LETTRE DE BERANGER A SON PERE
(Vers le mois de pluviôse an II.)
Mon cher papa,
C'est avec la plus profonde douleur que nous avons appris votre détention : elle nous a causé beaucoup de peine à tous.
C'est ma cousine Simon qui nous a communiqué votre lettre. Vous lui dites que vous avez interrompu toute espèce de correspondance: oui, avec nous, mon cher papa; car depuis plus de deux ans nous n'avons aucun de vos nouvelles. Cependant, mon cher papa, je vous dois la consolation qu'un fils doit à son père dans le malheur et dans toutes les circonstances de la vie. Soyez sûr que vous ne me trouverez jamais ingrat, et que je sens mieux que jamais ce que la nature dit à mon cœur.
Vous apprendrez le malheur de ma cousine Simon dans la lettre de ma tante Turbaux. Quant à moi, je me porte bien ; je travaille pour le moment aux impositions, ce qui me fait gagner quelques petites choses et ce qui aide ma tante à fournir à mon entretien.
Mon cher papa, j'espère que, sentant l'inquiétude où nous sommes de votre sort, vous nous communiquerez de vos
nouvelles, où nous espérons apprendre d'heureux changements.
Mon cher papa, je suis, en vous embrassant du meilleur de mon cœur, avec le respect le plus profond, votre fils.
Bérakger *.
Béranger avait treize ans et demi. C'est l'âge oîi, sous Louis XIV, les Boileau et les Voltaire entraient en seconde ou en rhétorique. C'est l'âge où nous-mêmes, dans les lycées, nous faisons nos premiers vers latins et expliquons le Pro Marcello de Cicéron, ou la Vie d'Alexandre de Plutarque. Les difficultés de l'orthographe ne sont depuis longtemps qu'un jeu pour nous. A quelle distance le jeune Béranger se trouvait alors, dans le cabaret du faubourg de Bretagne, de toute cette science qui nous rend si vite fiers et que nous oublions si vite pour la plupart! On en peut juger en voyant la copie fidèle du manuscrit qui nous a servi à publier cette lettre.
« Mon cher papa,
« C'est avec la plus profonde douleur que nous avons apris vôtre détantion, elle nous a causé beaucoup de peine a tous.
« Ces ma cousine Simon qui nous a communiqué vôtre letre. Vous lui dite que vous avez interrompue toutes espèce de corespondence. Oui avec nous mon cher papa car depuis plus de deux ans nous n'avons aucuns de vos nouvelles.
« Cepcndent mon cher papa je vou^ doit la consolation qu'un fils doit à son père dans le malheurs et dans toutes les circonstance de la vie. Soyez sure que vous... » etc.
Au dos de la petite lettre de Béranger sa tante a écrit :
Péronne, le 18 pluviôse, l'an II de la République française.
Mon frère, Recevez les consolations d'un fils fidèle à ses devoirs. Vous verrez bien que cette lettre ne date pas d'un jour; elle avait été
1 Lettre trouvée dans les papiers de famille.
écrite pour faire passer à Nantes; mais j'ai jugé à propos de n'eu rien faire. Ne soyez pas surpris si votre fils ne répond pas à votre dernière. C'est qu'il doit ignorer ce qui se passe jusqu'à la fin de votre affaire. Il est inutile que j'imprime à son àme des inquiétudes qu'il ne devrait pas ressentir. Le temps des chagrins n'arrive que trop vite. Il est inutile de le devancer... Je suis votre sœur,
Bérakger V Turbaux.
Ce style est élevé pour une cabarctière de village. On verra tout à l'heure que la famille entière avait naturellement le goût de ce style.
Le père de Béranger fut acquitté après le 9 thermidor, mais il resta neuf mois en prison (de décembre 1795 à septembre 1794).
Parmi les papiers de famille que Béranger avait conservés, six pièces sont relatives à cette détention et à ce procès.
Copie de Vacte d'acctisaiion (20 fructidor an II).
« Béranger de Mersix s'est montré apologiste de la faction en cherchant à propager ses maximes liberticides dans les assemblées sectionnaires pour y faire des prosélytes. »
Notification de la liste des jurés (21 fructidor); Notification de la liste des témoins (même date);
« A J. F. Béranger, dit Mersix, accusé, actuellement détenu en la maison de justice dudit Tribunal (criminel révolutionnaire) dite Conciergerie, en parlant à sa personne, pour ce mandé entre les deux guichets comme lieu de liberté. »
Ordonnance qui acquitte « Béranger, dit Mersix, » du 28 fructidor.
