CHŒUR GÉNÉRAL
Ah ! le ciel veut que chaque frère Désormais gémisse en buvant, Puisqu'il fait tomber sa colère Sur le sommelier du couvent.
Matthieu Lensberg, ce grand prophète, A lu sans doute, au haut des airs, Que son trépas, par la comète.
Était prédit à l'univers.
Âh ! le ciel veut que chaque frère, etc.
Maudits soient les charlatans rogues,
Maudit surtout soit l'assassin,
Qui l'a fait périr par les drogues, "
Lui qui ne di-oguait pas son vin !
Ah ! le ciel, etc.
Homme joyeux, homme équitable, Il fournit en toutes saisons, D'excellents vins pour notre table.
D'heureux sujets pour nos chansons!
Ah ! le ciel, etc.
Sur son monument funéraire.
Que par nous ces mots soient gravés :
Hélas ! vous n'avez plus de père, Pauvres petits enfants trouvés !
Ah ! le ciel, etc.
Vins exquis, pour une hécatombe, Par tonneaux quittez le cellier, Mais, pour couler jusqu'à sa tombe, Passez, passez par mon gosier.
Ah! le ciel veut que chaque frère, Désormais gémisse en buvant, Puisqu'il fait tomber sa colère Sur le sommelier du couvent.
Nous regrettions bien de n'être pas à Péronne pour donner plus de solennité à cette cérémonie touchante. Je vous envoie la chanson ; elle est sur l'air : Plus on est de fous plus on rit. Quelque peine que la mort de Policier vous ait causée, je ne pense pas que vous trouviez déplacé le ton un peu burlesque que j'ai pris, etjesuis sûr que, si vous vous rappelez l'air, vous ferez un beau chœur, au milieu des verres et des bouteilles.
Laisney, dans sa lettre, m'a mis une phrase latine qui a fait baisser pavillon à Anlier * ; la voici :
Mortuo asino etiam lora sumiintur^;
du moins c'est ainsi que nous avons lu. Antier n'ayant rien compris à cela, moi qui ne veux jamais rester court, j'ai traduit ainsi : L'âne est mort lorsqu'il était sur sa monture, traduction qui ferait entendre que Poticier fut frappé sur madame G***. Si Laisney n'est pas content de l'interprétation, qu'il ne me donne plus de latin, car je ne le traduirai jamais mieux.
Judith doit vous répondre de son côté. Nous avons tous été charmés des détails que vous nous donnez sur Julie, et sur mademoiselle Juliette, qui, je le vois, est déjà gâtée. Mademoiselle Duchesne va mieux; elle ne sait comment témoigner la reconnaissance que lui inspirent et l'intérêt que vous lui portez et l'invitation que vous lui faites.
Antier vous dit mille et mille choses à tous.
Moi, je ne vous dis plus rien, sinon que je suis pour la vie votre ami. Déranger.
P. S. Je voudrais avoir les chansons que Laisney me dit avoir faites depuis peu.
* M. Antier était le savant de la compagnie.
* Quand l'âne est mort, on prend le bât et les courroies.
Ce 10 janvier 1812.
Mon ami, je vous avais promis quelques éclaircissements sur mes affaires; mais le désir de vous annoncer la tournure qu'allait prendre ma situation m'a fait reculer jusqu'à ce jour, et c'est inutilement, car je ne suis guère plus avancé qu'il y a douze jours. Cependant j'ai encore touché aujourd'hui le mois de décembre à l'Institut, par la protection de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. Je sais même que son intention est de tout faire pour qu'on me continue le payement; mais malheureusement il a cessé d'être de la commission administrative, et je ne compte plus sur rien ; aussi fais-je des démarches autant qu'il m'est possible, et en fais-je faire pour changer mon sort dans les bureaux; on m'a fait proposer de quitter celui d'Arnault. Vous devez juger que c'est, par rapport à lui, une position embarrassante, et je ne recourrai à ce moyen que lorsque mes autres espérances se seront évanouies.
