien fait connaître par la spontanéité de vos inspirations, élever un peu vos prétentions littéraires? J'ai remarqué des vers du recueil chantant, qui me font penser que vous devriez tenter la comédie, cette comédie de Regnard, Dufresny, Dancourt, Picard, qui me semble fort abandonnée de nos jours. Nous autres, gens de la petite littérature, que dédaignent, avec raison sans doute, les grands écrivains, nous devons tenter et prouver parfois que nous valons mieux que nos œuvres, ne serait-ce que pour fournir l'occasion de crier à la jalousie de nos voisins.
Allons, cher confrère, du courage ! C'est le mot que se disait sans doute l'auteur du Joueur et du Légataire, quand il se hasarda dans le domaine de Molière. Répétez-vous-le, et vite à l'œuvre ! Je voudrais assister à un pareil succès ; mais j'ai soixante-treize ans, et vous savez qu'on m'a déjà enterré plusieurs fois. Dépêchez-vous donc.
3 juillet 1853.
... 11 y a deux espèces de politique, la petite et la grande: à la petite appartiennent tout naturellement les hommes qui n'ont en vue que leur intérêt personnel et qui passent leur inutile vie autour d'une misérable question de proto-
coles. Leur vue s'arrête sur les événements qu'ils ont sous la main. A la grande politique appartiennent ces vigoureux esprits qui s'appellent dans l'histoire Charlemagne, Louis XI, Richelieu, Cromwell, Henri IV et Napoléon. Ces hommes-là sont très-forts et leur regard d'aigle embrasse l'avenir.
... Napoléon III a joué le rôle d'Octave; je ne sais pas s'il jouera celui d'Auguste, qui ne me semble pas convenir à sa nature... Il faut attendre pour pouvoir juger sainement le personnage. La corde où il est placé n'est pas assez solide pour qu'il se hasarde à de grands mouvements. Je voudrais le voir se jeter corps et biens dans la démocratie; mais il me semble qu'il n'aura point cette sagesse : s'il savait caresser les paysans, il établirait sa dynastie pour cent ans. Les paysans! voilà le grand appui de tout nouveau gouvernement ! Les paysans défendront Napoléon, moins par sympathie que par intérêt. Ils forment une masse de vingt ou vingt-deux millions; c'est là une armée formidable qu'il serait beau de diriger. C'est égal, mon ami, si vous vivez encore quarante ans, vous verrez de bien grandes et bien terribles choses. Le vieux monde s'en va et je suis de ce monde-là, je le sens chaque jour davantage.
P. S. Veuillot a plus d'esprit que vous ne croyez. Prenez garde à vous. Les dévots ont des griffes.
A MADAME VICTOR HUGO
3 juillet 1853.
Madame et amie, c'est vous maintenant dont les lettres se font attendre. J'aurais pourtant bien voulu savoir si les douleurs de cœur de Hugo avaient persisté. Je crains qu'il
ne se consume à rêver et à travailler. Quelques nouvelles indiscrètes me sont bien arrivées, mais peu certaines et j)eu fournies de détails. Or, dans la position oii vous êtes, tous les détails sont intéressants.
J'espérais que Vacquerie viendrait passer quelque temps à Paris. Il ne me les eût pas ménagés, les détails. Malheureusement il n'arrive pas. Est-ce qu'il n'a pas une pièce à soigner au Théâtre-Français ? ou lui serait-il arrivé ce qui arrive à Sue? Vous avez vu qu'un arrêté lui a supprimé le droit de rentrer, lorsque je m'occupais de lui faire obtenir un passe-port, que je lui croyais à peine nécessaire. J'ai eu à courir pour des personnes arrêtées, dont la complète innocence m'est bien démontrée.
On devrait bien m'éviter ces courses, car je vieillis terriblement, et les jambes se refusent aux trop longues promenades.
Vous n'en êtes pas là, vous autres jeunes gens. Comment va la photographie? Charles et Victor sont-ils devenus de grands artistes dans ce genre? Ils seraient bien aimables de m'envoyer les portraits de l'illustre famille. Michelet est venu faire imprimer les deux derniers volumes de la Révolution. Hier, nous parlions de vous tous, et, si vous nous entendiez, vous auriez vu que nous n'avions pas besoin de vos portraits pour vous voir en beau. Hélas! nos souvenirs ne font qu'augmenter nos regrets. Si encore les vers de notre grand poëte nous arrivaient! Moi, du moins, je n'en puis rencontrer un seul. Je ne puis cependant croire que Hugo laisse passer celte époque de sa vie sans y semer des strophes aussi magnifiques que celles qui ont depuis si longtemps immortalisé sa gloire.
Est-ce que je ne les verrai pas, moi qui n'ai plus que peu de jours à vivre?
GLX