Correspondance de Béranger
Voici un recueil de Lettres de Bérangcr. Ses amis y verront que l'homme qu'ils ont aimé jusqu'au bout a été durant toute sa vie le même homme admirable, le plus simple, le plus sage, le meilleur, le plus hardi quand il l'a fallu, et toujours le plus modéré et le moins composé de tous les hommes. Ses ennemis, qui ne sont après tout que les ennemis de la Révolution de 1789 et de la raison, feront d'inutiles efforts pour mordre encore sur ces irréfutables témoignages de ce qu'a valu son esprit ou son cœur. Quant à ceux qui se sont lassés frivolement de leur ancien respect (et il en est de considérables qui ont, après sa mort, douté de son grand talent même pour se permettre plus aisément de douter de ses vertus) , ils rougiront un jour ou l'autre de cette défaillance de leur jugement et de leur mémoire.
Mais les ennemis de Déranger et ses amis particuliers, fidèles ou infidèles, ce n'est qu'un groupe d'acteurs près de disparaître de la scène de la vie. Ce recueil de Lettres est offert à toute la foule qui n'a pas connu l'homme, mais qui, aujourd'hui, demain et toujours, saluera ses vers, son caractère et ses principes.
L'admiration des grands hommes nous pèse à cette heure : c'est que leur exemple accuse notre indignité; et notre refus de > les honorer plus longtemps n'est en réalité que le remords de les imiter si peu.
Nous avons doublement tort; car il fallait les admirer toujours et n'accuser de notre faiblesse que le trop pesant fardeau des destins. Nos enfants seront plusjustespour nous peut-être : ils sauront démêler encore quelques vertus dans ce trouble de nos actions et de nos pensées qui annonce la venue d'une grande histoire.
Laissons donc passer et s'évanouir quelque écume d'injustice sur cette mer où l'opinion publique, désemparée, cherche avec anxiété des astres obscurcis par la tempête. Dieu, qui veille sur les mondes, a béni les douleurs de l'humanité, et c'est vers un port qu'est tendue la voile de tant de races errantes. La France aura l'honneur et la joie d'y aborder la première. Il convient aux enfants de la France, à ceux du moins dont l'âme est forte, de garder pieusement le souvenir des penseurs et des poètes qui ont le plus fait pour la prédiction et la maturité des beaux jours à venir.
Béranger, plus que personne, a, depuis quarante ans, consolé nos infortunes, annoncé les nouvelles épreuves, et, au delà, signalé la souriante et sainte alliance des individus et des nations.
Quelques-uns, désolés de ce que la liberté a un moment disparu, lui reprochent comme un cri me personnel l'insurrection de 1850, le coup de théâtre de 1848 et la reprise imprévue
du drame impérial. Si c'est lui quia tout lait, quel grand nom pour nos annales! Leplusliumblementné des cnfantsdu peuple, sans revêtir un costume, du coin de son foyer solitaire, aura agi sur notre histoire avec autant de puissance que Mirabeau et Napoléon.
Eh bien, soit! sa mémoire y consent, notre histoire contemporaine a été de son fait tournée comme elle l'est. Cessons d'en avoir de la honte. Rien n'est plus noble que la révolution de 1850. Mais l'acte de 1850, décidé en grande partie par Déranger, n'a abouti qu'à une incomplète, infidèle et stérile continuation de l'œuvre de 1789. Il a fallu autre chose. La révolution de 1848, prédite presque à jour fixe par Béranger, eût pu être la plus pure et la plus féconde, la dernière aussi des révolutions. Mais on sait le sang qui a coulé chez nous et le peu d'orgueil mis à montrer nos drapeaux républicains à l'Europe de 1815. Il est venu autre chose.
Ce n'est pas Béranger, partisan et défenseur de la liberté de la presse , deux fois victime de ceux qui la réprimaient en 1821 et en 1828, et ne la redoutant, a-t-il dit, pas même illimitée, ce n'est pas lui assurément qui a pensé qu'une nouvelle phase de notre histoire dût nous priver longtemps de cette liberté, la première et la plus utile de toutes. Mais on veut obstinément qu'il ait, après 1850 et 1848, préparé encore les événements qui s'accomplissent ! Peut-être alors montrerait-il du doigt, à ceux qui se lamentent sans vouloir se consoler, Tltalie affranchie hier par nos armes du joug étranger, et sûre, tôt ou tard, d'être délivrée de tousses maux. Peut-être dirait-il, avec un vieux reste d'orgueil, que depuis 1859 la France, dont on médit en Europe, et qu'on raille même en France, a repris à la tête des peuples son rôle de nation conductrice et libératrice.
