‹ Correspondance de BérangerChapitre 10 sur 73 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A MONSIEUR QUENESCOURT

Ce 22 octobre 1811.

Vous receviez sans doute ma dernière à l'instant où je recevais la vôtre; vous ne doutez, mon ami, de la satisfaction que nous avons éprouvée, Judith et moi, en apprenant le soulagement de Julie, soulagement qui nous fait espérer son entier rétablissement, ainsi que je compte l'apprendre bientôt. Ces demoiselles et mademoiselle Duchesne n'ont pas appris avec moins de plaisir que nous cette heureuse nouvelle. Quant à mademoiselle Juliette, comme il est dit qu'elle doit crier au moins pendant quatre mois, ses petites colères ne nous inquiètent nullement et nous nous en rapportons à son embonpoint. Vous auriez dû me parler aussi de votre santé.

* M. Gharles-Malo, cousin de Wilhem, qui a beaucoup écrit dans tous les genres et qui a fondé le Cercle des sociétés savantes. M. Gharles-Malo est né en 1790.

Ce que vous me dites de*** m'étonne un peu; cependant, comme chaque jour nous apprend à connaître notre monde, cela m'eût plus étonné il y a deux ans : délionsnous toujours des petites têtes. Si l'on doit peu les craindre, aussi n'en doit-on rien espérer. Faites au reste comme je fais à cet égard ; l'amitié est une chaîne trop peu tendue pour qu'elle se casse d'elle-même : ce n'est point comme l'amour. Or, puisque c'est volontairement qu'on la brise, disons toujours adieu à ceux qui nous quittent et jamais au revoir. Vous me parlez de la tristesse du couvent : en effet, je n'y ai plus trouvé la même gaieté; mais je m'y attendais, vu d'ailleurs les circonstances aggravantes des maladies et des indispositions. Quant à moi, à part mon extinction de voix, je dois vous avoir paru le môme, car vous savez que j'ai le don de mettre ma gaieté au ton de ceux qui m'entourent et que je n'éclate qu'avec ceux qui éclatent, sauf à amener le moment d'explosion. Je ne vous dirai rien de Laisney à ce sujet; il faut nous faire à son changement de caractère et redouter pour nous-mêmes un pareil malheur : on peut perdre sa gaieté comme on perd sa voix, par une mauvaise disposition des humeurs. Quels changements peut amener un malaise d'estomac! Après tout, soyez sûr, mon ami, que la tournure que tout cela a prise ne me fait plus aller à Péronne que pour vous et ce qui vous est cher. Je commence à vieillir, mon ami, et je deviens plus difficile. Cependant, je me garde toujours d'être injuste. Yenons-en au voyage de Judith; elle dit ne vous avoir promis d'aller vous rendre visite que sous quelque temps, ce qui remettrait, selon elle, son voyage à quinze jours, un mois. Le beau temps ne paraît pas lui importer beaucoup. Au fait, qu'en fait-on à Péronne? Je puis d'ailleurs vous rappeler, en confidence, qu'elle est

obligée de penser un peu à ses petits intérêts, et que la besogne qu'elle a exige résidence. Je vous dirais bien aussi que Lucien, qui déjà ne travaille guère, ne prendra point goût au travail pendant un si long congé; mais j'oublierai cette dernière raison aussitôt que Judith voudra s'embarquer.

J'ai vu Théophile hier 21; il a un peu d'occupation et continue ses démarches, qui jusqu'à présent ont été infructueuses : je lui ai tracé une autre route ; nous verrons s'il réussit mieux. Je me suis acquitté de votre commission, et lui ai dit être chargé de lui remettre davantage si cela lui était nécessaire ; mais il m'a assuré n'avoir pas besoin de plus dans ce moment. Je vous remercie d'avoir si obligeamment pris soin de faire parvenir des secours à ma pauvre femme de Liéramont.

J'ai fait une réflexion qui peut vous coûter encore quelque argent; la voici : Ne feriez-vous pas bien d'envoyer un petit panier de poisson à ces demoiselles^? Le cadeau leur serait utile, et je leur fais l'honneur de croire qu'elles seraient sensibles à cette attention. Je sais bien que vous ne leur devez rien, mais, puisque vous avez l'habitude de terminer vos comptes d'une manière qui vous est toujours désavantageuse, ajoutez encore ceci à celui que vous avez fait avec elles. Leurs affaires ne sont ni plus mauvaises ni meilleures qu'elles ne l'étaient lors de votre départ.

Antier vous fait mille amitiés ainsi qu'à tous nos frères. Bosquillon se joint aussi à moi.

Dites à Laisney que j'ai vu plusieurs fois madame Babin, mais n'ai pu rencontrer son mari; qu'elle m'a cependant assuré, samedi dernier, que tous les livres allaient être expédiés, et que Laisney lui avait aussi envoyé une autre per-

^ Mesdemoiselles 31ellet.

sonne pour hâter l'envoi. Dites-moi ce que cela est devenu. Chargez aussi Laisney de me rappeler au souvenir de ses parents.

Adieu, mon ami, embrassez Julie et Juliette pour moi, et croyez-moi pour la vie votre ami le plus sincère,

Béranger.

Écrivez-moi souvent.

2 décembre 1811.

Vous ne sauriez croire, mon ami, combien la mort de ce pauvre Policier m'a été sensible ! Les détails que vous me donnez à ce sujet ont ajouté aux regrets que j'avais de sa perte, regrets qu'Antier et Judith même, qui ne le connaissait pas, ont partagés. Gomme cependant, en attendant que nous le suivions, soit par ordonnance du Destin, soit par ordonnance du médecin, il faut toujours voir les choses du bon côté, j'ai fait un De profundis pour notre pauvre frère Asinard \

Antier, qui a dîné avec moi hier chez Judith, avec Henriette, que vous connaissez bien, a fait chorus, et nous avons

• Voici ces couplets, qui se trouvaient intercalés dans la lettre de Béran^er à M. Quenescourt.

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