‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 95 sur 136 · À MADEMOISELLE ERNESTINE DROLET · texte numérisé non relu

À MADEMOISELLE ERNESTINE DROLET

1'=' octobre 1855.

Chère mademoiselle, j'aurais déjà dû vous remercier de vos vers cent fois trop flatteurs; j'aurais dû même vous reprocher l'excès de vos éloges : car cette charmante épître, où brille votre modestie autant que votre talent, m'accable de louanges que je suis bien loin de mériter. Oui, croyezmoi, je ne suis qu'un rimcur d'ordre inférieur, quoi qu'on ait dit autrefois. Mon plus beau titre est d'avoir su tirer parti d'un genre trop dédaigné jusqu'à moi.

Je vous dis cela, chère muse, pour vous prouver que je suis capable de dire la vérité aux autres quand ils m'intéressent, puisque je la dis sur moi-même.

Eh bien, j'ai un peu tardé à vous répondre, parce que cela, et ce que je pense de votre talent, je voulais vous le dire « en langage des dieux », comme disaient nos aïeux en parlant de la rime. Mais, le croirez-vous? depuis cinq ans que j'ai cessé de faire des vers, il ne m'est plus possible d'en faire un seul. En vain j'ai sollicité mon vieux cerveau d'enfanter quelques quatrains ou couplets en votre honneur. Après m'être tourmenté l'esprit pendant deux jours, je me vois obligé de me réfugier dans la vile prose pour répondre à vos beaux et bons vers, que je garderai précieusement, avec votre ode sur Sébastopol, car ces deux morceaux me donnent l'espoir qu'un jour ma patrie vous comptera parmi ses plus poétiques enfants. Ce sont là des pensées que j'aurais voulu pouvoir scander et rimer. Daignez en accueillir l'expression en langage vulgaire, cl croyez-moi, chère demoiselle, votre humble et dévoué serviteur*.

A MONSIEUR BOULAY-PxVTY*

3 octobre 1855.

Vous êtes bien heureux, mon cher ami, de vous promener paisiblement au bord de la mer, tandis qu'ici les pro-

• Mademoiselle Drouet a obtenu, en 1859, le prix de poésie à l'Académie française sm* le sujet de la Sœur de charité au dix-neuvième siècle. Ses vers simples et faciles (surtout dans le tableau do I'Ecole) ont valu au poète do passer pour un digne élève de Bérangor. Mademoiselle Drouet, qui s'exerçait à la poésie, tout en pratiquant les rudes devoirs de l'inslitutrice, est aujourd'bui, grâce à la demande do l'Académie française, investie des fonctions d'inspectrice des pensionnats de la ville de Paris.

^ M. Évariste Boulay-Paty, né en 180-4, a été distingué de bonne bcurc pour son talent poétique. Il a obtenu à l'Académie française, en 1837, le prix de vers sur le sujet l'Arc de triomphe de VÉtoile. Depuis ce temps, il s'est appliqué avec un goût particulier à la composition de son recueil des Sonnets de la vie humaine.

vinciaux et les étrangers ne nous laissent plus de place dans les rues et sur les boulevards pour respirer le peu d'air qu'ils n'absorbent pas.

Au reste, j'ai toujours été un peu souffrant, ce qui ne m'a pas permis les longues promenades que je faisais dans mon bon temps. Madame Boudonville s'en plaint : elle est en bonne santé ; mais il me semble que son mari n'est pas aussi bien portant qu'elle. N'en dites rien pourtant, car je puis me tromper.

Sur vos rivages poétiques, pensez-vous toujours à l'Académie? Je le suppose. Faites des sonnets; vous aspirez à être le collègue de ***.

Oui, faites-nous des sonnets, pour réconcilier le public avec l'Académie. Mais peut-être ne pensez-vous plus à cette bonne vieille. Elle a pourtant bien besoin qu'on lui vienne en aide.

Mais, au bord de votre belle mer, vous ne pensez peutêtre plus à tous ces honneurs. N'y prolongez pourtant pas trop votre séjour et hâtez-vous de revenir frapper à la porte de vos amis.

Vous savez avec quel plaisir ils vous reverront, surtout si votre santé a gagné au voyage.

Quant à moi, qui fais une perte d'argent assez considérable, je pense à me retirer au haut du faubourg Saint- Antoine, dans une rue que je suis bien sûr que vous ne connaissez pasS et d'où j'ai vu assiéger la Bastille, il y a soixante-six ans. Mais Judith ne veut pas entendre parler de ce projet qui nous exilerait si loin. Je suis sûr pourtant que nous y ferions des économies. Il est vrai que nous mettrions les jambes de nos amis à une rude épreuve. Vous voyez que le goût des voyages me prend aussi.

' La rue des Boulets.

DE BÉRANGEU. 319

En attendant, vous nous trouverez encore rue de Vendôme, où l'on nous trouve déjà bien loin.

Adieu, voyageur; revenez-nous à temps pour nous faire vos adieux si nous fuyons jusqu'à l'extrémilé de Paris.

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