La vraie gloire est revenue ; c'est quelque chose. La liberté reviendra aussi, et tout entière : et, si c'est en effet à la poésie
de Béranger que nous devrons d'avoir repris la marche de nos pères, glorieux et libres, les panégyristes ne manqueront pas pour la couronner et l'encenser.
La liberté reviendra, soyons-en sûrs. Au moins, cette fois, lorsqu'elle sera de retour, sachons lui rendre le culte qui sied à sa divinité.
Ce n'est pas pour que quelques individus soient en faveur auprès d'un prince ou en puissance au-dessus de la nation qu'un peuple est libre. La liberté est l'engin puissant de la civilisation ; c'est le plus sûr et le plus durable ; mais à quelles conditions s'en peut-on servir ? A condition que les petites ambitions se taisent, que les petites haines s'apaisent, et que chacun et que tous travaillent à l'émancipation graduelle et continuelle de ceux qui sont pauvres, de ceux qui sont ignorants, de ceux qui sont vicieux.
Rebadigeonner des trônes, raturer des chartes, qu'est-ce que ces jeux d'une heure quand il s'agit du problème de la vie et du plus grand bonheur possible des multitudes futures ? Toutes les histoires, comme les affluents d'un fleuve, se dirigent vers l'avenir meilleur de l'humanité.
Ilumaiiitc, règne, voici ton âge,
a dit le poëte. Ce n'est pas en arrière de nous qu'il faut regarder pour suivre notre route. Ne nous préoccupons donc plus du passé; et tous d'accord, peuple et bourgeoisie, libéraux, impérialistes, républicains d'autrefois, nous qui, sous des enseignes diverses, marchons dans le chemin ouvert en 1789, nous qui, de points de vue divers et à des heures différentes, avons aimé notre Béranger, à la même heure allons maintenant vers le même horizon. La clarté s'y fera.
Il n'y a vraiment que deux partis en France : les représentants des privilégiés d'avant 1789, diminuant chaque jour, et
les héritiers de rAsscmbléc constituante, qui a légué à la fois au peuple français la liberté et l'égalité.
C'est le propre de Déranger qu'on ne peuL guère toucher à son souvenir sans venir vite à parler de la grandeur de la France et du bonheur des hommes. Mais ce n'est point de ces matières que l'on a à entretenir le public ; et l'on ne doit même pas s'y arrêter pour y chercher le prétexte d'un éloge de l'homme dont on a eu l'honneur de recueillir les Lettres.
Ces Lettres seront lues avec la curiosité qui s'attache à toutes les correspondances authentiques qui sont signées de noms illustres. Jamais il n'aura été donné de surprendre, sans apprêt, sans artifice, dans le vrai ton et avec l'accent de la nature, un caractère plus entièrement d'accord de l'un à l'autre bout d'une grande existence. Après les avoir lues, nul ne pensera que Déranger a arrangé sa vie. Son art, et il est rare, est d'avoir toujours été modeste et bon. Nul ne s'étonnera qu'il ait refusé, en 1850 et en 1848, des fonctions qu'il savait ne pouvoir pas remplir d'une manière digne de ses désirs et de l'attente publique. Son rôle est d'avoir chanté nos plus vigoureux et nos plus utiles vers français au dix-neuvième siècle et d'avoir été le plus vrai des grands hommes et des hommes de bien.
Qu'on ne s'imagine pas, du moins, que sa bonté fut jamais bonhomie sénile, et que sa modestie, une fois la renommée venue, ait fait bon marché de la renommée.
L'homme qui, après Voltaire, a eu en France l'esprit le plus large, le plus vif et le plus perçant, ne pouvait être un bonhomme comme de naïfs récits le dépeignent. Et, d'un autre côté, le plébéien qui savait bien et à qui on disait tous les
jours qu'il était comme un roi de France par le pouvoir de ses chansons ne se désarmait qu'à force de raison du plus légitime orgueil qu'un homme ait jamais conçu.
