DEVOIR A CORRIGER
Je te le répéterai tant que tu sera auprès de moi : travailles et tu en recueillira le fruit. Le seul moyen que tu ais de me prouver ta reconnaissance, cest de me faire voir que tu profitte et de mes conseils et de mes leçons. Voudrais lu que je puisse douter de ton cœur? Je ne te croi pas assez malheureusement né pour vouloir passé pour ingrat. J'ai fait de grands sacrifices pour loi et ils me semblerait payé suflisemment sils le profilait. Les privations que je me suis imposé pour ton eduqualion ne t'ont pas profilées jusqu'à ce jour. Gependent j'espère encore. J'attends du developement
de ta raison la récompense du bien que j'ai désiré te faire. Mais toi même tu doit sentir que ce nest pas en ne donnant qu'une heure ou deux par jour à l'étude que tu pouras aprendre le peu que j'exige de toi. Il faudrait que tu reglas ton travail de manière à remplir toutes les heures de la matinée. Toi seul sait ce que tu fais de ton tems. Cela doit me laissé penser que tu l'emplois mal et que la lecture même en a rarement remplit le vuide.
A MONSIEUR LUCIEN ARNAULtS
AUDfTEDR AU CONSEIL d'ÉTAT, ALORS INTENDANT DE l'iSTRIE
A trieste, provinces ILMRIENNES.
Paris, mars 4810.
Mon cher Arnault, une lettre de vous me fait toujours plaisir, et si je ne me plains pas d'en recevoir si rarement, c'est parce que je me fais bien une idée de vos continuelles occupations. Elles ne sont pas telles cependant que vous ne
1 La Biographie Rabbe termine ainsi l'article qu'elle consacrait à M. Lucien Arnault : « Il est peut-être dans la haute littérature, le seul exemple d'un fils qui n'a point dégénéré de son père. » L'élon^eest entièrement mérité; car la tragédie de Régidus, représentée le 5 juin 1822 sur le Théâtre-Français, contient > des heautés de premier ordre et n'est pas indique du Marins à Miniurnes et des Vénitiens d'Antoine Arnault. M. Lucien-Emile Arnault, son fils, est né à Versailles le 1" octobre 1787. 11 porte le nom de Lucien Bonap^-te. Élève de Sainte- Barbe et du Prytanée de Saint-Cyr, il fit son droit et entra de bonne heure dans l'administration. La lettre de Déranger indique de quelles fonctions il était chargé à vingt-trois ans. En 1815 M. Lucien Arnault partagea l'exil de son père, x 11 revint eu France vers 1818 et entra dès lors dans la carrière littéraire. On sait qu'il y a brillamment réussi. Après Réaiiliis vinrent Pierre de Portugal, le Dernier jour de Tibère et Catherine de Médicis.
M. Arnault s'est lassé trop tôt de ses succès : il est rentré en 1.S50 dans l'administration et y a laissé, comme dans les lettres, les plus honorables souvenirs.
En nous communiquant cinq lettres de Béranger, M. Lucien Arnault a vivement exprimé le regret de n'avoir plus diverses autres lettres, dont quelquesunes plus anciennes en date, oîi il était question de plusieurs des essais de Béranger, de son Clovis, par exemple, et de ses élégies.
H8 CORRESPONDANCE
puissiez encore quelquefois causer avec les muses. J'ai vu dans une lettre écrite à M. le comte Regnaud de Saint-Jeand'Angély' quelques témoignages de votre bonne intelligence avec elles :
Vous donnez aux neuf pucelles Du goût pour les intendants :
11 était bien temps pour elles De s'éloigner des pédants !
Vous leur ferez bonne chère, Leur foyer sera chaulïé, Et pour prix de leur eau claire, Vous sucrerez leur café.
Elles ont trop d'intérêt à tenir cet accord pour que je craigne de le voir rompre de leur part ; mais je crains que vous ne négligiez d'en profiter.
Peut-on rimer dans ce vaste palais, Où, d'un air si tranquille et d'un ton si modeste,
Vous présidez aux destins de Trieste?
Commis, chevaux, suppliants et valets,
Autour de vous font un affreux tapage.
Voulez-vous fuir? Est-il un lieu sauvage,
Où tout ce bruit ne vous poursuive pas, Où j)assant à travers les rosiers, les lilas. Les murs d'ormes épais, le feuillage du chêne. Le zéphyr pénètre avec peine ?
Un flatteur y suivra vos pas ?
Le traître arrive et vous étiez en veine ! L'ambition aussi peut avoir des appas.
* Regnaud de Saint-Jean-d'Angély était le beau-frère d'Antoine Arnault. Déranger lui fut présenté dès les premiers moments. « Je me rappelle, étant bien jeune alors, dit M. le maréchal Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, son (ils, dans une lettre qu'il a bien voulu nous écrire pour répondre à notre demande de communications, ses premières chansons chantées chez mon père et l'effet qu'elles y produisirent; mais je n'ai retrouvé dans mes papiers de fiunille aucune lettre de notre illustre poêle, et il ne me reste que des souvenirs. » Il est possible, d'ailleurs, que Bérunger, qui voyait familièrement Arnault et Regnaud de Saint- Jean-d'Angély, ail eu rarement l'occasion de leur écrire. Nous n'avons donc pas de lettre adressée à Regnaud de Saint-Jean-d'Angélv.
DE BÉRANGER. i\9
Vous êtes jeune : elle vous presse,
Et surtout défend de rimer :
Adieu les vers ! elle défend d'aimer, Ou du moins d'aimer trop ; vile ! adieu la tendresse !
Avec elle adieu les beaux jours !
Et que vous donnera le fantôme^ des cours Pour remplacer les vers, l'amour et la jeunesse?
Vous voyez, mon cher auditeur, qu'au milieu de ma diatribe contre l'ambition, je ne dis pas qu'elle vous fera renoncer à vos amis : elle n'aura jamais ce pouvoir, j'en suis sûr ; et vous m'en donnez une jjreuve par ce que vous me dites pour la personne dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre. Je compte sur vos bonnes intentions à ce sujet, et peut-être l'occasion de lui être utile se présenterat-elle plus tôt que nous ne le pensons.
Je ne vous donne aucune nouvelle de notre Paris ; je sais que M. Arnault ne manque point de vous mettre au courant de ce qu'il y a de plus intéressant, et la lecture de mon journal ne vous satisferait guère après le sien.
Bosquillon a été on ne peut plus sensible à votre souvenir. Vous me demandez ce qu'il fait : il s'est marié, et il fait un enfant ; du moins sa femme est grosse. Voilà du neuf, et peut-être ne vous attendiez-vous pas à apprendre qu'un pauvre artiste avait fait une pareille folie ; et cependant s'il n'était pas artiste, la chose serait inconcevable.
Madame Arnault se reproche sa paresse ; mais vous sentez que depuis quelque temps il lui a été presque impossible de faire autre chose que de pleurer. Oh ! mon cher Lucien ! quel coup a frappé cette malheureuse mère, et dans quel état j'ai vu ce bon M. Arnault ! Ses lettres vous auront sans doute entretenu de sa douleur. Elle devait être moins vive quand il vous écrivait, car votre nom seul est pour lui un sujet de consolation, et il m'a été bien doux de le lui
120 CORHESPOiNDANCE
prouver souvent dans ces moments affreux, où je Tai peu
quitté.
Mademoiselle Laure vous en veut beaucoup de ne lui avoir pas écrit quelque lettre particulière : je lui ai promis de vous en faire des reproches; mais je crains toujours qu'une lettre de plus écrite aux autres ne vous empêche de m'écrire à moi; aussi je me chargerais volontiers de toutes les excuses que vous voudriez lui faire.
Il faut que je vous dise aussi quelque chose sur mon compte.
