A MONSIEUR JULES CLARETIE
10 septembre 1853.
Je VOUS remercie, monsieur, de la pièce de vers que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser ces jours-ci ; vous me dites que vos sentiments sont ceux de toute la jeunesse actuelle : je veux bien le croire, puisque vous me Tassurez, et j'en suis d'autant plus heureux que c'est surtout à la jeunesse que je me suis adressé dans ce que j'appelle mes chansons et ce que vous nommez mes odes.
Vous me permettrez bien pourtant de ne pas accepter le litre d'Homère du peuple que vous m'accordez si facilement; non, monsieur, je ne suis pas un Homère et je n'ai certes jamais eu la prétention de l'être. Croyez que vous me faites assez d'honneur en m'admirant comme chansonnier, et, puisque vous voulez me donner un titre, donnez-moi ce dernier, qui est le seul que j'ambitionne.
Quant aux conseils que vous me demandez, monsieur, j'hésite encore à vous les donner, car vous allez y trouver probablement le contraire de ce que vous attendiez. Cependant je vais le faire, car vous m'avez interrogé si franchement et avec une telle confiance, que j'aurais mauvaise grâce à ne point vous contenter.
Je vous dirai donc, monsieur, de vous défier de ce que vous appelez votre nature contemplative et de faire tout ce qu'il vous sera possible pour vous guérir de ces rêveries qui ne mènent à rien qu'au dégoût de tout ce qui est action ou lutte. J'ai lu quelque part dans Rousseau que nous ne sommes pas seulement sur terre pour penser, mais encore pour
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agir ; pesez mûrement cette pensée ; vous y trouverez le remède « à votre mal ».
J'ai connu autrefois un jeune homme qui, comme vous, se sentait tourmenté de secrètes aspirations vers la gloire et l'inconnu, et qui s'était tellement pénétré d'idées de dégoût et d'amertume, qu'un beau jour il a fini par le suicide.
Ce devrait être, monsieur, une leçon donnée à tout découragement et surtout à un découragement jeune, car ce n'est pas à votre âge (vous me dites que vous avez vingt ans), ce n'est pas lorsqu'on a à peine entrevu la vie qu'on doit en trouver le fardeau trop lourd et s'abandonner au désespoir.
Attendez d'avoir, comme moi, soixante-treize ans passés pour médire des hommes ; et encore, croyez bien que je n'en médis pas tous les jours.
Vos parents, dites-vous, ne veulent point laisser se développer votre « essor poétique » ; soyez sûr que c'est par pur amour pour vous; ils craignent, sans doute, de vous voir embrasser une carrière qui offre si peu de joies pour tant de peines ; je ne puis vous dire que de les écouter et surtout, avant de vous décider, de vous demander si vous vous sentez bien la force de braver les difficultés et surtout de les surmonter.
Je m'arrête là, monsieur, regrettant de venir détruire peut-être une de vos illusions : celle de voir la carrière poétique dépeinte par moi sous de riantes couleurs.
Pardonnez-moi de vous l'avoir présentée telle que je la vois, et recevez avec mes sincères remercîmenls l'assurance de ma parfaite considération.