Eh quoi ! il aurait entretenu dans nos cœurs le culte du plaisir et de la gloire, ces deux ailes de la vie, et on voudrait qu'il n'ait pas tenu à sa gloire extraordinaire ! Vers la fin de sa carrière, quand d'impuissantes flèches venaient tomber à ses pieds, et que des amis trop zélés se baissaient pour les relancer, il disait un mot noble : « Etre attaqué n'est rien ; mais être défendu ! » En effet, il n'y a qu'à louer Béranger, et même à toute outrance; le défendre est inutile.
Il a longtemps convoité cette chère gloire, il y a renoncé longtemps; puis il l'a conquise du même coup qu'il célébrait celle de la nation tout entière. Son âme, certes, eût été enivrée si la sagesse de son esprit n'avait veillé sur elle. Cite-t-on beaucoup d'exemples de ces conquérants de la pensée qui ont vaincu leur orgueil et n'ont pas voulu se croire autre chose que des hommes? en ce siècle-ci surtout qui élève pour une heure tant de mobiles renommées !
Je n'ai qu'un arc et ma gaieté,
dit Béranger. Avec cette gaieté et cet arc il a affranchi une génération et forcé les siècles à respecter son nom. Et, capable d'un tel rôle, chargé de cette unique couronne de poëte libérateur, il a vécu sincèrement comme le premier venu, fidèle à ses amitiés obscures et à ses anciens souvenirs ! Conduite si étrange, que de vulgaires appréciateurs des caractères n'ont pu encore y croire et ont taxé de calcul jusqu'à la charité de Béranger.
Souhaitons, même sans génie, de tels calculateurs à nos pauvres sociétés humaines.
Et souhaitons de tels poêles à l'avenir. Il est douteux qu'il s'en élève dont les vers soient plus féconds en nobles sentiments
et en grandes pensées. Béranger a, pour ainsi dire, semé d'avance les années qui vont naître; c'est sa moisson qu'on y verra mûrir.
Peu importe que quelques écrivains politiques, décontenancés devant les événements, se soient fait le tort de médire de son génie et de sa vie môme.
Peu importe que certains adversaires et certains défenseurs du pouvoir nouveau, également inhabiles, l'aient attaqué ou livré, les uns, parce qu'il a paru trop faire pour l'Empire, les autres, parce qu'il a trop fait pour la liberté !
Ces méprises sont des malheurs individuels. La vérité est que les chansons de Béranger, ce petit livre, empêchent la politique de la France de reculer jamais au delà de 1789. C'est comme un testament de souffrance et de gloire légué à la postérité par nos pères, qui ont eu tant de peines civiques. Il est impossible aujourd'hui de le supprimer et impossible que ceux qu'il dote renoncent à leur héritage.
Le petit livre du Code civil a réglé la condition des personnes et des choses ; le petit livre des Chansons de Béranger règle la condition des esprits. Ils font l'un et l'aulre partie du patrimoine national.
Les Lettres de Béranger dont on a formé ce recueil complètent cl commenloiii Ma Biograpliie, etde telle manière, que ces mémoires, qui sont si courts, paraissent un chef-d'œuvre de sim|)licité juste et de véracité discrète et toutefois suffisante. On n'en sent bien le mérite qu'en voyant combien Béranger a su faire le choix de l'essentiel, en philosophe tout à fait détaché de la fausse grandeur et de ces sortes de vanités qui ne sont que fumée après la mort.
Il n'a envisagé que ses souvenirs de chansonnier, et ce n'est pas à lui qu'on peut reprocher qu'il a voulu enchaîner l'histoire de France à l'histoire de sa vie.
Dans ses Lettres, où il n'y a point d'artifice possible, la vérité
delà vie et de la pensée journalières apparaît toute nue. C'est là qu'on doit saisir, s'il y en a eu, le calcul et les apprêts du rôle. Chacun de nous peut en juger. C'est, en tout cas, une véridique histoire d'un homme véritable. Le héros de roman a disparu avec l'ancien monde. L'humanité a besoin désormais de ces tableaux naturels.
Pour peindre toute cette vie si utile, et par l'exemple des actions, et par l'exemple des pensées, il eût fallu publier sans doute toutes les Lettres qu'on a bien voulu nous confier. Mais dix ou douze volumes n'auraient pas suffi à contenir les trois mille pièces qu'il nous a été permis, en moins d'un an, de recueillir.