Ma place est toujours aussi peu lucrative, et dernièrement j'ai écrit au grand maître pour obtenir une augmentation ; mais je n'ai point eu de réponse, et n'espère rien. Au défaut d'espérance, se joint la crainte de perdre le traitement de Lucien Bonaparte à l'Institut. Eh bien, mon ami, croiriez-vous que, grâce à la philosophie que je me suis faite enfin, tout cela ne trouble pas la tranquillité dont je jouis? Je suis vraiment heureux. Mes prétentions en littérature se bornent à des chansons, ou du moins mes essais dans d'autres genres sont si secrets que je suis absolument inconnu; car je ne publie même pas les chansons, quelque éloge qu'elles me vaillent de mes amis, et particulièrement de M. Arnault. Vous ne sauriez croire combien je trouve de douceur à mon obscurité; peut-être aussi tout ce que j'ai sous les yeux contribue-t-il à me la rendre plus chère.
Vous me parlez de votre retour de manière à me faire croire qu'il pourrait être prochain : je n'ose le désirer, de peur qu'il ne soit en contradiction avec vos vues ; mais je ne puis vous dire assez combien il me serait agréable. Adieu, mon ami. Vous accusez les Parisiens de paresse : voici une lettre qui vous donne un démenti formel*.
* Lettre communiquée par M. Lucien Arnnult.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, lundi, 1810.
Je ne vous ai pas écrit plut tôt, mon cher Quenescourt, parce qued'abord je voulais voir la tournure que prendraient mes affaires ici, et qu'ensuite je suis tombé dans le découragement aussitôt que j'ai eu le pied dans ce maudit Paris. Je ne puis vous dire encore comment tourneront les embarras du bureau. Je crains bien que ma liberté soit à jamais enchaînée pour 1,500 francs. Il y a eu de la maladresse, comme je l'avais bien jugé, et certes, si j'avais été là, les choses eussent autrement tourné. Depuis neuf heures un quart je suis à bâiller dans le bureau, et je me sens même incapable de faire le peu de besogne que j'ai. Quelle différence de cette vie à celle que je menais naguère! Aussi je m'ennuie bien.
J'ai trouvé tout le monde en bonne santé ; mais j'ai eu à essuyer ici les mêmes reproches qu'à Péronne, et ce n'est qu'hier, dimanche, que j'ai rendu mes visites. J'en ai rejeté la faute sur ma malle, qui n'est arrivée que samedi. Cependant ce n'était qu'un prétexte, et cela tenait plutôt à mes contrariétés.
J'ai su, à mon passage à Compiègne*, que l'Empereur ne devait partir que le lendemain, ce qui, en effet, paraît avoir eu lieu. François de Paule est-il satisfait?
Je vous en écrirai plus long une autre fois ; l'heure de la poste me presse. Donnez-moi des nouvelles de tout notre
* Napoléon, nouvellement marié avec Marie-Louise, partit de Compiègne le x 27 avril 1810 pour visiter la Belgique avec elle. La lettre de Béranger est donc de la fin d'avril ou du commencement de mai.
monde. Comment êtes-vous retourné à Péronne? Mademoiselle Julie est-elle rétablie de son rhume? Le mien me tourmente plus que jamais. Laisney est-il encore de mauvaise humeur? Chargez-le de dire bien des choses à ses parents pour moi.
Arnault est parti pour la campagne le lendemain de mon arrivée. Je n'espère pas pouvoir lui aller rendre souvent visite; aussi n'en ai-je jamais eu plus d'envie. J'ai trouvé à mon retour une lettre de son fils, oii il me répète que si je n'étais auprès de son père mieux que partout ailleurs, il m'engagerait à l'aller trouver.
Mille amitiés à M. Defrance; mes compliments à maître Policier; à M. Auger, tout ce que bon vous semblera. Mais surtout embrassez Mascré pour moi, et chargez-le de me rappeler au souvenir de sa femme.
Si vous voyez mes parents, vous savez ce que vous avez à leur dire. J'embrasse tous les amis, et croyez-moi bien sincèrement le vôtre. Béranger.
N'aurais-je pas oublié chez vous un mouchoir blanc et neuf à bordures blanches ?
A MONSIEUR QUENESCOURT
Mai ou juin 1810.
Mon ami, c'est de mon lit que je vous écris. Le malheureux rhume de cerveau que je traînais depuis un mois a pris un caractère tellement sérieux que, quelque effort que j'aie fait, il m'a fallu appeler la médecine à mon secours*. Je
* Béranger n'a rien exagéré quand il a dit :
Jeté sur cfitle boule Laid, chétir et souffrant.
Toute sa vie il ost resté maladif. VolLiiro se jiliiignnit dans chacune de ses
vous avoue que je crains un dépôt dans la tête, et j'ai passé la nuit dernière avec une fièvre si violente dans cette pauvre partie de mon chétif être, qu'il m'^étonne de n'avoir point eu de délire. Le reste du corps est bon, quoique faible. On me fait prendre une poudre de perlimpinpin qui me fait beaucoup éternuer ; mais cela ne me procure que des moments de soulagement. Croiriez-vous qu'au point de maladie où je suis, ce n'est que d'aujourd'hui que j'ai manqué au bureau; nous ne nous débarrasserons jamais de la contrainte qu'on nous a imposée, et comme mon voyage a été une occasion de jaser pour les meneurs, je redoutais cette nouvelle absence. Voyez à quoi l'on est réduit quand l'existence des autres dépend de nous. Certes, si j'étais seul, je ne pousserais pas la docilité aussi loin. Mais il faut porter son joug, et je me console par l'espoir que cela ne durera pas toujours.
Pour revenir à mon mal, si ce qu'on me fait à présent n'opère pas assez efficacement, il faudra en venir à un vésicatoire. J'aurais désiré qu'on commençât par là ; mais il faut être expédié dans les règles, et mon docteur n'y veut pas changer un iota. Je me laisse donc faire, et reste maussadement dans le lit ou dans un coin de la chambre sans pouvoir parler. Je chante encore moins, vous devez le penser. Cependant mon mal de gorge ne m'empêche pas de fredonner les airs. Je repasse tout bas la plupart de ceux que je chantais si clairement il y a peu de temps, vous savez bien où. •
Mes amitiés à toute la bande noire et à mademoiselle
lettres des maux qu'il endurait; et il avait raison s'il y trouvait un prétexte pour écrire des lettres courtes. Béranger a fait quelquefois de même ; mais on voit bien que presque toujours ses plaintes ne sont pas celles d'un homme qui s'amuse à se plaindre.
Julie. Ecrivez-moi pour me consoler un peu, et parlez-moi de tout ce qui se passe chez nous.
J'ai dit bien des choses pour vous tous à Bourdon et à Bosquillon. Mais dites à Defrance que je n'ai pas encore vu la sœur de ce dernier.
Béranger.
Je n'ai point éprouvé de difficulté pour toucher tout le mois d'avril à l'Université. Judith et Lucien se joignent à moi pour vous embrasser.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, juin 1810.
J'ai l'air d'en réchapper, mon cher ami; l'ipécacuana' et les médecines vont leur train; on ne me menace plus des vésicatoires, ou, pour mieux dire, je recule encore ce moyen de me tirer le mal qui, depuis plus de six ans, me tourmente le cerveau; peut-être est-ce reculer pour mieux sauter, car il y -a longtemps que j'aurais dû recourir à cet expédient, pour éviter les accidents sans nombre dont Galien et sa clique me menacent. Pour suivre un traitement aussi complet, il ftiudrait avoir plus de temps et d'argent que je n'en ai, et redouter moins l'ennui d'un régime que je ne le redoute; ainsi ne parlons plus de cela.
Je suis bien fâché d'apprendre la rechute de mademoiselle Julie : elle est vraisemblablement la suite des fatigues que ma présence lui a occasionnées; c'est par de grands soins qu'elle réparera le mal qu'il faut qu'elle nous pardonne en attendant, si tant est que la cause de ce nouvel accident soit celle que je présume.
Quoique je la plaigne bien sincèrement, je vous plains aussi d'être obligé ou de vous obliger de faire votre ménage; j'ai été plus heureux, et j'ai une garde-malade qui a eu les plus grands soins de ma pauvre petite personne.