Enfin, je me force pour me désembourber ; mais reprenons le tout d'un peu plus haut. Voici la cause de la suppression de tous les traitements de Lucien Bonaparte. M. de Bleschamp, père de sa femme, s'est avisé de s'adresser à l'Empereur pour lui demander des moyens d'existence. L'Empereur a cru voir le dessein de le tourmenter dans une pareille demande, et s'est emporté devant Regnaud, et a ordonné la suppression de tous les traitements dont le payement avait été continué jusqu'alors. Concevez-vous une sottise comparable à celle de ce malheureux beau-père, qui d'un titre de proscription veut se faire une recommanda-
lion? Ceci est venu d'autant plus mal, qu'une anecdote certaine et fraîchement rapportée de Londres avait adouci l'Empereur en faveur de son frère.
La voici, et elle est confirmée.
Lucien écrivit directement, il y a quelque temps, au Prince Régent, pour obtenir la permission de continuer son voyage vers l'Amérique. Lord Wellington lui répondit qu'il était extraordinaire qu'un homme qui connaissait comme lui les usages eût manqué aux formes en s'adressant directement au prince, et qu'il devait savoir qu'il y avait des intermédiaires entre les souverains et les particuliers. Notre homme, qui est partout le même, répondit en ces termes : « Je suis le frère du premier souverain de l'Europe : comme tel j'ai cru honorer le prince en m'adressant à lui directement, et je me serais déshonoré en faisant le contraire. »
Vous pensez bien qu'à Londres comme à Paris cette réponse a été admirée : la situation du personnage la rend surtout remarquable. L'Empereur en fut enchanté, et alla jusqu'à dire, assure-t-on : « Cela me réconcilie avec lui; » mais cette belle disposition a été de courte durée, et vous savez le reste. Pauvre araignée, j'ai fait ma toile dans un palais, et mes petites affaires ont tout à souffrir de si grands intérêts ! Cependant, si l'amitié d'Arnauit n'était pas culde-jatte au dernier point, je pourrais peut-être espérer de prompts secours. Enfin, ma philosophie est à l'épreuve; je ne me plains point d'elle, je vous le jure; dans cette circonstance, je me suis reconnu assez bien : moitié folie, moitié raison, je suis un être amphibie, et vous m'eussiez admiré dans mes projets de réforme, lorsque je ne comptais plus que sur mes 1,500 francs. Déjà mon déjeuner en avait souffert. Comme vous êtes ma ressource immanquable, j'avais, sans vous consulter, pris le dessein de vous envoyer
Lucien, pensant que ce ne vous serait pas un trop grand
fardeau.
Je voulais vous le laisser jusqu'au moment où j'aurais pu prendre d'autres arrangements; il n'y eût pas perdu.
Je me voyais déjà seul, philosophant à mon aise et poétisant avec lenteur; car il faut vous dire que je ne cesse de travailler à mon poëme, et que j'ai lieu d'être content : encore dix mois, mon ami, et je m'embarquerai au milieu des écueils du goût, de la satire, de l'envie et du succès.
P. S. Je vous fais à tous mes souhaits de bonne année; embrassez-vous tous pour moi. Embrassez Julie et Juliette; donnez-moi de leurs nouvelles. Tout à vous, Béranger.
Judith vous embrasse, ainsi que Julie et sa filleule.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Ma lettre sera longue, et c'est ce qui fait, mon ami, que je remets tous les jours à vous écrire. J'ai bien des choses à vous dire, et je vais procéder par ordre. Lucien, suivant Beauchêne, mon docteur favori, n'a point de fistule; il lui travaille un peu l'estomac, et promet une pommade qui, dit-il, sera suffisante pour achever la guérison de ses yeux, qui en effet vont de mieux en mieux. Combien n'ai-je pas à m'applaudir d'avoir été pauvre! Peut-être avec un peu plus d'argent l'aurais-je fait opérer; je dis peut-être, parce que j'avais bien quelques petites raisons pour retarder cette opération, qu'à défaut de mieux on pourra toujours faire faire dans un autre temps.
