IV. 2d
226 COIIRESPONDANCE
A MONSIEUR BARANDEGUY-DLTONT
12 septembre 1853.
J'espérais, mon cher monsieur, vous voir arriver à la suite de votre odelette, comme on disait au temps de Ronsard; mais point; il faut que je vous envoie un accusé de réception. Or savez-vous qu'il est peut-être plus embarrassant de remercier que de flatter, surtout en vers? Le vers permet toute sorte d'exagération, témoin les strophes que j'ai sous les yeux. La prose n'a pas permission d'enfler ainsi son ballon. Heureusement que vos vers sont de ceux qu'on peut louer sans recourir aux hyperboles. Si à ma mort on pense à me faire une couronne poétique, je souhaite que cette ode en soit la première fleur, et que, dans votre recueil, clic trouve place auprès de la Nuit des fées, que j'ai lue avec tant de plaisir.
Vous dites dans l'ode que vous avez la bonté de m'adresser qu'on a paru dédaigner vos rimes ; mais qu'avez-vous fait pour les faire connaître? Ne saviez-vous pas qu'à Paris il faut courir après les trompettes? Quand il y avait une loterie, trompettes et tambours accouraient à la porte du gagnant. En littérature, c'est tout autre chose; c'est la musique qui attire le gros lot. Pourquoi n'avez-vous pas versé à boire aux musiciens? J'en connais beaucoup qui l'ont fait, et bien leur en a pris. 11 vient d'en mourir un; j'aurais parié qu'il avait au moins 50,000 livres de rente. Je n'aurais pu faire faire ripaille aux amis, mais j'ai eu le bonheur d'être aidé par les souteneurs politiques, ils ont crié mon nom à me faire trembler, car je sentais qu'on me montait
trop haut de beaucoup. Votre aimable flatterie vient me le prouver encore. Ce n'a pas été ma faute, je vous le jure ; et j'en rougis souvent, surtout quand je vois qu'un talent comme le vôtre n'a pas encore trouvé les échos qui lui sont dus; vous mériteriez un bonheur comme le mien; que ne puis-je y aider! Malheureusement l'époque n'est pas favorable à la poésie, et je ne vis pas avec ceux qui veulent bien encore lui faire l'aumône. Hélas! vous êtes un trop galant homme pour tendre la main.
Je ne perds pourtant pas l'espoir que je vous verrai rendre justice avant de mourir.
GLXXIII