Je vais retournera mon bureau incessamment, où, malgré que vous en disiez, je suis astreint, tout comme un autre, à signer la maudite feuille. Arnault ne peut guère me tirer de là sans faire des jaloux, et peut-être même sans me faire courir le risque d'être supprimé. Croyezvous que sans cela j'aurais été souffrir au bureau, pendant huit jours, plutôt que de rester chez moi à me dorloter?
Embrassez, je vous prie, tous mes amis, et donnez de mes nouvelles à ceux de mes parents que vous verrez.
J'espère ne vous écrire maintenant que hors de la chambre, où je me suis assez passablement ennuyé.
Apprenez-moi comment s'est passée la Saint-Jean-Porte- Latine S et quelles nouvelles nouvelles Laisney a sur son imprimerie ^
Et le geai? avez-vous pu m'écrire sans m'en parler?
Embrassez mademoiselle Julie et croyez-moi votre dévoué.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, 8 juin 1810.
Comme je présume que vous n'êtes plus inquiet de ma
• Fête des imprimeurs.
- En 1810, Napoléon qui redoutait si fort la liberté de la presse, fit réglementer l'imprimerie à Paris et dans les départements. Ou sait combien il détruisit d'existences en supprimant la plupart des établissements. M. Michelet a raconté, dans l'une de ses préfaces, les douleurs de sa propre famille qu'atteignit alors, comme tant d'autres, sans qu'on put murmurer, la main de l'Empereur tout-puissant.
i'26 CORRESPONDANCE
santé, je ne me suis pas empressé de répondre à votre dernière. J'ai vu avec plaisir et étonnement la guérison miraculeuse de mademoiselle Julie; je l'engage cependant à se bien ménager. On ne doit pas trop compter sur les mir racles, si bon chrétien qu'oç soit. •
J'approuve fort le parti que Defrance a pris; je l'engage, lui, à persévérer; il sera, à cet égard, plus sage que moi, à qui l'on a ordonné une espèce de régime de convalescence, et qui n'ai pu le suivre huit jours ; cependant je me rétablis bien, et si ce n'est une faim ruineuse, je n'ai pas trop à me plaindre.
Je me suis livré à différentes occupations depuis mon retour, et j'ai enfin corrigé mes idylles, et j'en ai même fait une nouvelle, dont je suis assez content, peut-être parce qu'elle est nouvelle. Je n'ai plus d'objet de distraction maintenant, et j'espère travailler tant bien que mal, sans que les plaisirs apportent d'obstacle à ce beau dessein. Ce que vous me dites de la Saint-Jean me fait peine : est-ce ainsi qu'on s'amuse?
Mais que diable a donc le pauvre Laisney 1 M. Ducoroy ne connaît-il rien à son mal ? ou bien lui faut-il une demoiselle D... pour emplâtre?
Quelle bonté vous avez de vous occuper ainsi de ce qui peut me plaire ! Oui, mon ami, le papier que vous avez été chercher à Saint-Quentin est de mon goût; mais n'eût-il pas mieux valu du mauvais papier gris pris à Péronne, à moins de frais et de peines?
Notre situation à l'Université est toujours la même, et bien que vous en riiez, nous n'en rions pas. Quant à votre calcul, il est faux, et je crains bien que les voyages de Péronne ne soient arrivés à leur fin. Comment voulez-vous que nos cerbères nous laissent franchir aussi facilement la
rive infernale? Non, non, ces messieurs ne sont nullement partisans des voyages d'agrément.
Dites bien des choses, je vous prie, à tous nos moines; embrassez pour moi mademoiselle Julie, et remerciez bien Mascré et maître Poticier de l'intérêt qu'ils me portent. Tout à vous. Béranger.
P. S. Il y a déjà longtemps que je voulais vous dire qu'en me faisant ses adieux Calixte m'avait parlé d'un voyage qu'il doit faire à Paris. J'aurais du plaisir à l'y voir ; mais vous savez que cela m'entraînerait à des dépenses que je ne puis ftiire. Je voudrais donc que vous pussiez, adroitement toutefois, m'éviter le désagrément de ne pas le recevoir comme je le voudrais, ou celui de faire plus que je ne puis. Je ne crois pas que vous puissiez désapprouver cela.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, 1810.
Votre silence passe les bornes : seriez-vous malade? Je commence à le croire. Je crains aussi que le post-scriptum de ma dernière ne vous ait mis martel en tête : peut-être êtes-vous encore à chercher un moyen pour éviter de donner mon adresse à Calixte. Il se peut même que vous me trouviez un tort à ce sujet; cependant réfléchissez qu'étant très-occupé maintenant, vivant même loin de tous les plaisirs, ne voyant plus que mes amis, et me trouvant toujours au-dessous de mes affaires, il m'est pardonnable de vous avoir fait les réflexions que je vous ai faites à cet égard. Ce sont de ces réflexions qui ne viennent jamais quand il s'agit do voir un ami, mais qui peuvent naître quand il n'est
question que d'une connaissance. Au reste, il ne faut pourtant pas croire que la visite de Calixle me fût assez pénible pour qu'une fois ici j'en eusse du regret. Ne vous fatiguez donc pas le cerveau, si toutefois vous vous en êtes occupé, pour me tirer d'affaire sur ce point.
Je viens de faire un opéra-comique en dix jours; je déteste ce genre méprisable, mais le désir de fournir à Bosquillon un poëme sur lequel il pût s'exercer, m'a donné le courage de l'entreprendre. J'en suis mieux sorti que je ne le- pensais. La musique faite, le plus aisé sera terminé ; la difficulté sera de le faire recevoir, d'essuyer les dédains de MM. les acteurs, les maux de tête de mesdames les actrices, etc., etc. J'espère cependant que, si dans dix ans nous nous revoyons encore à Paris, nous pourrons aller à la première représentation. Au reste je n'y attache d'autre intérêt que celui que je porte à Bosquillon.
Je viens d'écrire à Lucien* (peut-être vous l'ai-je déjà dit), et lui ai envoyé mes idylles corrigées. Je n'en espère pas de réponse.
Tout à vous, tout à nos amis.
A MONSIEUR QUENESCOURT
50 juin 1810.
Mon cher ami, j'ai reçu hier, 29, votre lettre et votre argent; je ne vous remercierai pas : vous ne m'obligez pas pour que je vous remercie. Je ne vous dirai pas combien mon cœur a été touché : vous me connaissez assez pour le deviner. Je vous dirai seulement qu'il était impossible que le tout arrivât dans un moment où j'en sentisse mieux le * Lucien Bonaparte.
prix. C'était le jour de ma fête, et j'allais la faire assez modestement, avec quelques personnes qui me sont chères, mais non avec toutes celles que j'aime ; il en est résulté uelque extraordinaire, un peu fou peut-être, mais non pas déplacé. Je n'avais pas de quoi payer le piètre déjeuner préparé, mais vous jugez bien que mon opulence subite a opéré; vous ne m'en voudrez pas d'avoir prodigué 15 ou 20 francs à cette petite fête, pleine pour moi de charmes, puisqu'elle m'était donnée par vous, par vous envers qui je ne saurai jamais comment m'acquitter; par vous, le plus vrai des amis, le plus désintéressé des hommes et celui de tous ceux que je connais qui sacrifie le plus ses propres plaisirs au bonheur des autres. J'ai donc fait la Saint- Pierre gaiement, et je ne le regrette pas; je ne me plains seulement que de ce que le sacrifice que vous m'avez fait ait retardé votre présence ici, mais je vous attends.
J'espère, mon ami, que vous ne vous occuperez pas de me procurer d'autre argent : il serait superflu ; je n'ai pas perdu tout espoir pour le traitement de l'Institut; le dernier mois m'a encore été payé. Regnaud de Saint-Jeand'Angély a pris cette affaire à cœur de la manière la plus noble, et je prie le ciel pour qu'il lui donne une bonne tournure. Ne vous gênez donc pas davantage pour moi.
Ma santé est assez bonne en ce moment, mais vous savez combien elle est variable; au reste, quelque événement heureux suffit pour me distraire de tous mes maux. Je souffre et je jouis par la tête : n'allez pas croire au moins que le cœur n'en a pas sa part.