En note : « Il y a décret du quatrième sans-culottide qui accorde onze cents livres. »
Ce décret avait été rendu en vertu d'un
Certificat des représentants Fouchc et Villers (du premier jour complémentaire de l'an II de la Républic^ue).
Déclarant que les citoyens Béranger, dit Mersix, Retau, etc., acquittés, sont dans l'indigence et ont droit à des secours.
COMMUNE DE PARIS, DÉPARTEMENT DE LA SEINE, LE 5 VENDÉMIAIRE, l'aN III.
Extrait du registre des écrous des personnes détenues à la chambre d'arrêt de lu mairie.
« Appert que le citoyen Jean-François Béranger Mersix est entré à la chambre d'arrêt le 10 nivôse dernier. Pour extrait conforme, les administrateurs de la police régénérée, Martineau. »
Cette dernière pièce n'est sans doute qu'un certificat destiné à faciliter le règlement de l'indemnité au prisonnier.
C'est pendant les jours qui suivirent son acquittement que le père de Béranger apprit la nouvelle du second mariage de sa sœur Turbeaux. Il reçut à cette occasion une double lettre.
Péronne, 2 vendémiaire, troisième année républicaine.
Citoyen, La manière avec laquelle vous avez reçu la nouvelle de mon alliance avec votre sœur est pour moi le présage heureux de la fraternité que je désire voir régner entre nous. J'anticipe dès ce moment sur la jouissance que doit me causer votre prochaine arrivée dans notre pays. Puisque vos affaires à Paris nécessitent un séjour plus long que celui sur lequel vous comptiez, nous avons résolu, réunis aujourd'hui avec le citoyen Forget et son épouse, de vous envoyer un pâté, qui, sauf accident, doit vous parvenir le 4 du présent. Il m'est doux de penser que j'aurai contribué pour quelque chose à la réunion qui s'opérera, comme je le pense, des membres d'une famille à laquelle je suis flatté de tenir par tous les liens, attendant qu'une circonstance favorable leur fasse réaliser la promesse qu'ils ont faite d'enjamber la distance qui nous sépare. Ce ne cessera d'être notre vœu et notre espoir. Agréez toujours et faites-leur agréer pour l'instant, je vous prie, les assurances de ma cordialité la plus sincère, celle de mon épouse, du citoyen et de la citoyenne Forget, et croyeznous également tous vos parents, amis et concitoyens.
Bouvet.
Si on ne parle pas à nos chers parents de Paron et de sa famille, c'est qu'il est malade dans ce moment. Mais nous espérons que l'arrivée de mon frère le rendra tout à fait convalescent, puisqu'il
commence à être mieux depuis quelques jours. Je vous dirai, mes chers pnrents, que les circonstances ont été si pressées, que je n'ai point eu le temps de vous prévenir moi-même avant notre union. Je désire que vous vous chargiez d'en faire part à tous nos parents et amis. Béranger^ se joint à moi et à son nouvel oncle pour présenter ses respects à son papa et embrasser nos chers parents. Il désire l'instant de serrer son père dans ses bras ainsi que nous. Je vous prie de ne pas oublier de mettre mes souliers dans le paquet de mon frère, car il est triste d'être une jeune mariée sans souliers. Je suis avec la plus parfaite amitié, votre concitoyenne, cousine, sœur, amie, Bérakger-Bouvet.
A la citoyenne veuve Simon, couturière, rue Neuve-Saint-Augustin, 12, pour remettre au citoyen Béranger, à Paris.
Le passage de Ma Biographie qui concerne M. Bouvet lui assigne une place parmi les instituteurs de Béranger.
« Ma tante s'était remariée, dit-il, à un M. Bouvet, homme d'instruction, d'esprit, de génie peut-être, mais d'une bizarrerie d'humeur qui, approchant de la folie, m'a donné la clef du caractère de Rousseau, dont il semblait avoir les idées et dont sa parole simulait quelquefois l'éloquence. Il tenta aussi vainement de m'enseigner le français; moins qu'un autre il pouvait avoir d'ascendant sur rnoi, qui, déjà exercé à juger ceux qui m'entouraient, ne tardai pas à m'apercevoir qu'il rendait ma tante malheureuse. »
M. Bouvet, quel que fût son caractère, a paru deviner à moitié la destinée de son neveu Béranger. On voit qu'il eut pour lui pendant longtemps une affection véritable. Les lettres suivantes en .ont foi. Quoiqu'elles traitent d'affaires de famille tout à fait particulières, nous les avons mises ici parce qu'elles peignent une époque de la vie de Béranger et parce qu'elles mettent bien en évidence les caractères et le style de ses plus proches parents.