Nous en donnons à peu près la moitié; et la plus grande de nos peines a été, non pas de fixer les dates, de reconnaître les faits les plus menus, d'établir partout la chronologie et le sens de ces lettres, mais de choisir les unes et d'écarter les autres.
Quand nous avons commencé à faire appel aux personnes qui allaient nous aider, de toutes parts sont arrivées les adhésions les plus chaleureuses. Pendant que quelques personnages s'imaginent qu'ils ont, en ces derniers temps, porté des coups terribles à la statue de Déranger, mille et mille témoignages nous arrivent de l'indignation qui a rempli les cœurs au spectacle de ces attaques. On n'a pas osé, par crainte de la rigueur des temps, exprimer tout haut sa colère; mais ces aveux n'en sont que plus touchants dans leur faiblesse même.
On nous a donc encouragé de tous les côtés dans notre entreprise. A peine quelques-uns l'ont-ils jugée prématurée, redoutant sans doute de voir une œuvre de scandale dans cette œuvre de piété. Cette inquiétude est injuste, car il n'y avait pas à redouter que Déranger eût dans ses Lettres desservi ceux qu'il a aimés, et il ne fallait pas croire non plus que ceux qui recueilleraient sa correspondance au nom même de sa renommée rechercheraient l'occasion de blesser ceux qui, de près ou de
loin, ont aimé aussi et connu dans l'intimité le poëtc national. Tout au j)lus ceux qui l'ont renié en ces derniers temps pouvaient-ils concevoir quelque crainte. Qu'ils se rassurent ! L'ombre de Déranger leur pardonne.
D'autres pensaient que le rapprochement de lettres qui datent de cinquante années diverses mettrait la constance du caractère et des pensées de Déranger à une épreuve dangereuse. C'est le contraire qui arrive. Pauvre et obscur, il avait le même cœur et le même esprit qu'il eut au milieu de sa rayonnante apothéose. La simplicité et la véracité, comme une chaîne incorruptible, relient entre elles toutes les époques de sa vie.
Lorsque nous avons été dans la nécessité de retrancher une grande partie de nos richesses, nous nous sommes imposé de choisir paiticulièrement les lettres qui sont intéressantes pour l'histoire de la vie de Déranger, celles qui touchent à l'histoire politique du demi-siècle écoulé aujourd'hui et celles qui ont une valeur littéraire indépendante du sujet qui les a fait écrire.
C'est pourquoi notre premier volume contient un assez grand nombre de lettres datées des premiers temps. Loin de les trier, nous aurions voulu en recueillir plus encore, sûr que le public les trouvera de son goût , quoique le nom qui les signait fût alors inconnu.
C'est de 1815 à 1830 que notre récolte a été le moins abondante. Mais, à partir de 1850, nous avons vraiment eu de la peine à faire un choix entre de nombreuses lettres écrites quelquefois à la même date.
L'impartialité la plus complète et la plus rigoureuse nous a guidé dans le choix que nous avons fait.
Il nous en a coûté surtout, pour ne pas lasser les lecteurs, de ne point transcrire des centaines de lettres relatives à des actes de cette charité vigilante et éclairée qui a rempli et sanctifié la vie de Déranger. Que de fois nous avons rejeté dix ou vingt lettres et n'en avons pris qu'une !
Il nous a été pénible aussi de ne pouvoir reproduire intégralement la partie de la correspondance qui se compose de remercîments et de conseils littéraires. On eût dit que nous donnions trop d'importance à des épisodes obscurs de la vie littéraire des contemporains ; et cependant, que de leçons et pour ceux qui demandent et pour ceux à qui on demande des conseils et des encouragements * î
Notre catalogue final conservera, du moins, la trace de ces lettres qui, souvent encore, sont des actes de charité. Ceux qui en ont été l'objet n'ont pas tort d'en être fiers.