Je ne répondrai à rien autre chose de votre lettre, l'heure de la poste me presse, et je vous embrasse pour moi, pour Judith et pour Lucien.
Mille amitiés à mademoiselle Julie et à tous les amis. I- 9
j30 CORRESPONDANCE
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, ce 8 août 1810.
Je veux vous écrire tous les jours, et je ne sais quel démon s'y oppose.
J'ai pris le plus vif intérêt à tout ce que vous m'avez dit de Defrance : Laisney, trois ou quatre jours avant vous, m'en avait aussi entretenu dans sa lettre. J'espère qu'enfin ce pauvre frère Boniface est hors de danger. Le caractère de Grégoire se peint bien dans ce que vous m'en racontez; heureusement qu'il est plus heureux que sage.
Je ne vois pas trop ce que Laisney a à faire, à moins qu'il ne prie M. Conte lui-même de parler au préfet, ce qui vaudrait mieux que ses propres démarches.
Ce que vous me dites de l'épouse de Beaulieu me fait craindre qu'il ne soit maintenant dans le chagrin; diteslui bien, dans ce cas, que je prends beaucoup de part à son affliction. Je pense, au fond, que la mort de sa femme n'est pas le plus grand malheur qui lui puisse arriver, et que, s'il en pouvait trouver une qui eût soin de lui et lui servît de Mentor, il aurait tout gagné à cette perte.
Vous demandez des nouvelles de mon petit : je n'ai rien de nouveau à vous en dire, et, sauf son œil, sa santé est fort bonne; il ne fait pas de grands progrès, son esprit est lent et paresseux, sa mémoire est ingrate. Cependant, comme il ne me paraît pas trop dénué de sens, je crois qu'il ne faut qu'avoir patience.
Vous avez sans doute entendu dire que Lucien était parti
DE BÉRANGEU. 154
pour les États-Unis*. La nouvelle paraît être prématurée; mais je tiens d'assez bonne part qu'il a obtenu des passeports pour se rendre à Philadelphie. Vous pensez bien que j'ai éprouvé quelques inquiétudes pour mon traitement de rinslitut; maisArnault ne les ayant pas partagées, je me tranquillise à cet égard. J'aurais bien voulu que Lucien répondît à ma dernière lettre. Je suis toujours dans le même embarras pour mes poésies, ne sachant à quoi me décider, et craignant même de prendre une décision.
Quand vous m'écrirez, donnez-moi donc des nouvelles de François de Paule; donnez-m'en aussi de ma tante Bouvet, à qui j'ai écrit pour leur affaire^ qui ne finira jamais, et qui ne m'a pas répondu.
Bien des amitiés à mademoiselle Julie, qui, je l'espère, est maintenant en parfaite santé. N'oubliez pas Mascré, ni sa femme. Mes compliments à M. Policier.
A MOiNSlEUR QUENESGOURT
Université impériale, ce 10 novembre 1810.
11 y a bien longtemps, mon cher Quenescourt, que je
' Après l'inulilc entrevue qu il eut à Mantouo (novembre 1807) avec son frère Napoléon, Lucien se rendit à Rome. Cette ville ne lui offrant bientôt plus l'asile libre qu'il recherchait, il se retira dans sa terre de Canino, près de Viterbe. Mais se voyant de plus en plus menacé par les progrès de la toute-puissance de son frère, Lucien se détermina à passer aux États-Unis. Il mit à la voile dans le port de Civila-Vecchia au mois d'août 1810. Une tempête le jela sur la côte de Cagliari, où il lui fut défendu de débarquer. Il reprit la mer, fut bientôt enlevé par une croisière anglaise et conduit à lialte, où il attendit quatre mois la décision du ministère de S. M. Britannique. On croyait à Londres qu'il était d'accord avec son frère et allait aux États-Unis pour organiser quelque coalition ultra-maritime. L'ordre arriva enfin de le conduire à Ludlow, dans le Sropshire, oîi il devait rester sous la surveillance d'un commissaire. Lucien, cédant à la nécessité, appela alors sa famille auprès de lui et acheta près de Ludlow une belle habitation où il resta jusqu'en 1814, uniquement occupé de l'étude des beaux-ai'ts et des lettres.
* De l'abbaye du Mont-Saint-Quentin.
dois vous répondre; mais les plaisirs et les affaires sont à la fois mon excuse. Depuis le mariage de Bosquillon, j'ai été très-souvent dans les fêtes; d'autres circonstances ont amené d'autres amusements; enfin j'ai passé plusieurs jours à la campagne* ; il est vrai que j'y ai travaillé autant que je m'y suis diverti. Arnault a été chargé de la rédaction finale du rapport de la classe de littérature sur les prix décennaux; il n'avait que dix jours pour coudre les différents rapports des membres qui se sont occupés de ce travail, assez difficile et très-fastidieux, et il lui a fallu faire entièrement la partie préliminaire et les conclusions; il m'a prié de l'aider à accoucher, comme il le dit, et j'ai eu le bonheur de rencontrer quelques idées qui ne lui ont pas été tout à fait inutiles. De même que toutes les circonstances joyeuses où je me suis trouvé ont amené des chansons bonnes et mauvaises, mon séjour à Yille-d'Avray en fait naître une que je vous dirai un jour, en vous racontant le tour que les dames de la maison m'ont joué, et qui en a fourni le sujet. J'ai eu occasion de renouer la connaissance intime avec Perceval-Grandmaison, l'auteur des Amours épiques, que j'avais beaucoup connu autrefois, et qui joint à un talent remarquable une bonhomie égale à celle de la Fontaine. Depuis ces jours de gaieté, j'ai vu Arnault et sa famille dans la plus grande désolation : après huit jours d'agonie, une petite fille de trois ans et demi leur est morte hier, et j'ai partagé bien sincèrement leurs inquiétudes et leur douleur. J'ai eu occasion, dans ce triste moment, de juger, d'une manière bien avantageuse, un homme dont jusqu'alors j'avais un peu fait ma bète noire : c'est Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, qui a prodigué à ses parents les consolations les plus touchantes et les marques de l'affcc-
* A Ville-d'Avrav, chez Arnault.
tion la plus sincère et la plus en opposition avec le caractère qu'on lui suppose.
Mon oncle Forget est venu à Paris: à peine l'ai-je vu, et un peu par sa faute. Le jour oii j'ai su son arrivée, mon départ était forcé pour le lendemain, et je n'ai eu que le temps de lui souhaiter un bon retour. ,^ ^.
Vous avez sans doute entendu parler de Lucien : il a été pris par les Anglais ; est-il resté à Malte, ou est-il en Amérique? voilà ce qu'on ne sait pas encore. Cet événement, dont les résultats ne me laissent pas l'espoir de faire paraître mon poëme, quoique j'eusse déjà fait un arrangement assez avantageux avec mon libraire, me donne lieu de craindre aussi pour ma pension; il faut m'attendre à tout, et, comme vous dites, je ne suis point heureux en affaires d'argent.
A propos, M. Bouvet m'a écrit de nouvelles lettres où il y avait de nouvelles folies; j'ai répondu par de nouvelles bêtises, et nous sommes quittes sur ce point; mais comme dans sa dernière il me dit que s'il ne m'a pas payé les 500 francs, si anciennement dus, c'est qu'il avait pensé que ma tante me les avait payés en secret, j'en prends occasion de les lui demander. Si vous voyiez la lettre que je lui écris à ce sujet, vous étoufferiez de rire : je voudrais que ma tante pût vous la montrer; c'est une vraie lettre de comédie; j'ai bien ri en l'écrivant pour l'intérêt de la somme, et il pestera bien de m'avoir mis sur cette voie-là.
