A MONSIEUR HENRI LEFRANÇOIS
15 février 1855.
Sans doute, à cette heure, mon cher Henri, vous avez rendu les derniers devoirs à votre excellent père. J'aurais
• M. Auguste Lcfrançois, celui de tous les membres de sa famille pour qui Béranger avait conçu le plus d'affection et d'estime.
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voulu pouvoir me joindre à vous tous. Mais, si éloigné que je fusse de cette triste cérémonie, croyez que je prends autant de part à vos regrets et à vos larmes que si j'étais au milieu de vous tous.
Gomment votre grand'mère^ a-t-elle supporté cette nouvelle perte? Il n'est pas besoin de vous dire de lui adoucir le plus possible ce nouveau malheur. Elle a l'âge où, à force d'avoir souffert, on laisse moins voir sa douleur, qui n'en est pas moins vive. Elle aimait tant notre cher Auguste !
Quant à vous, et à votre excellente sœur, vous n'avez qu'à vous souvenir pour entretenir vos trop justes regrets. lisseront durables, j'en suis sûr, et l'exemple des vertus de l'homme le plus près de la perfection que j'aie connu ne cessera jamais de vous être présent. Cela me tranquillise sur votre avenir : vous serez toujours digne d'un si bon père. Je n'en excepte pas le mari de Louise.
Cette perte si grande, mon cher Henri, va retarder votre mariage. N'exagérez pourtant pas les témoignages de douleur. Votre mariage était devenu un désir de votre père. Il me l'a dit, mais il m'a dit aussi qu'il souhaitait que, de façon ou d'autre, vous restassiez attaché aux travaux industriels. Sans doute, vous pensez ainsi ; surtout évitez bien tout ce qui pourrait désunir les deux branches de votre famille.
J'ai vu dans votre billet de faire part un triste effet des fatales divisions de parenté, et j'en ai gémi pour ceux dont les noms n'y figurent pas. Je suis bien sûr que mon pauvre ami François de Paule en gémit aussi intérieurement. Grâce à tout le bien que j'ai entendu dire de votre beaufrère, j'espère que vous éviterez de pareilles divisions. J'en
1 Madame Félicité Née, cousine germaine de Déranger.
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ai une autre assurance : c'est tout le bien que votre sœur
et vous m'avez habitué à penser de vous deux.
Adieu, mon cher Henri; faites de ma part mes compliments de condoléance à tous les vôtres et surtout à l'amie de mon enfance, votre bonne grand'mère, que j'embrasse ainsi que vous tous, et croyez-moi, tout à vous de cœur, votre vieux cousin.
Judith, aussi affligée que moi, partage tous mes sentiments pour vous.
GCL
A MONSIEUR ALEXIS MUSTON
26 février 1855.
Je vous remercie, moucher monsieur, de l'envoi des premiers chants imprimés de votre poëme. Vous pouvez croire que je vous ai relu avec attention. Les corrections que vous y avez faites et que j'ai constatées ne sont pas suffisantes encore. Le début cependant vaut mieux. Ces vers :
Dans un rude branchage, Les hameaux m'ont taillé cette lyre sauvage, Dont la corde inégale a retenu le bruit Du vent dans les sapins, etc.,
remplacent avantageusement l'invocation antique. Mais cette poésie est si nouvelle pour nous, que c'était une nécessité d'autant plus impérieuse d'obéir aux exigences des formes généralement adoptées, et je vois avec regret que vous persistez dans votre système de rimes. On vous accusera d'impuissance ; que n'élicz-vous ici ! En un jour je vous aurais débarrassé de cet inconvénient.
Croyez-moi, revoyez ce volume, retardez la publication
du reste, travaillez à vos heures, sans précipitation, mais avec persévérance, con amore, comme dit votre langue, et vous pourrez arriver à illustrer la lutte héroïque de vos coreligionnaires, au milieu d'un monde qui les connaît à peine.
J'ai toujours votre ancien manuscrit. Depuis près de deux mois, sans qu'alors même je fusse malade comme je le suis aujourd'hui, on annonce dans Paris que je suis mort. Gela me fait penser à une mesure de précaution. Je mets dans mon secrétaire vos cahiers sous enveloppe avec votre nom et votre adresse; en cas de mort réelle, mes héritiers vous les remettront.
Pour fuir le monde, je me suis retiré au Marais, où je demeure, rue de Vendôme, n° 5. J'y reçois cependant encore plus de monde qu'il ne m'en faudrait; mais enfin j'y peux borner mes dépenses à mes petits revenus. C'est beaucoup.
Je relis ma lettre que je trouve d'écriture et de style fort embrouillés. Voilà des signes de décrépitude. Vous reverrai-je encore? Dieu seul le sait. Toute occupation prolongée me pèse. Ne vous étonnez donc pas si j'écris si peu souvent.
Adieu, mon cher monsieur Muston. Croyez à mon estime comme à mon amitié.