A MADAME DONNAY
13 août 1853.
Chère fille, je n'approuve ton projet que dans son intention. Mais, si lu ne donnes qu'à des gens qui te servent, ne crains-tu pas que messieurs les parents n'interprètent ta générosité que comme une gratification donnée à des salariés afin d'éviter de les augmenter? Penses-y.
Je ne me souviens pas de la somme que tu as à partager. Mais, pour que la bonne profite de ton intention charitable, je te propose d'ajouter une somme égale à celle que le partage lui procurait, et cette somme, tu la lui remettrais secrètement, ce qui vaudrait mieux pour n'être pas questionnée sur la cause qui t'intéresse si particulièrement à elle, lorsque vous ne l'avez que depuis si peu de temps à votre service.
Ne t'inquiète pas de la dépense pour moi. Je t'ai dit, je crois, qu'on m'avait fait dépositaire d'un petit trésor^ où je puis puiser pour de pareils actes. Dis-moi seulement quelle somme il faut que je te porte.
16 août 1853,
Bonjour, comment vous portez-vous? Je vous réponds par une question que je vous aurais adressée plus tôt si je n'a-
* Mademoiselle Pauline Béga.
* Ceci montre bien ce que faisait Béranger des 931 francs de rente dont il s'était trouvé obligé d'accepter l'offre et dont parle la lettre, à M. Joseph Bernard, du 3 janvier 18û3.
vais cru voir vos amis Legouvé et avoir par eux de vos nouvelles. M. Goubaux m'avait envoyé une invitation à sa distributions je ne vais point à ces cérémonies par une raison que vous savez, mais j'ai voulu aller féliciter le maître; malheureusement je ne l'ai pas rencontré. On m'a dit qu'il était à la campagne; j'en ai été peu surpris : il n'y a plus d'escalier à son appartement.
Je voudrais pouvoir vous rendre compte des merveilles de nos fêtes, mais je garde la chambre depuis huit jours, par suite de je ne sais combien de maux. Sans m'en douter, nous avons eu le spectacle du feu d'artifice de ma fenêtre, où Judith et madame Lacoste ont pu s'en crever les yeux à leur aise.
Quoi! la pauvre madame Reg*** a eu le douloureux spectacle de la mort de Cab***. Cela est terrible à son âge ! Pauvres vieux, tout retombe toujours sur nous quand nous n'avons pas la précaution de nous coucher d'abord sur les autres.
En voilà un vieux, c'est le doyen de l'AcadémieM Vous avais»je dit qu'il m'avait écrit pour me rappeler qu'il avait présagé mes succès il y a quarante ans? Sa lettre était des plus gracieuses. Eh bien, sachez que je me crois aujourd'iiui plus vieux que lui, malgré ses quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-six ans. Il m'était impossible de lui tourner une réponse un peu convenable, et je l'ai recommencée trois fois.
Je ne veux pas trop ennuyer mes amis de ma déchéance sénile; mais, chaque jour, j'ai l'occasion de la constater. Me voilà bien! J'apprends que Dumas prépare dans ses
* Du collège Chaptal. M. Goubaux, connu dans i;i lilh rainre (Inmnlique sous le nom de Dinaux, esl mort en 185'J.
* M. de Lacrelelle.
DE BÉKAiNGEK. 215
Mémoires un article pour insinuer ou démonlrer que je suis partisan secret de l'empire actuel. Imbécile et vieux, comment me défendrai-je? Il est vrai que l'on choisit le temps où, pour se défendre, il faut la liberté de la presse. Ce qui me ferait rire, c'est que ces messieurs appuyassent l'accusation sur les services que j'ai pu rendre depuis deux ans!
Parlons de B*** : il paraît décidément qu'il a les goûts champêtres. Je m'en réjouis, parce qu'il me semble qu'en cherchant un peu vous trouverez un jour un bon petit coin où il pourra cultiver lui-môme les fleurs que vous aimez tant et des fruits pour ses amis.