J'ai rencontré Coquart deux fois, mais n'ai pas fait semblant de le voir; si j'avais su alors l'aventure, je l'aurais abordé; il m'a paru assez gai. Peut-être avait-il encore en poche une ou deux roues du cabriolet emprunté. Si j'avais été à Péronne, j'aurais sans doute chansonné ce petit événement scandaleux. Vive le scandale pour la chanson ! Eh !
lU CORRESPONDANCE
mais vous ne m'avez rien dit de l'effet qu'a produit le
Din-Din^ : n'oubliez pas cela à la première occasion.
Je plains bien Laisney sur ce que vous me dites de la santé de son père, que je regarde comme un homme perdu. Il aura vraisemblablement beaucoup de peine à passer cet hiver. Si ce malheur m'épouvante pour lui, j'avoue cependant que la perte de son état m'inspire encore plus de craintes; mais il paraît que M. Barry le sert bien. Le changement de préfecture ne lui sera-t-il pas aussi un peu favorable? Comment se porte mademoiselle Julie? Le mauvais temps n'a^t-il pas altéré sa santé de nouveau ?
Lucien 'va, comme externe, dans une pension qui est près de ma demeure; j'ai raisonné comme vous à son égard.
Voilà bien des choses que je passe en revue : il me semble que j'en aurais encore beaucoup à dire, mais le papier me manque.
Compliments et amitiés à tous les moines. Déranger.
P. S. Judith et Lucien vous embrassent. Depuis quelques jours je suis étourdi de la nomination d'Esménard à ^Institut^ Le ministre de la police a forcé les portes pour
* Chanson que Bérangcr a insérée dans Ma Biographie.
* Déranger parle ici d'Esménard comme en parlaient alors la plupai't des gens de lettres. II est fort difficile de dire jusqu'à quel point Esmcnard avait donné lieu à de pareilles appréciations, et il estprob;ible qu'on était véritablement injuste pour lui à cause de la faveur dont il jouissait auprès du ministre de la police.
Joseph-Alphonse Esménard, né à Pclissane, en Provence, au mois de novembre 1769, d'une famille considérée, ne partagea jamais les idées des promoteurs et des conducteurs de la Ilévolution française. Feuillant déclaré en 1792, il fut proscrit après le 10 août cl alla visiter Louis XVIIl à Venise. Il était rentré en France quand le 18 fructidor l'en chassa une seconde fois. Le 18 brumiire commença sa fortune. 11 devint chef du bureau des théâtres sous Lucien Bonaparte et s'attacha fort h l'Empire.
En 1805 parut son poème de la Navigation, où il y a des pages heureuses ; en 180G il fit jouer à l'Opéra, pour le retour de l'Empereur, un intermède de circonstance; en 1807 il donna la tragédie Ivrique du Triomphe de Trajan,
cet homme, connu comme espion et comme escroc : ce qui me faisait dire à de Jouy, qui en riait, qu'il fallait cette fois qu'Esmcnard y prît bien garde, car c'était un vol avec effraction.
A MONSIEUR LAISNEY ET A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, 10 décembre 1810.
Mes chers amis, je reçois vos deux lettres au même instant, et je réponds à toutes les deux ensemble.
Celle de Laisney est le texte de mon premier chapitre. Ton découragement m'afflige ; il faut ou que tu aies quel-
dont Chénier n'a guère loué que la mise en scène. En 1809 fut joué son Fernand Cortez. Savary se l'attacha alors et bientôt il fut à la fois, avec les plus riches appointements, censeur du Journal de VEmpire et chef de la troisième division du ministère de la police. Ses défauts, ses dettes, son inconduite lui firent une réputation qu'on se plut encore à noircir. Il paraît qu'il était dans son intérieur doux et aimable. Lorsque arriva sa mort, à la suite d'une chute affreuse de voiture, près de Fondi, le 5 aoiît 1811, il y eut beaucoup de ses amis qui le pleurèrent.
Voici un passage des Mémoires de Savary {t. V, p. 15), qu'il nous a paru bon de citer pour l'équité d'un jugement définitif à porter sur cet homme de lettres, qui ne fut pas un des plus médiocres écrivains de la littérature impériale.
« J'avais lu son poëme de la iVai'/V/a/io», et je ne comprenais pas qu'un homme qui avait fait une aussi belle chose pût mériter d'être abreuvé de la calomnie. Lorsque je me l'attachai, j'entrepris de le secourir. J'aidai M. Esménard et j'eus un homme entièrement dévoué et d'un talent supérieur, qu'il me consacra tout entier, ainsi que son temps. Il m'a servi fidèlement; il aimait l'Empereur avec sincérité et n'a jamais craint de me dire la vérité. Il m'a fait faute plus d'une fois et j'ai eu lieu de regretter sa mort.
« C'est par lui que j'ai connu les hommes de lettres, tant sous le rapport du talent que dans ce qui leur était personnel. J'étais prépai'é à ce qu'il me dirait beaucoup de mal, ayant autant d'ennemis, etj'en eus encore une bonne opinion parce qu'il ne décriait même pas ceux qui le déchiraient sans pitié. Cet homme de talent me coûta bien des soins, car la jalousie qu'il inspirait ameuta tout le Parnasse contre son protecteur.
« Je formai le projet de faire entrer M. Esménard à l'Académie, et m'enployaisi bien, que je lui fis donner une majorité de suffrages sans laquelle elle aurait été infailliblement rejetée.
« Je fus aidé en cela par des hommes en place qui faisaient partie de la classe des belles -lettres. »
que sujet de chagrin caché, ou que ta santé soit en mauvais état; tu as des amis que tes petites boutades peuvent bien contrarier, mais dont le cœur s'est toujours ouvert, j'en juge par le mien, et les torts qu'ils sont en droit de te reprocher disparaîtront toujours à leurs yeux dès que tu leur ou\Tiras ton cœur. Quant à l'abandon que tu semblés prêt à faire de ton état, il est déraisonnable, puisqu'il te reste des parents dont l'existence est attachée à la tienne.
Tu parles d'un voyage à Paris : pour quoi faire? Pour solliciter? C'est un métier qui ne te convient pas plus que tu n'y conviens. Tu n'avancerais pas tes affaires dans un pays où les manières avantageuses font tant d'effet; passe encore pour Amiens, où tes pas seraient peut-être moins perdus; et cependant j'aimerais encore mieux qu'un autre que toi s'y employât pour tes intérêts. Voilà, je crois, ce qu'il faut que tu fasses : Ecris de nouveau à M. Barry, à son domicile rue de l'Université, n° 2 ; on m'a dit, rue des Grands- Augustins, que toutes les lettres parvenues à l'ancienne adresse lui avaient été remises; mais tu peux paraître craindre que cela n'ait pas eu lieu pour celle que tu lui as écrite il y a quelque temps; prie M. Defrance de lui écrire lui-même : ce point ne peut être indifférent; hâte-toi surtout, et il est vraisemblable que ton affaire aura une heureuse issue. Je voudrais connaître quelqu'un auprès de M. Portalis * ; malheureusement le peu de relations que j'ai ne s'étendent pas jusque-là. Bien des choses à tes bons parents et à Beaulieu'.
A vous, mon cher Quenescourt.
* Directeur de la librairie et de l'imprimerie.
* Laisney était le plus vieil ami de Déranger, avec M. Quenescourt. C'est lui qui enseigna, tant bien que mal, les règles de la versification à l'auteur de VOrage. Il avait quelques années de plus et de très-bonne heure s'était mis à faire des chansons.
Le père de Laisney était libraire et expert en écriture à Péronne : l'impri-
Je ne savais rien du mariage de François de Paule ; ce que vous m'en dites me cause autant de surprise que de plaisir. Vous n'avez pas besoin de dire que vous m'en avez parlé. J'ai écrit dernièrement à son frère. Je n'ai point de nouvelles du Mont-Saint-Quentin. Quand vous verrez ma tante, dites-lui de m'écrire. Lucien Bonaparte est à Londres, prisonnier des Anglais; sa situation est bien pénible. Vous me faites trop d'honneur pour le rapport de l'Institut ; et, dans ma lettre, je vous avais dit seulement que j'y avais mis la main. Ne croyez pas pourtant que les grosses fautes, qu'on y remarquée bon droit, soient de moi : N. Lemercier est le principal /awiewr pour la langue, à l'article : comédie.
