‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 82 sur 136 · A MONSIEUR A. BLAIZE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR A. BLAIZE

Paris, 20 février 1854.

Mon cher Blaize, notre malade est de plus en plus faible; il effraye M. Barbet, qui a eu la bonté de m'en venir donner des nouvelles, car je ne marche pas encore.

M. Barbet et moi avons regretté votre prompt départ, et ce que nous avions prévu est arrivé. La personne que vous connaissez a eu hier encore avec Lamennais un entrelien de dix minutes. M. Barbet attribue à cette conversation la mauvaise nuit que votre oncle a passée, et qui l'a mis dans l'état oiî il est, état qui a laissé voir quelques traces de délire. C'est d'après ces signes et quelques autres inconvénients que nous nous décidons à vous appeler de nouveau. Venez donc le plus tôt possible, mon cher ami. Croyez que vous êtes très-nécessaire, et qu'il faut que nous en jugions ainsi pour vous arracher à votre solitude'.

Nous vous attendons. Tout à vous.

GCXXXII

A MADAME BLANCHECOTTE

26 février 185i.

Vous avez bien fait de vous amuser à Fontainebleau, et faites fort mal d'être revenue malade à Paris.

Mes douleurs de léte sont un peu diminuées, mais le rhumo dure toujours. Je suis accablé d'affaires'.

* M. BLiizecl;iil rcparli pour la campagne, croyant son onde hors de danger.

- L'autorité ecclésiastique, fort incjuièle de la moi t que Lamennais allai!

faire, après mille clforts, venait d'adresser d'une façon Irès-lialiile, un appel

Lamennais est retombé : je ne crois pas être libre le matin d'ici à jeudi. Ne venez donc pas. Tâchez dépasser joyeusement les jours gras.

aux sentiments de convenance et de tolérance dont elle se plaisait à penser en ce moment que Béranger était pénétré. On ne le croirait pas, si la preuve n'en existait : c'était par l'auteur de la chanson du Dieu des Bonnes Gens que l'on nourrissait un dernier espoir de ramener à la confession catholique l'auteur de ï Essai sur V indifférence. Béranger dut sourire, Quanta Lamennais, sa mort énergique est l'une des plus mémorables que l'on ait à raconter. Voici conunent il expira sa vie ardente.

« Le dimanche 26 février 1854, Joseph Montanelli et Armand Lévy, qui avaient passé la nuit chez M. Lamennais, et Henri Martin qui était venu le malin de bonne heure, se trouvaient tous les trois dans la chambre, près du salon, quand, sur les une heure et demie de l'après-midi, Auguste Barbet, sortant de la chambre du malade, les appela et les y fit rentrer avant lui.

« M. Lamennais, préoccupé des tentatives qui avaient été faites durant sa maladie pour l'amènera rétractation, et craignant qu'on n'exerçât une pression sur sa légataire universelle, en éveillant des scrupules de conscience de nature à empêcher l'exécution de sa volonté, avait voulu écrire quelques lignes à la suite de son testament. Ne l'ayant pu, il les dicta. Henri Martin les lui relut. Il dit : « Le commencement est bien » , indiqua une correction de style dans le milieu, puis approuva le tout. Henri Martin les recopia, les lui relut, et il persista. Sur la demande que lui firent Auguste Barbet et Henri Martin, s'il voulait qu'on appelât un officier public pour donner à cette disposition une forme authentique, M. Lamennais dit que c'était inutile, que, pour sa nièce, une obligation, même j)urenient morale, suffisait. Il prit sa plume, se souleva, pria Henri Martin détenir le carton, et signa. En entrant dans la chambre, Auguste Barbet s'était placé debout au pied du lit, Henri Martin s'était assis à la tête, Armand Lévy, à côté d'Henri Martin, près de la porte du salon ouverte, et derrière Armand Lévy, Joseph Montanelli, de façon à ne point voiler la lumière de la croisée unique qui éclairait la chambre et l'alcôve.

« Nous retournâmes tous les quatre dans la chambre du fond, afin que le malade put reposer un peu. Vers les trois heures, le docteur Jallat nous dit qu'il trouvait M. Lamennais très-mal. Aussi Auguste Barbet envoya chercher la nièce de M. Lamennais à l'Abbaye-aux-Bois par M. de Coux. Nous entrâmes dans la chambre du malade : la respiration était difficile. Nous étions depuis quelques instants agenouillés près de son lit, quand tout à coup attachant sur nous un regard fixe et long, et pressant les mains aux deux plus proches, il dit : Ce sont les bons moments. L'un de nous l'a dit : « Nous serons toujours unis avec vous. » Il répondit, en faisant un signe de la tête : Cest bien, ?ious nous retrouver... David (d'Angers) arriva et resta quelques instants. Puis survint Carnot, qui avait passé toute la nuit précédente chez M. Lamennais, et presque en même temps la nièce du malade.

K Sa première parole fut : « Fély, vcux-tu un prêtre? Tu veux un prêtre,

ii'ost-cepas? » Lamennais répondit : Non. La nièce reprit : « Je t'en supplie ! «

Mais il dit, d'une voix plus forte : JSon, non, non; qu'on nie laisse en paix!

Un peu après, la nièce s'étant approchée du lit et ayant dit : « N'avez-vous

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