C'est toujours une entreprise délicate que la publication posthume des lettres d'un homme célèbre, en présence des souvenirs encore palpitants de sa vie publique et sous les yeux mêmes de ses contemporains. Personne ne nous demandera de justifier l'opportunité et la convenance de la nôtre. Le légataire universel et l'exécuteur testamentaire de Béranger pouvait seul prendre l'initiative de cette publication, qui ne semblera pas trop hâtive, si l'on considère que déjà un certain nombre de lettres avaient été imprimées isolément, qu'on en avait fait déjà plusieurs recueils, et qu'on en préparait d'autres, dans l'intérêt de telle ou telle préoccupation particulière. Il était à craindre que ces recueils divers ne repré-
* Nous avons cru qu'il était de noire devoir, si nous n'imprimons pas toutes les lettres reçues, de les mentionner toutes, en indiquant le nom des personnes à qui elles ont été écrites, et le nom de celles qui nous les ont remises ; et même, en dressant à la fin du dernier volume ce catalogue, nous donnons une courte analyse de la plupart de ces lettres. Noire publication sera donc aussi complète que possible. Nous ne savons comment remercier avec assez de gratitude les persoimes qui ont bien voulu nous seconJcr.
scntassent pas bien la véritable physionomie morale et littéraire de Déranger. Il fallait peut-être aussi se mettre en garde contre des compilations tronquées, et Déranger avait appréhendé lui-même que ses lettres ne fussent, après sa mort, défigurées de la sorte. On n'a fait que se conformer à ses intentions et accomplir religieusement ses dernières volontés, en réunissant et publiant sa correspondance générale.
Qu'ajouter encore? Rien, si ce n'est que c'est le signe d'un esprit viril que de comprendre et de fréquenter Déranger. Ceux qui le choyaient vivant et l'ont abandonné riiort n'ont pas fait preuve d'une grande intelligence. La gloire et les idées qu'ils ont cru devoir ensevelir avec lui ne sont pas mortes. Eussentelles un instant été voilées, c'est de ces idées et de cette gloire qu'il peut être dit fermement :
Multa renascentuv quîe jam cecidere.
Elles renaissent déjà ; demain elles vont ressaisir leur empire et régner encore.
L'Allemagne, récemment, se levait tout entière pour fêter le centième anniversaire de la naissance de Schiller. Il est possible, si le soleil de Dieu éclaire notre histoire, que dans vingt ans la France célèbre aussi le jubilé séculaire de la naissance de Déranger, le poëte de la patrie, le philosophe modéré et prévoyant de l'avenir, le plus sincère des hommes de bien, l'esprit et le cœur français par excellence.
PAUL DOITEAU.
Patrie et Liberté.
Déranger est né à Paris le samedi 19 août 1780, sur l'ancienne paroisse Saint-Sauveur, dans l'une des maisons de la rue I^lontorgueil qui ont été démolies vers 1848 pour faire place au Parc aux Huîtres. Son père, Jean-François de Béranger, né à Flamicourt, près Péronne, le 7 décembre 1751, s'était marié le 10 août 1779 avec Marie-Jeanne Champy, fille du tailleur Pierre Champy ; elle avait alors vingt ans, étant née le 4 avril 1759, et faisait le métier de modiste.
Béranger est venu au monde, comme on le voit, deux ans après la mort de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, sous le ministère de Maurepas, de Vergennes et de Necker, au milieu de la guerre libératrice d'Amérique.
Quand Béranger naquit, son père avait depuis longtemps déserté le ménage. Aimable, bon et généreux, mais du caractère le plus léger, vaniteux, insouciant et prodigue, il avait dissipé en cinq ou six mois les douze cents livres qui lui avaient été comptées en dot et quelque argent de la clientèle qu'il s'était faite en qualité de courtier de change.
Au mois de février 1780, il laissa sous le coup d'une saisie sa
U CORRESPONDANCE
femme enceinlc, et se réfugia en Belgique, puis en Hollande, où il vécut dans la plus grande misère jusqu'à ce qu'il put revenir en France et chercher de petits travaux chez les notaires de la Picardie, puis un emploi d'homme d'affaires sur quelques grandes terres seigneuriales de l'Anjou, par exemple celles de la duchesse d'Estissac et celles du chapitre de la cathédrale d'Angers.
Il se faisait appeler Béranger de Mersix, et, au moment même où il manquait de tout à Bruxelles, au mois de mars 1780, il rédigeait une longue généalogie, où ne faisaient défaut ni les noms, ni les dates, ni les détails biographiques, pour établir que sa famille descendait en droite ligne de Giovanni Berangeri, citoyen noble de Florence au quinzième siècle. La vérité est que son père, Jean-Louis Béranger, né en 1720, avait épousé en 1749 Marie-Marguerite Levasseur, fille d'un garçon brasseur et servante chez un conseiller au bailliage de Péronne. U s'était établi et mourut, en 1763, marchand de vin au village de Flamicourt.