Chateaubriand ne pouvait être rangé dans aucune classe, et c'est en partie ses ouvrages qui ont fait naître l'idée de
merie fut fondée par Laisney et organisée par un ouvrier nommé Profils qui figure dans ces lettres et dans Ma Biographie sous le nom de Beaulieu.
Devenu veuf et n'ayant pas d'enfants, Laisney s'est remarié vers 181 G avec madame Deprez qui avait trois fils et une fille. L'un des garçons prit l'imprimerie au décès de sa mère. C'est M. Constant Deprez, aujourd'hui médecin h Paris. Il vendit bientôt l'établissement à M. Quentin qui l'exploite. L'imprimerie où Déranger fut apprenti existe donc toujours à Péronne. L'un des enfants de l'ouvrier Beaulieu (M. Beaulieu aîné) y travaille encore. Elle occupe cinq ou six personnes.
Laisney est mort en 1844.
Il a laissé d'assez nombreuses chansons dont M.Gautier (de Nanterre) possède le manuscrit ; mais ce maître de Déranger n'a pu lui enseigner que bien juste les règles de la versification. Il n'y a que de la grosse gaieté dans ses couplets. Le style y fait défaut.
Déranger a dédié deux de ses chansons à son vieil ami Laisney : Bonsoir, dans le premier recueil, et Petit Bonhomme vit encore dans les œuvres posthumes.
C'est Laisney qui donna à la maison de M. Quenescourt le nom de couvent des "x Sans-Souci. La communauté se composait de sept frères qui étaient : M. Quenescourt, frère gardien ou prieur, Poticier, sommelier, surnommé frère Asinard ; Laisney, dit le frère Chopine ; Déranger, dit frère Hilarion ; Defrance, surnommé frère Doniface; Deaulieu, à qui on avait décerné le surnom rabelaisien de frère Ripailles, et Mascré. Quelquefois M. Antier alla visiter le couvent ; il y reçut le nom de frère Dienvenu.
On a composé des petits volumes à l'usage des bibliophiles et des articles à l'usage de tout le monde sur des académies joyeuses et des compagnies littéraires qui n'ont pas valu aux lettres, comme celle-là, un Déranger.
i38 CORRESPONDANCE
demander un prix pour un écrit dont le genre ne serait pas déterminé. Vous me demandez mon exemplaire : je le demande aussi et ne puis l'avoir ; Arnault n'en a encore eu qu'un. Dites à Defrance^ de mieux traiter ses amis, surtout quand ils sont malheureux.
Venons à Mascré ; voilà donc le seigneur de la Motelette qui veut prendre des ailes! Il a donc été sur le point de dire adieu à son grison ! Ah ! Sancho Pança, toi qui, renonçant aux grandeurs, te reprochais si amèrement de les avoir désirées, et qui remontais avec tant de joie sur ton âne, que penserais-tu du philosophe de Nurlu? La fourmi a voulu avoir des ailes, et les oiseaux l'ont mangée, disais-tu pour toi. Qui sait? les oiseaux auraient peut-être aussi mangé notre ami, si le destin ne lui avait fermé au nez les portes de la fortune. Mais, je le vois, il faut qu'il renonce à être le premier de son village pour devenir le second d'une bicoque, et comme c'est agir un peu autrement que César, j'en augure assez bien pour lui. Au reste, qu'il écoute son démon : ce n'est pas celui de Socrate; mais il est plus heureux que le sage Athénien, et il n'a point Xantippe pour femme. Mes conseils lui sont inutiles ; vous êtes sur les lieux et vous devez tout voir, tout prévoir et tout calculer ; ce que je puis dire seulement, c'est qu'il y a plus loin de Péronne à Nesle que de Péronne à Nurlu ; mais aussi Nesle se rapproche de Noyon, vers lequel je tourne toujours mes regards, et où il me semble que j'irai mourir, si Dieu permet que je me fasse enterrer à ma guise. Qu'il aille donc où le pousse son démon familier, et que le bonheur l'accompagne. Nous Tirons voir à Nesle; mais que dis-je? J'ai tout à gagner à cela. Je pars pour Noyon, j'y couche; je pars pour Nesle, je vous y trouve : rien de mieux vu.
* M. Defrancc, l'un des chansonniers de Péronne, est mort le 4 janvier 1836.
DE BÉRANGEU. 159
Oui, bon Mascré, soyez percepteur à Neslc; il n'est pas possible qu'un projet si favorable à l'amitié ne soit sage et n'ait un résultat heureux.
Me voici au bout de mon verbiage. Bien des compliments à tous ceux qui m'en font. Embrassez mademoiselle Julie. Mille amitiés de la part de Judith et de Lucien. Il faut que je vous apprenne qu'Arnault et sa femme, inquiets pour ma pauvre tête, m'ont mis enfin entre les mains des médecins, et qu'on m'a mis les sangsues il y a quatre jours. Je suis un régime médical qui, à ce qu'on espère, m'ôtera les douleurs de tête que j'éprouve depuis ma dernière maladie.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, 18H.
Il faut convenir, mon cher Quenescourt, que vous êtes bien avare de lettres. J'espérais cependant une prompte réponse à ma dernière, vu l'intérêt que devaient m'inspirer les divers sujets qui me faisaient vous l'écrire. Je voudrais savoir où en est Laisney, ce qu'a décidé Mascré; je voudrais savoir si ma lettre a produit une réconciliation complète entre Laisney et vous tous, ce qui était l'un des objets que je m'étais proposés, en ne faisant qu'une réponse aux deux lettres que vous m'aviez écrites le même jour. Que vous dirai-je de nouveau? rien.
J'ai écrit à toute ma famille pour le jour de l'an : j'ai répondu à François dePaulequi m'a fait part de son mariage; quant au Mont-Saint-Quentin, je n'en ai toujours pas de nouvelles. J'ai fait les Rois fort gaiement; comment les avezvous faits? Mais dites-moi donc ce que devient le poëte
UO CORRESPONDANCE
Auger ! Il ne faut pas que j'oublie de vous faire les souhaits
de bonne année.
Embrassez pour moi mademoiselle Julie, et embrassez-la aussi de la part de Lucien, qui en a conservé un tendre souvenir.
Mille et mille amitiés à Laisney, à Defrance, à Mascré, à Policier, à Beaulieu. Mes respects à M. Defrance et à M. et madame Laisney, et à madame Mascré.
Ne m'oubliez pas auprès de madame Noël.
Si j'oublie quelqu'un, suppléez au défaut de mémoire, et recevez mes embrassemenls sincères ; ainsi que beaucoup de compliments de la part de Judith.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Vous avez tardé, dites-vous, à m'écrire, parce que vous supposiez que les jours gras me donnaient trop d'occupations pour me laisser le temps de vous lire ; au contraire, une lettre de vous m'eût fait faire mes jours gras, et m'eût tiré agréablement de l'espèce de sommeil dans lequel je les ai passés. Je n'ai pris aucun divertissement, j'aurais bien voulu être auprès de vous. J'aurais bien pu trouver place à la table de quelque indifférent; mais, dans pareils moments, si je ne m'amuse point avec mes amis, je préfère rester seul et libre : la liberté me console de la solitude, et ma gaieté, plus d'une fois alors, pourrait faire envie à gens qui font plus de bruit que moi. Je vous dis tout cela, pour que vous ne me plaigniez pas trop d'avoir commencé mon carême dès le jeudi gras. J'ai bien pensé qu'il n'en serait pas de même pour vous, et je l'ai souhaité
de tout mon cœur. Pourquoi n'ai-je pu partager vos plaisirs! Soyez sûr que c'est là le seul regret que me laisse le carnaval. Je commence à sentir le besoin d'une vie tranquille ; il me semble que je consentirais bien à passer le reste de mes jours dans quelque ville de province où l'on n'entendrait même pas parler de Paris.