Laisney vous aura conté comment nous avons passé le temps de son séjour à Paris. Il a dépensé d'autant plus
d'argent, qu'il a été obligé de me prêter 40 francs pour que je puisse lui faire les honneurs de chez moi, sans quoi je me serais trouvé dans l'impossibilité de payer l'extraordinaire, bien modique pourtant, que nous avons été obligés de faire. Quant à sa galanterie, ella a causé notre admiration : nous buvons encore de son kirsch-wasser; il a mené Judith, Lucien et moi au spectacle; enfin, l'habit bleu a ramassé tous les jours la crotte de Paris, ainsi que les bas à coins à jour : il ne faut désespérer de rien. Sans doute il vous a dit aussi que l'on s'occupait dans ce moment d'améliorer mon sort. Cette excellente madame Arnaull avait cru la chose faite, et pensait m'avoir procuré un emploi de 2,400 à 5,000 francs, compatible avec la place quej'ai, ce qui eût été un joli surcroît ; mais le frère du maréchal Suchet, qui le lui avait promis et que j'ai été voir, a fait devant moi une belle retraite, qui m'a prouvé qu'il s'était avancé plus qu'il ne l'avait voulu. J'en ai été quitte pour une démarche et une lettre qne je viens de lui écrire, et où je lui marque ce qu'il y aurait à faire de mieux pour moi. Il paraît, au reste, qu'il a fait des démarches auprès du Grand Maître, comme il me l'avait promis, et que si je voulais changer de bureau je pourrais avancer. Vous sentez combien je dois hésiter. D'un autrecôté, on me parle d'une mutation possible dans notre bureau, qui me procurerait la place dcDumouchel, au contentement de tous les deux. Rien ne me plairait davantage, puisque j'y gagnerais 1,000 francs, et fort peu de travail et de gêne de plus. Au milieu de tout cela, j'ai le plaisir de voir que beaucoup de personnes me portent un vif intérêt, et je vous assure que je n'avais pas encore toute la mesure de celui que j'inspire à madame Arnault, qui, au reste, n'est pas payée d'ingratitude.
Quant à mes plaisirs, ils ne varient guère; mais j'ai
pourtant une obligation à Guérin, qui me procure toutes les occasions de me distraire. Je dîne fréquemment chez lui avec des sociétés aimables; je dois m'y trouver demain avec Roger' et Auger^ rédacteurs du Journal de l'Empire.
Antiei" a passé ses vacances moins gaiement qu'il ne l'eût désiré; mais il n'était pas mieux que moi fourni d'argent. Il vous dit mille choses à tous.
Autre article : Vous m'avez promis de venir à mon secours pour la fin de septembre, et j'ai chargé Laisney de vous dire que je comptais sur vous pour 250 francs. Je voudrais bien que ce fût le dernier argent qu'il me fallût vous demander, non pas qu'il m'en coûte de vous devoir, mais je crains de vous obérer. Qui sait, au reste, si un meilleur temps n'est das proche? Croi riez-vous, mon ami, qu'il m'est presque impossible désormais de me passer de café après le dîner : c'est surtout lorsque je travaille que j'éprouve ce besoin. Vous travaillez donc? allez-vous me dire : oui, mais peu. Je crains bien de n'avoir point terminé pour l'hiver, mais je m'applaudis pourtant de ma lenteur; combien de corrections le temps ne me fournit-il pas ! Mon premier chant y a gagné même depuis que vous l'avez lu. J'en ai encore fait disparaître dernièrement une omission assez étrange : j'avais négligé d'indiquer positivement la saison dans la-
' François Roger est né à Langrcs, le 17 avril 1770. Il fit de très-bonne heure de l'opposition à la Révolution, et fut l'un de ces modérés dont l'administration consulaire peupla volontiers ses bureaux. Fontanes le fit conseiller de rUniversité. Ses comédies fines et élégantes lui valurent une réputation honorable de son vivant ; mais son nom est aujourd'hui bien oublié. A partir de 1814 il fut comblé de faveurs par les Bourbons, dont il n'avait jamais cessé de désirer le retour. Il fut alors secrétaire général des postes, membre de l'Académie française, député.