Marguerite Levasseur, qui avait du courage et du sens, vécut jusqu'en 1782, continuant son commerce de cabaretière pour élever ses enfants, qui étaient au nombre de six : Jean-François, père de Béranger; Louis-Philippe, né en 1754, qui devint garçon sellier et mourut, en 1775, à l'hôpital de la Charité de Paris; Charles, né en 1755, mort en 1775 à Flamicourt; Maric-Marguerite-Adélaïde, née en 1750 et mariée en 1775 à un boulanger de Péronne, du nom de Paron; Marie-Victoire, née en 1755, mariée en 1776 à Jean-Louis Turbaux, marchand de bois et aubergiste au faubourg de Bretagne, à Péronne, veuve le 15 janvier 1788, remariée en 1794 à Charles Bouvet; et enfin Reine- Geneviève, née en 1758, mariée en 1779 à Germain-Florent Forgct. De ce mariage seulement et de celui de Marie-Marguerite- Adélaïde sont issus des enfants qui, à leur tour, se sont mariés et ont conservé jusqu'à ce jour le sang de la famille de Béranger.
Le père de Béranger n'était pas sans quelque instruction et savait écrire assez bien, dans le style emphatique. Petit clerc de notaire à Péronne, dès sa jeunesse il était venu à Paris, en 1775, et il tenait les livres d'un épicier de la rue Montorgueil, lorsqu'il s'amouracha de la mignonne, vive et élégante Jeanne Champy. Cette jeune fille n'était pas le seul enfant du tailleur Pierre
DE BÉRANGEU. 15
Champy et de sa femme Marie-Anne Dupré. Elle avait un frère, Antoine, dont on ne retrouve pas trace dans l'iiistoirc de Bcranger, et deux sœurs : Ursule, qui plus tard se fît religieuse, et Anne-Nicole, plus tard madame Merlot, dont Béranger prit soin quand elle fut devenue veuve, et qui ne mourut qu'en 1835.
Les papiers de famille qui ont servi à retrouver les noms qui précèdent sont au nombre de neuf ou dix. C'est d'abord la ^énéalogie singulière que l'imagination du père de Béranger a arrangée avec bien de l'art. Sans s'arrêter aux détails qu'elle offre à la curiosité et en ne relevant que les dates de la naissance et de la mort des ascendants de Béranger, on y voit figurer, en remontant : Béranger; son père, son grand-père Jean-Louis, né à Tertry le 10 août 1720, mort àFlamicourt le 21 novembre 1765; puis Jean, né à Hémery le M février 1696, mort à Londres en 1756; Nicolas, né à Noyon le 6 décembre 1662, mort à Ilémery, près Saint-Quentin, le 12 novembre 1701 ; et Louis, né à Paris le 8 janvier 1615. La généalogie s'élève plus haut; mais nous pouvons nous arrêter là et ne tenir compte que de ceux des pères de Béranger qui ont vécu en Picardie.
C'est Béranger lui-même qui avait conservé les papiers d'où on a tiré toutes ces indications, savoir, avec la généalogie rédigée par son père en 1780 : une lettre d'un de ses grands-oncles, curé de Quessy, près laFère, lettre datée du mois de juillet 1 759 ; le contrat de mariage de Jean-Louis, « veuf de défunte Antoinette Pouillaude, » et de Marguerite Levasseur; l'acte de baptême de Jean-François, son père ; l'acte de mariage de son grand-père Champy; l'acte de baptême de sa mère, Marie-Jeanne Champv; le contrat de mariage de sa tante, Marie-Marguerite Paron ; le contrat de mariage de son père et de sa mère ; leur acte de mariage et son acte de baptême ^
* Voici le texte d'une paiMie de ces trois derniers actes, qui offrent un inlérèt particulier en lèlc d'un recueil de biographie intime.