Je puis me tromper ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ma philosophie se fortifie de plus en plus, et que la promenade et l'air de la campagne me sont plus nécessaires que jamais. La poésie est pour moi maintenant une occupation douce qui ne me nourrit point d'idées chimériques, mais qui n'en charme pas moins tous mes instants. Voici du moins ma situation actuelle. Il faut que je vous avoue pourtant que le dernier ouvrage de Chateaubriand a ré- ^^' veillé en moi le désir des voyages, non pas en terre sainte, mais en Italie, terre sacrée des arts et presque aussi poétique que la Grèce. Je dis presque, mais laissons ma philosophie et mes désirs. C'est avec la plus vive satisfaction que je vois la paix rétablie dans le couvent, et que j'aperçois du mieux dans les affaires de Laisney; j'espère qu'il en sortira bien, grâce à l'intérêt qu'il inspire à tous ceux qui le connaissent. Dites-lui donc de me répondre. Je plains ce pauvre Beaulieu : sa situation doit être bien triste, et je crains qu'elle n'aille toujours en empirant.
Remerciez Defrance de ma part de s'être enfin rendu aux conseils de l'amitié envers Laisney, et dites-lui de les écouter pour ce qui le regarde.
Mille amitiés à mademoiselle Julie. Lucien, qui l'embrasse, est toujours indisposé : j'ai été obligé de lui faire mettre un vésicatoire. Judith est très-sensible à votre souvenir.
Félicitez Mascré de son retour à la raison, mais dites-lui
bien que je n'ose compter sur lui : il ne fallait pas qu'il
eût môme une idée qui sentît l'ambition.
Adieu, mon cher Quenescourt, pour la vie, votre ami,
Béranger.
Lucien Bonaparte a obtenu des Anglais de passer à Philadelphie. Il a été traité avec toute sorte d'égards et de distinctions en Angleterre.
Ecrivez-moi donc un peu plus souvent.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Université impériale, 1811.
Je m'empresse de vous répondre, mon ami, pour vous tirer de l'erreur où semble vous avoir mis la lettre que j'ai écrite à François de Paule. Je m'étais figuré que son mariage était pour le mois d'avril, et l'éloignement me laissait l'espoir d'assister à sa noce; mais la chose m'est impossible dans ce moment, vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à me retrouver au milieu de vous et à y ramener la paix qui ne devrait point avoir fui du couvent, mais il faut un peu subordonner ses désirs aux circonstances, et vraiment elles ne me permettent pas d'écouter la voix de l'amitié.
Je suis très-charmé de l'avancement de Delaporte, et je le crois en beau chemin; c'est celui qui lui convenait le mieux de suivre : aussi je pense que maintenant il ne changerait pas de sort, à moins que ce ne fût pour être capitaine. Encore dit-on qu'un fourrier est plus heureux qu'un capitaine qui n'a que ses appointements.
J'ai écrit à François de Paule une lettre où je me moque de la brièveté de son style; il me demandait une chanson;
mais vous savez, et je lui dis, que je ne puis faire de chansons que quand je les chante moi-même; répétez-lui bien que ce n'est pas mauvaise volonté, et que, d'ailleurs, cela lui est absolument inutile.
J'espère que les affaires de Laisney s'arrangeront, faiteslui mes amitiés, et dites-lui qu'il ne cesse d'écrire à M. Barry, qui vraisemblablement aura autant d'accès chez M. de Pommereul * qu'il en avait chez M. Portails.
Ordonnez à Defrance, sous peine de ne boire que de l'eau au couvent, lorsque tous les moines seront réunis, de faire un meilleur accueil^à Laisney, et sous la même peine, ordonnez à frère Ghopine d'être plus gai et de ne plus donner d'humeur au frère Boniface.
Judith et Lucien vous embrassent, ainsi que mademoiselle Julie.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Je me reproche chaque jour, mon cher ami, de ne pas répondre à votre dernière lettre ; mais je l'ai égarée chez moi, et c'est en vain que j'ai tout retourné pour la trouver, afin d'avoir les renseignements sur ce militaire de Devise dont vous me parlez. Envoyez-moi-les donc de nouveau et je ferai faire les recherches aux bureaux de la guerre, ce qui, au
* M. de Pommereul était officier d'artillerie avant 1789 ; il fut l'un des examinateurs du jeune Bonaparte. De 1796 à 1800 il servit en qualité de général de division. De 1800 à la fin de 1810 il fut préfet de l'Indre, puis du Nord. Pendant qu'il était à Tours, il fit restaurer le mausolée d'Agnès Sorel.Le 5 janvier 1811 il remplaça M. Portails comme directeur de la librairie et il resta dans ces fonctions jusqu'à la fin de l'Empire. Le gouvernement de la Restam'ation le persécuta. 11 dut s'exiler en Belgique et ne rentra en France qu'en 1819 pour y mourir en 1823 à soixante-dix-huit ans. lia laissé de nombreux ouvrages dans tous les genres et particulièrement des études sur les arts. Son histoire de la campagne de 17liG et de 1797, publiée l'an YI, est intéfessantc. Il ne l'a signée quo de son litre d'officier général.
reste, n'aurait pu être fait que depuis quinze jours, la personne qui s'en charge pour moi ayant été absente.
Vous me félicitez dans votre dernière du calme de mon âme ; vous aurez sans doute su par ma tante combien il a été troublé. Le nom de Lucien, effacé sur les derniers exemplaires de rAlmanacli Impérial, du nombre des membres de l'Institut (et cela par un carton, car les premiers exemplaires l'y portaient encore), a dû me donner de grandes craintes. On a refusé de me payer ; cependant Régna ud de Saint-Jean-d'Angély m'a fait payer encore le dernier mois ; mais cela ne peut durer. La volonté de l'Empereur paraît trop prononcée; pour comble de peine, je ne puis espérer d'avancement à l'Université. Une lettre que j'ai écrite à M. de Fontanes est restée sans réponse. Je vous avoue que cela ne m'a point étonné ; je ne m'étais recommandé que de Lucien, et ce n'était pas lui faire ma cour. Arnault est trop froidement avec le grand maître, par rapport à l'affaire de Chateaubriand, pour en rien obtenir. Je vois tout cela avec philosophie ; mais enfin je ne suis pas seul ; et, si je n'avais la poésie pour me consoler, je ne serais point heureux.
Vous aurez peut-être su aussi que j'ai, sous couleur d'emprunt, tiré 150 francs de M. Bouvet. J'ai au 5 juin un billet de 200 francs à payer, et j'ai recouru à cet expédient pour me tirer d'embarras. Les mauvaises nouvelles sont en partie cause que je ne vous ai point écrit plus tôt.
Les corrections que je fais à mon poëme sont immenses. Il ne sera pas reconnaissable. Je viens de changer mon épilogue à Lucien : je vous enverrai ce morceau pour que vous en jugiez, mon ami. Si l'amour-propre ne m'égare pas, je crois commencer un peu à comprendre ce que c'est que la poésie. Mais qu'il y a encore à apprendre !
Je vois avec peine que tous nos amis ne sont pas heureux non plus. 0 fortuné Mascré! quand par hasard je ne vous réponds pas, ne restez donc pas sans m'écrire. Vous savez que je suis un peu plus occupé que vous. Lucien, le petit, est toujours d'une faible santé ; mais il n'est point douillet. Judith a été et est encore malade. Je ne me porte pas bien non plus; le sang me tourmente toujours.
Mille amitiés à mademoiselle Julie et à tous les moines. Tout à vous, Déranger.
P. S. Faites-moi savoir si l'on a des nouvelles de Forget ; je n'en reçois pas.
A MONSIEUR LAISNEY FILS
MPBIMECR-LIBRAIRE A PÉROSNE
16 juillet.
Mon cher Laisney, voici plusieurs fois que je vais inutileinent chez l'ancien chef de bureau de la librairie, qui m'avait servi dans ton affaire, pour savoir quelle marche il faut que je suive désormais; mais je ne puis plus rencontrer mon homme. Je me déciderai à aller à la librairie, quoique je pense bien que l'absence de l'Empereur doive ajourner cette affaire itidéfinitivement.