A cette époque Béranger avait depuis longtemps rejoint son père à Paris, oii ses opérations de banque avaient un instant réussi. Depuis plus d'un an tout avait échoué.
• C'est notre Béranger.
A monsieur et madame Bouvet.
Paris, 15 pluviôse an VIII.
Mon frère et ma sœur, Vos lettres du 18 passé, l'une pour moi, l'autre pour mon fils, m'ont paru un- peu surprenantes; j'y reconnais essentiellement votre bon cœur et votre attachement pour nous. Je vous remercie des offres que vous faites à mon fils et des conseils que vous me donnez ; mais tout cela ne peut s'accorder avec nos projets et les circonstances. Je ne suis aveuglé ni dirigé par aucun amour-propre ; je ne suis esclave d'aucune habitude ; mais je suis la victime de trop de confiance et de trop de bonté ; et cette position me met sans cesse en butle à des persécutions que je ne puis éviter qu'en m'éloignant.
Je ne crois pas vous avoir demandé ni fait demander le payement de vos deux billets (ensemble douze cents francs), l'un du 24 frimaire et l'autre du 5 thermidor an Vf. Les réflexions que vous faitesà cette occasion ont un peu lieu de m'étonner. 11 est bien certain que je vous dois de la reconnaissance pour tout ce que vous avez fait autrefois pour mon fils ; mais aussi il est certain que, lorsque je vous ai remis cet argent, il n'était pas question qu'il ne dût jamais me revenir et qu'il devait entrer en compensation. Quant à la compensation, elle a toujours existé dans mon cœur, et, quelle que soit ma position actuelle, je vous en donne la preuve en vous remettant ci-joint vos deux billets, que je ne gardais que parce que mon fils aurait peut-être pu les faire valoir un jour dans vos successions et avant part; ce qui alors vous eût été très-indifférent.
Je me suis aussi quelquefois dit que, par l'effet de cette belle fortune que devait procurer l'entreprise du Mont-Saint-Quentin, j'aurais pu par hasard récupérer cette somme au moment où je m'y serais le moins attendu. Au surplus, c'est une affaire finie, et le temps à venir n'en entendra point parler.
Je vous embrasse. De Mersix.
M. Bouvet, le même jour, écrit à Réranger et à son père. Voici d'abord la lettre écrite en réponse à la lettre de celui-ci.
Mont-Sainl-Qiientin, ce 18 pluviôse an VIII.
Mon frère, Notre intention en vous écrivant n'a jamais été de nous faire payer d'un bienfait dont le prix est dans le plaisir de l'avoir exercé. Elle était bien de vous engager à ce sacrifice pour nous faciliter, par cette remise, les moyens de procurer à votre fils un état plus certain; mais cela ne dit pas que notre bienveillance eût eu pour bornes la valeur de ce sacrifice. Sur ce point, comme sur tant d'autres, vous pouviez bien vous reposer sur les soins et les sollicitudes de sa tante et en particulier sur ceux d'un homme qui, quoique étranger pour vous, n'a cessé de regarder Béranger comme son enfant adoptif et de le chérir comme tel. Les bonnes intentions suppléent quelquefois à la fortune ; elle n'est pas toujours le meilleur pilote, et je n'ai pas encore besoin de toute l'étendue de celle que devait, selon vous, me procurer l'entreprise de l'Abbaye, pour lui être de quelque utilité. Cette entreprise, d'ailleurs gâtée par un accident, n'est pourtant pas encore tout à fait nulle pour moi ; et, quand j'aurai vécu d'une partie du peu qui m'en restera et fait le bien du reste, j'en aurai fait assez; mon cœur sera rempli. Vous pouvez, si vous le voulez, lui faire part de ma lettre. Il augurera de mes sentiments. En attendant, le dépôt que vous m'avez renvoyé restera sacré dans mes mains jusqu'à ce qu'il vous plaise à tous deux de me faire vous donner de nouvelles preuves de ma sincérité, ainsi que du dévouement et de l'inviolable attachement avec lequel je suis votre concitoyen Bouvet.