1° Contrat de mariacjc eulre Jean-François de Béranger (demeuraut rue de Sartine) et Mane-leanne Champy :
« En présence, du côté du futur (père de Béranger), de sieur l'Aime Simon, négociant, cousin germain, à cause de Marie-Marguerite Levasseur, son épouse ; {*ierre Jacob, bourgeois de Paris, cousin germain, à cause d'Anne-Margueriie Levasseur, sa femme ; sieur Hubert Vittemant, bourgeois de Paris, cousin issu de germain maternel ; et, du côté delà future, de Marie-Jeanne Grisct, veuve deiNi-
On sait comment fut élevé Déranger : d'abord chez son grandpère Champy, lorsque son père eut disparu, et seulement quelques jours de temps en temps emmené chez elle par sa mère, qui avait été se loger dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, près du Temple ; puis, en 1789, place par son père, qui était revenu à Paris, dans une petite pension dirigée par Tabbé Chantereau, dans le haut du faubourg Saint-Antoine, rue des Boulets, et presque aussitôt envoyé à Péronne, chez sa tante Turbaux, par son père, qui s'ennuyait d'avoir à le nourrir et qui avait hâte de courir encore les aventures.
colas Dupré, maître tailleur, aïeule maternelle; sieur Nicolas Dupré, maître tailleur, oncle maternel; sieur Louis Dupré, maître tailleur, oncle maternel; sieur François Dupré, bourgeois de Paris, oncle maternel ; Jean-Baptiste Charapv, bourgeois d'Aubervilliers-des-Vertus, cousin germain paternel ; Pierre Pigny, bourgeois de Paris, cousin germain paternel, à cause de Geneviève Champy ; sieur Antoine Champy, bourgeois de Paris, frère; demoiselle Ursule Champy, fille mineure, sœur; sieur Claude-Jacques Lesage, tailleur du roi, oncle maternel, à cause de Marie-Jeanne Dupré, son épouse. »
Ce contrat, faitetpasséen lademeuredes sieur et dame Champy, le 8 août 177 9, après midi, fui déposé chez le notaire Laroche, qu'assistait son confrère Guillaume. Il mettait en communauté les meubles et conquéts ; il estimait les biens du futur h 1,800 livres pour le « domaine ou fief appelé l'Épinette, situé au territoire de Doingt, » à 1,500 livres, pour sa part, à la mort de sa mère, dans la succession paternelle, et à 1,200 livres (toutes dettes déduites, ce qui n'était nullement vrai) ses deniers et effets divers. La future apportait en effets, meubles, marchandises de modes, 2,000 livres, « provenant de .ses gains et épargne, » et une dot de 1,200 livres, doat 000 livres payées comptant et 600 livres à recevoir au 1" janvier 1780.
Parmi les témoinsde la future ne figure pas sa jeune sœur Anne-Nicole Champy, qui fut mariée, le 25 mai 1789, en l'église de Saint-Jacques Tllôpital, avec François-Marie-Alljert Merlot, tailleur.
2° Extrait du registre des mariages de la ci-devant paroisse Sauveur :
« L'an mil sept cent soixante-dix-neuf, le di.\ août, ont été mariés Jeau-François Déranger, fils majeur de feu Jeau-Louis Déranger et Marie-Marguerite Levasseur, d'une part, et Marie-Jeanne Champy, fille mineure de Pierre Champy et de Marie- Anne Dupré, de l'autre part. »
0° Du 20 août 1790. — Extrait du registre de la paroisse Saint-Sauveur, à Paris :
« Le dimanche vingt avril mil sept cent quatre-vingt, a été hapli>é Pierre- Jean, né d'hier, fils de Jean-François de Déranger, négociant, et de Marie-Jeanne Champy, son épouse, rue .Alontorgueil. Parrain, Pierre Champy, maitre tailleur de cette paroisse; marraine, Marie-Jeanne Griset, veuve de Nicolas Dupré, tailleur, paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. Père absent pour ses affaires. Griset, Champy, Desforges, vicaire.
« Délivré conforme, le Irenle-uu décembre mil sept cent quatre-vingt-un. Des FORGES, vicaire. t>
La plus ancienne lettre de Déranger qu'il nous ait été donne de recueillir remonte au commencement de 1795. Elle est adressée de Péronne, où il vivait chez sa tante, à son père qui, alors intendant de la comtesse de Bourmont, en Bretagne, avait été arrêté comme fédéraliste et faisait partie des cent trente-deux Nantais.