Nous sommes très-inquiets du silence que Quenescourt garde avec nous. Judith est vraiment alarmée : je le lui ai écrit il y a quelques jours, et je ne conçois pas qu'il ne nous ait pas répondu. Si quelque circonstance le met dans l'impossibilité d'écrire, ne peut-il te charger de nous tranquilliser?
Nous craignons tous ici pour la petite. Moi je ne me figure rien, mais je commence à redouter quelque mal- I 10
heur. Ma dernière était pressante, et ce ne peut être par négligence qu'il ne me répond pas. Je te prie, mon ami, aussitôt la présente reçue, de vouloir bien faire cesser nos craintes. Vraiment Judith est bien affligée, bien tourmentée. Je n'ai pas le courage de te parler de chansons ni d'amusement, je crains trop que nos amis ne soient dans l'affliction. Embrasse tes bons et respectables parents pour moi, pour Judith et pour Lucien. Tous les trois faisons mille amitiés à Beaulieu.
Parle-moi de mes parents, et parle de moi à ceux que tu verras. Comment se porte ma tante Bouvet? A-t-elle su que Lucien avait été à Péronne? Je te réitère mes instances pour une prompte réponse. Nous comptons les instants. Adieu, mon ami, je t'embrasse et t'attends au mois d'août.
Ton fidèle ami *, Déranger.
A MONSIEUR BOSQUILLON WILREM
Octobre 1811.
Mon ami, je t'envoie la chanson d'Arnault et sa lettre de consentement, pour les faire imprimer toutes deux, si cela est encore possible, comme je le désire bien maintenant.
Le titre de la première doit être la Morale universelle.
Pour signature, à toutes les deux, il faut mettre ainsi : Par A. V. A., m. de i' et de V ^
Tu trouveras aussi ma note pour Marie Stuart '\
Tu as sans doute reçu mon petit mot hier ; mais ce qui
^ Lettre communiquée par M. Fr. Deprez (de Saint-Quentin), beau-fils de Laisney.
2 \ntoine-Vinccnt Arnaull, membre de l'Université et de l'Institut (probablement?).
3 La chanson des Adieux de Marie Stuart dont Wilhera a fait la musique
va t'étonner peut-être, c'est la prière que je te fais aujourd'hui de retirer cette chanson de la Nature, qui, par réflexion, ne me paraît plus devoir être imprimée, au moins séparément de mes autres chansons. Je t'en donnerai les raisons un autre jour. Rends-moi ce service-là. S'il était absolument besoin d'en fournir une autre, je ne m'y refuserais pas.
Je te répète encore une fois que je suis honteux de t'occuper autant de pareilles bagatelles.
Tout à toi, Déranger.
Mes hommages à madame Wilhem.
A MONSIEUR QUENESCOURT
18 octobre 1811.
Je vous ai écrit un peu à la hâte vendredi ; mais aujourd'hui que je suis bien reposé, je puis vous donner plus de détails sur mon retour. Pour commencer par les affaires, en homme rangé, je vous dirai que j'ai été dès le samedi à mon bureau, où je n'ai trouvé rien d'extraordinaire et où je n'ai d'abord voulu faire autre chose que toucher mon petit traitement. J'ai également touché à l'Institut. Vous voyez que mon voyage est bien loin d'avoir nui à mes affaires. Quant à mes plaisirs, point le plus important pour un homme qui se voue au régime des Gueux \ il faut que je vous fasse part de tout l'agrément que j'ai eu au dîner de retour. Nous étions huit, Paffe ^ sa femme, Antier et la sienne, Judith, Hersent, Bosquillon et moi. J'ai eu autant de sur-
• La chanson des Gueux, faite à Péronne, avait obtenu un gi'and succès à Paris, partout où Déranger l'avait chantée ; et ce succès lui l'endait chère la philosophie pratique dont cette vive chanson est si pleine.
» Onclo de Wilhem.
prise que de plaisir de revoir ce dernier qui heureusement était veuf depuis quelques jours et qui a pris la part la plus vive à toutes nos folies. Peut-être pensez-vous que la fatigue du voyage et de l'insomnie avait éteint mes facultés. Vous vous trompez, mon ami, j'avais toute ma gaieté et toute ma voix, et quoique en effet un mal de tête effroyable me tourmentât, j'ai tant bu de vin de Calabre, que j'ai chanté jusqu'à minuit, et qu'il n'est pas jusqu'à la Philosophie ^ qui n'ait retenti aux chastes oreilles de nos dames. Que vous dirai-je de plus? Tout le monde fut de la gaieté la plus franche et la plus folle. xVntier m'emboîta bien, comme dit Mascré, et chanta entre autres une chanson que vous trouverez ci-jointe^ avec celle que j'ai brochée au plus vite pour la même occasion. Ce que vous aurez peut-être peine à croire, c'est qu'il a chanté à sa femme, et pour la première fois, la chanson du Din-Din et sa chanson d'adieu. Aussi ai-je chanté celle que j'avais faite à son dépari, et toutes nos polissonneries ont beaucoup fait rire. Ce qui peut-être n'a pas été moins plaisant, c'est d'entendre chanter au frère Ililarion' les deux couplets de Laisney, Les deux font la paire.
Au reste, les couplets ont été trouvés fort jolis. J'ai aussi chanté les adieux que je vous ai faits; et je crois inutile de vous assurer que l'éloge du couvent et surtout celui du gardien s'est mêlé à tous les commentaires que toutes les chansons ont dû occasionner. Le frère Asinard n'a pas non plus été oublié.
Ces détails, qui ne vous fatigueront pas, j'en suis sur, vous donneront l'idée de tout mon bonheur dans cette soirée
» Cette chanson a été perdue.
* La chanson ne s'est pas trouvoc dans la lettre,
3 Bélanger.
à jamais mémorable. Je ne suis rentré, ainsi que Judith, qu'après d'une heure et demie, et c'est une fois rentré que j'ai senti mon mal de tête; il était si violent, que je fus obligé de prier Judith de me déchausser, ne pouvant plus me baisser. Ce seul trait me peint tout entier : à table avec mes amis, je n'ai pas fait la moindre attention à la souffrance que je trouve la plus aiguë. Si j'étais bon catholique, il ne tiendrait qu'à moi d'être martyr. L'imagination peut tout sur ma frôle machine, pourtant ne suis-je pas quelquefois bien raisonnable? Mais parbleu, voilà une question bien placée? Ah çà, mon ami, hâtez-vous de me donner des nouvelles de Julie : Judith en attend avec autant d'impatience que moi. Je n'ai plus de papier; adieu donc! Je vous charge de toutes mes amitiés.
Tout à vous pour la vie, Béranger.
P. S. Le brochet a été trouvé excellent. J'ai dîné hier chez M. Lisarde * ; on m'a grondé fort pour n'en vouloir point dire le prix. Mais vous savez si, en conscience, je le pouvais.
LU
A MONSIEUR BOSQUILLON WILHEM
Arnault a fort bien pris la chose : si les journaux s'emparent de cela% il se contentera de nier : il trouve même le cas plaisant, et lorsqu'on l'abordant il a vu mon désespoir : Je sais tout, m'a-t-il dit, il faut vous consoler, et nous nous retournerons d'un autre côté. De quoi croirais-tu qu'il me parlait? Tu ne peux deviner ce maudit quiproquo. Il
* Beau-père de M. Antier et maître de pension.
* On n'a pas pu deviner de quoi il s'agit.
croyait qu'on m'avait instruit que l'Empereur venait de supprimer tous les traitements de Lucien, et que Regnaud de Saint-Jean-d'Angély ne savait plus comment s'y prendre pour me faire continuer le payement du traitement de l'Institut.
Tu vois, mon ami, dans quelle situation va me plonger cette mesure; cette circonstance se compliquant d'ailleurs avec d'autres événements d'une nature aussi gueuse. Ainsi j'ai passé d'une peine à une autre. Voilà un beau moment pour se désoler.
N'en fais pas moins mes compliments à M. Malo \ Mes respects à madame Wilhem. Ton ami,
Béranger.