Votre sœur vous embrasse de tout son cœur.
Au citoyen de Mersix, cabinet littéraire, rue Nicaise, à Paris.
Munl-Saint-Quentin, le 18 nivôse an YIII.
Mon cher neveu.
Je n'ai pas vu sans chagrin votre départ de Péronne, je sentais
que vous aviez tout à perdre en nous quittant ; mais il n'était pas
en notre pouvoir de vous retenir, non plus qu'à vous de résister à
la puissance paternelle, qui vous rappelait. Vous paraissez au-
U CORRESPONDANCE
jourd'hui vivre à votre particulier. Hélas ! quelle séparation ! celle de la misère sans doute: vous en faites vous-même l'aveu. Que faites-vous maintenant? De quoi subsistez-vous? Le dénûment de tout est recueil de la probité. Si vous êtes retenu à Paris par quelque penchant funeste à votre honneur, il est temps de rompre ce lien et de nous prouver que vous êtes encore digne de ceux qui vous ont dirigé dans l'enfance et dont le but n'eût pas été manqué, tout au plus retardé. Votre papa, malgré son silence, paraît toujours compter sur une somme de 1,200 livres que nous lui devons, dit-il ; c'est le besoin où il se trouve qui la lui fait considérer comme une créance. Je ne lui en fais pas un reproche; mais, si chacun, de son côté, veut voir judicieusement, il doit la regarder comme nulle. Les sentiments qui m'inspirent en ce moment suffiront pour vous le prouver. En me renvoyant mes obligations il ne fera que s'acquitter judicieusement à notre égard de pareille somme que nous étions bien en droit d'exiger, mais dont le sacrifice était consenti par nos cœurs, sans les malheurs qui ont accompagné les premiers instants de notre union. C'est ce que vous devez solliciter de lui. Quant à vous, mon cher neveu, si vous êtes encore sensible à la voix de l'amitié, vous vous acquitterez également envers nous d'un devoir bien doux à remplir. Vous viendrez recueillir parmi nous de nouveaux témoignages de notre bienveillance, en nous concertant ensemble sur les moyens que nous trouverons immanquablement de vous assurer une existence moins malheureuse, par un état qui sera le plus conforme à votre goût et à l'éducation que vous avez reçue. Nos embarras du moment n'étant plus les mêmes que par le passé, nous nous voyons en état de venir à votre secours ; c'est d'ailleurs le plus sincère de nos vœux. Nous vous embrassons tendrement.
Bouvet.
Au citoijen Béranger fils, 78, boulevard Saint-Martin.
Madame Bouvet écrivit aussi, le même jour, à son frère.
Au Mont-Saint-Qucntin, le 18 nivôse, huilième année.
Mon frère, Vous me paraissez bien affligé et découragé tout à la fois : pourquoi quitter Paris pour aller chercher une plus affreuse mi-
DE DERANGER. 25
sèrc dans les provinces? Les ressources que vous attendez pour partir ne peuvent-elles pas être employées à quelque chose qui vous soutienne pour un temps? Puisque vous êtes dans un cabinet littéraire, ne pourriez-vous pas joindre à cela un peu de librairie, de ces petites pièces qui se débitent aisément? En y joignant quelques morceaux de gravures, des estampes, cela ferait une petite boutique que ma nièce pourrait tenir. Par là elle serait de quelque utilité pour vous. Je voudrais que vous pussiez oublier jusqu'à la trace de vos anciennes habitudes, vous goûteriez mieux mes idées ; mais, hélas ! ce souvenir vous fait peut-être encore illusion. Et le passé n'a point fait envoler l'amour de paraître toujours, malgré sa peine, autre chose que ce qu'on est réellement. Au reste, mon frère, mes réflexions ne sont autre chose que le témoignage de mon affection et de mon amitié pour vous : je ne peux vous offrir qu'un bon cœur sans moyen de vous aider. Je gémirai toujours de n'avoir que des paroles à vous donner. Mais il faut se plier à son sort. Ce que je fais sans murmurer loin du tracas et du bruit : nous vivons paisiblement dans une retraite où les passions n'ont rien à nous donner et rien à nous faire perdre : voilà, mon cher frère, l'abrégé de ma vie et de celle de mon mari. Nous serions aussi heureux qu'on peut l'être si nos affaires étaient un peu plus avancées. Mais nous espérons qu'avec le temps tout se fera ; recevez les vœux bien sincères que nous vous adressons pour le renouvellement de cette année et soyez sûr que vous ne serez jamais aussi bien partagé que nous le désirons. Mon mari vient d'écrire à votre fils : il lui fait des propositions qu'il doit vous soumettre ; si vous les acceptez, il viendra nous en rapporter l'aveu : je vous engage au courage et à toute la patience nécessaire dans votre position. Je suis, avec les sentiments de la plus sincère amitié, votre sœur
Béranger, F. Bouvet.