Je vais avoir grand embarras demain jeudi, et vendredi, jour de ma naissance. Nous avons livré l'affaire au hasard* On viendra chacun à sa guise, jeudi ou vendredi. Il n'y aura peut-être personne un jour et tout le monde l'autre : au hasard ! nous nous en tirerons comme nous pourrons* Ce n'est pas moi qui chanterai, je suis trop momie pour cela.
Voici un bien long bavardage, et, le croiriez-vous ? ma main ne va plus bien. 0 honte ! un ancien expéditionnaire ! Comme les plus nobles facultés se dégradent!
Judith, qui vieillit fort aussi, mais qui ne s'attriste pas, me charge de tous ses compliments pour vous.
Adieu, fille de votre père S faites mes amitiés à votre mari et croyez-moi tout à vous de cœur.
* M. de Jouj.
A MADAME BL ANCIIECOTTE
Août 1853.
A franchir les sentiers d'une vie inégale Le ciel ne peut vouloir vous aider à demi : Vous joignez aux vertus que prêche la fourni i Les plus doux chants de la cigale '.
A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS
19 août 1853.
J'apprends, mon cher Dumas, que vous vous préparez à publier (dans vos Mémoires sans doute) un article où vous me reprochez de m'étre fait le partisan du nouvel empire. Qui a pu vous mettre sur mon compte une pareille idée en tête? Vous ne m'en avez rien dit lorsque vous m'avez rcn-
' Ce cjualraln est une réponse au sonnet suivant :
Trois ans déjà! C'était un lundi soir; Comme aujourd'hui c'était un jour de fêle, Date bénie où notre cœur s'arrête; Je l'ignorais, et je vins pour vous voir.
Le croiriez-vous? Agitée, inquiète, Songeant toujours à mon passé trop noir, Je redoutais de voir le grand poêle!... J'allais tomber ; vous me files asseoir.
Oh! peur d'enfant, crainte folle et tremblante. Mots bégayés, pleurs sur ma main brûlante. Tout disparut : je me revois souvent !
Vos doux yeux bleus n'avaient rien de lerril)lc; Dans voire voix parlait un cu-ur sensible, Lt votre voix m'ajipcla : Cliêre enfant!
lU août ISoô.
(V. Rèvcs et UvalUés, poésies de niadcnioiîellc M. U., 18o5.'
contré. Je suis même sûr que vous n'en croyez rien. Vous voulez seulemeut vous venger de mes mauvaises plaisanteries par cette espièglerie nouvelle qui serait chose fort sérieuse pour moi, dont la vie tout entière devrait suffire pour répondre à une pareille accusation.
Je ne fais pas mystère de mes opinions, tout en respectant la bonne foi dans les opinions opposées. Au reste, la politique vous a toujours fort peu occupé : n'en parlons pas ici. Mais ce que vous eussiez dû vous dire en formulant le jugement que vous portez sur moi, d'après je ne sais quelles dépositions, c'est qu'à Paris je manquais de liberté pour repousser l'accusation, moi qui vis loin du journalisme. Je viens donc exiger de vous que vous me fassiez faire place au barreau.
Si votre article paraît dans la Presse, où je n'ai aucune relation, j'aurai besoin que ma réponse se trouve dans le même journal. Obtenez-moi donc de M. deGirardin, que je connais trop peu pour ne pas me faire appuyer auprès de lui, l'assurance qu'il voudra bien faire insérer quinze ou vingt lignes dans un des numéros qui suivront le vôtre. Je promets, bien entendu, de me tenir dans les termes que la censure ne peut incriminer, ce qui ne sera pas chose facile. Au reste, M. de Girardin sera juge, et je connais assez son esprit pour compter sur ses bons conseils.
J'ai aujourd'hui soixante-treize ans. C'est un peu dur d'être obligé de venir, à cet âge, se faire donner un certifi- . cat de bonne vie et mœurs. Vous le voulez. Répondez-moi le plus tôt possible et pardonnez-moi d'avoir pris mon papier à l'envers.
P. S. J'ai eu une vive peur il y a trois jours : on est venu m'annoncer la mort de Victor Hugo. Heureusement que Vacquerie, qui avait à m'envoyer les daguerréotypes de IV. 28
toute la famille et même de la maison, m'a écrit et donné
des nouvelles qui sont excellentes^
A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS
21 août 1853.