La nièce dont il est ici question était Adélaïde Paron, que ses parents de Péronne avaient envoyée à Paris, en 1798, pour qu'elle y apprît le commerce et qu'on avait confiée aux soins de Béranger de Mersix. Cette jeune personne, douée d'un joli visage, était malheureusement d'un naturel qui rendait difficile cette surveil-
lance. Son oncle l'avait placée plusieurs fois dans des maisons où elle n'avait pu demeurer. Il avait fallu renoncer à lui trouver un emploi régulier ; mais, comme elle était fort habile à séduire son monde, elle avait su, malgré tous ses torts, gagner l'affection de son oncle qui la gardait auprès de lui.
Béranger, un peu plus jeune qu'elle, fut exposé plus que personne à ses séductions et ne chercha pas à y résister.
On a remarqué dans Ma Biographie cette triste page, écrite en 1840 et relative aux événements de sa vie pendant l'année 1809 :
« Une nouvelle charge me fut imposée par la Providence. Je l'acceptai comme toutes celles qu'elle m'envoya. Je pouvais voir dans celle-ci des consolations pour ma vieillesse, mais il n'en fut pas ainsi, et je la supporte encore sans compensation, mais sans murmure. Il est assez bizarre que moi, qui de bonne heure, me pressentant une carrière incertaine, évitai tous les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu chargé d'assez pesants fardeaux. Ma confiance en Dieu m'a soutenu, et ce n'est pas ma faute si ceux au sort desquels je me suis intéressé n'ont pas su mettre à profit les privations que je me suis imposées pour leur éviter les ornières du chemin que j'ai parcouru. J'en gémis souvent; mais quel cœur n'a sa plaie? Au vieux soldat reste toujours quelque blessure qui menace de se rouvrir. Pour tout bonheur, et cela est bien vrai, j'ai souhaité le bonheur des autres, au moins autour de moi. Mes prières sont loin d'avoir été exaucées. »
Béranger veut parler du fils qui lui est né le 26 nivôse an IX et qui, d'abord élevé par les soins d'Adélaïde Paron, sa mère, et du père de Béranger, n'eut plus d'appui que lui seul à partir de l'année 1809.
Cet enfant est inscrit sur le Certificat de renvoi pour les nourrices sous le nom de Furcy Paron*, fils de Marie-Adélaïde Paron, rentière, demeurant rue du Sentier, 30 (section de Brutus). Il fut conflé à Catherine Bisson, femme Duval, de la commune de Thomer (Eure), qui le garda au moins huit ans, puisqu'il y a d'elle,
* Plus tard Béranger l'appela Lucien, sans doule pour lui donner le nom de son protecteur Lucien Bonaparte.
dans les papiers de Déranger, une lettre datée du 21 octobre 1809, lettre dans laquelle il est fait réponse à des questions sur son éducation et son état d'instruction.
Plus loin on verra quelques lettres de Déranger à son fils. Dès à présent il faut qu'on sache qu'il l'a constamment soutenu et surveillé jusqu'au delà de quarante années ; mais cet enfant, qui n'eut aucune des qualités de son père et qui semble avoir été peu intelligent en même temps qu'il était vicieux, n'a jamais été qu'une source de chagrins pour Déranger.
Sa mère aussi lui causa bien des peines. Il ne nous appartient pas de pénétrer plus avant dans ces souvenirs.
Nous sommes arrivés en ce moment (1800) à l'époque oij Déranger a songé déjà à quitter la France pour aller chercher un emploi dans notre colonie d'Egypte qui ne fut rendue que le 30 août 1801. Le chagrin qu'il avait conçu, à la suite des mauvaises affaires de son père, le poursuivait encore dans le cabinet de lecture de la rue Saint-Nicaise. Mais déjà les recueils de poésies légères du temps avaient publié quelques-unes de ses chansons. La Double Ivresse, Ainsi soit-il, et d'autres encore, sont de cette époque mêlée de chagrins et de joie.
La lettre qui suit est de 1802.