Mon cher fils, je me suis mal exprimé ou vous m'avez mal compris. Je ne demande le sacrifice de rien de ce que peut contenir votre article. Je n'en veux pas même recevoir communication; mais, quand il aura paru, si je juge utile d'y répondre, je désire que M. de Girardin m'en accorde la facilité dans son journal. La faveur que je sollicitais de votre crédit se réduit à cela, et je vous remercie de me la faire espérer pour en user, si bon me semble.
Yous concevez qu'il m'en coûte d'occuper encore le public de moi, et que je ne veux pas me laisser remettre en scène par ceux qui n'ont pas cru devoir protester à la Chambre et dans les journaux lorsque j'ai été déciaré citoyen indigne et privé de tout droit politique. Le mieux, d'après cela, est de rester dans le coin où l'on m'a repoussé, et où, du reste, j'ai passé toute ma vie.
En bon fils, arrangez-vous donc pour ne pas me forcer d'en sortir. Yous le ferez si vos témoignages d'attachement sont aussi sincères que je me plais à le croire. Ne m'envoyez donc pas M. Neftzer, parce que je ne veux même pas jeter les yeux sur les épreuves, quelques remercîmcnts que je vous doive pour le bien que, dites-vous, votre article contient sur mon compte.
* Cette lettre à M. A. Dumas et les deux suivantes ont été publiées en fac-similé dans le journal le Monte-Cristo du 2(i novembre 1857.
On m'avait dit hier que vous étiez à Paris. Tout souffrant que je suis, j'ai couru chez votre fils chercher votre adresse. Il était absent. Je lui ai laissé un mot. Sans doute on s'était trompé en m'assurant votre présence à Paris.
Aujourd'hui j'ai trouvé votre lettre à ma rentrée pour dîner ; je crains que ma réponse ne puisse partir que demain.
Tout à vous.
A MADAME CAUCIIOIS-LEMAIRE
22 août 1853.
Votre mari m'écrit que vous serez à Vervins^ jusqu'au 24. Je me hâte de vous y adresser un petit bonjour. Vous avez beaucoup d'affaires, à ce qu'il paraît. Tant mieux ! Signalez-vous. Les dîners vont-ils aussi bien ? Il me semble que vous avez fait des observations très-approfondies sur les mérites de la Champagne. N'allez pas y puiser le dégoût des pauvres vins de la pension bourgeoise. Votre mari vient de m'écrire pour m'offrir à dîner chez lui. Je vous dénonce cette propension à la dépense qui le saisit en votre absence. Auriez-vous deviné une pareille escapade de sa part? Si j'avais accepté, peut-être eût-il invité M. le Directeur des Archives. J'ai coupé court à cette folie.
Devincriez-vous aussi que me voilà en correspondance avec mon fils Dumas, qui s'avise de vouloir parler de moi dans ses Mémoires sous le rapport politique à l'époque actuelle! Je crains qu'il n'en résulte des ennuis pour moi, car il me faudra sans doute répondre, et je pourrai y per-
» En touillée d'inspection des écoles primaires et salles ri'usile.
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dre le peu de crédit que j'ai su me conserver, vous savez pour qui. Nous verrons, et bientôt sans doute. Je ne serai donc jamais tranquille !
J'ai écrit à l'ami Dupont. Il m'a fait répondre une bonne petite lettre oiî il me parle de vous. Quant à sa santé, vous savez ce qu'il peut m'en dire. Du reste, il ne me fait aucune invitation de l'aller voir. On m'a assuré qu'il devenait sourd. Je crois bien que c'est mademoiselle qui a tenu la plume. Je l'en avais remerciée d'avance.
Nous avons fêté ma naissance deux jours de suite, Perrotin et sa femme étant pour le vendredi. Malheureusement j'étais souffrant les deux jours et je donnais à baiser aux convives une fluxion et même deux. Ils ne devaient trop savoir ce que je leur présentais. Ils s'en sont pourtant tirés assez courageusement. 0 divine amitié ! Me voilà enfin embarqué dans la soixante-quatorzième année.