* Auger (Louis-Simon), né à Paris le 29 décembre 177'2, a laissé peu d'écrits originaux. Il jouit des faveurs du gouvernement royal qui, en 1820, le nomma censeur. 11 était secrétaire perpétuel de l'Académie française lorsqu'il se donna la mort (le 5 janvier 1829) pour se soustraire aux douleurs d'une maladie nrrveuse. Il avait débuté par des vaudevilles.
I)K BÉRANGKR. 161
quelle se passe la scène; cela m'a fourni un trait heureux pour ce premier chant, et un autre au second. Je ne crois pas, mon ami, qu'il y ait de poésie plus difficile que celle (le ce genre. Sans doute beaucoup d'autres genres sont audessus par la sublimité des conceptions et des pensées, mais aucun ne présente plus de difficultés de style.
J'ai renoncé absolument aux chansons depuis la Mère aveugle que Laisney vous a portée, mais dont il sait à peine l'air. Je vous promets de vous envoyer le Petit bas de laine qu'Antier ne m'a pas encore remis. Il en fait peu, sans cela je vous enverrais davantage des siennes.
Embrassez bien Julie et ma filleule pour Judith, qui ne peut se faire à l'idée d'être si longtemps sans les voir, pour Lucien et pour moi. Mille et mille choses à tous nos amis. N'oubliez point la mère Prouillet. Voyez mon oncle et ma tante Forget. Je suis moins inquiet de Forget depuis que je sais qu'il a écrit; je voudrais cependant voir Carrion-Nisas\ mais je n'ai pu le trouver encore.
J'ai reçu votre envoi, mon ami, et je vous en remercie. Cela a dû vous gêner, et je crains que vous n'ayez été obligé
* Officier Je cavalerie en 1 789, Carrion-Nisas, qui était d'une famille noble du Linguedoc, embrassa la cause de la Révolution. Cependant il ne s'occupait guère que de littérature lorsque Bonaparte devint consul. Carrion-Nisas, qui avait été son camarade à l'École militaire, devint membre du Tribunal. Il y parla souvent, et quelquefois avec succès. Au moment oîi les amis du Premier Consul rélevèrent à l'empire, il fut l'un de ceux qui combattirent le plus vivement la nobl opposition de Carnot. Plus tard il se lassa de ce rôle et redevint soldat. Il était à l'armée d'Espagne en 1812. En 1805 il avait donné, sans succès, une tragédie de Montmorency , et, en 1804, un Pierre le Grand. Carrion-Nisas était un des amis littéraires d'Amnult .
162 CORRESPOxNDANCE
d'emprunter : je ne vous avais pas dit de rendre à Laisney les 40 francs, parce qu'il m'avait paru s'en fâcher, lorsque je lui avais dit de vous les redemander; mais je suis content que vous lui ayez remis cette somme.
Vous ne me dites rien et promettez de m'écrire : apprenez-nous donc s'il a retrouvé sa redingote, et ce qu'il pense des compliments que je lui ai faits à cette occasion.
Judith se porte bien : il lui prend quelquefois, dit-elle, des envies de partir pour Péronne, qu'elle a bien de la peine à réprimer. Voilà ce que c'est que d'être si bien reçue !
J'ai dîné dernièrement (je crois vous l'avoir dit déjà) avec Arnault, Roger, Auger, chez Guérin. Ce dîner, où j'avais mené Arnault, parce que je ne me faisais point une idée fort aimable d' Auger connu pour la sévérité de son goût et la causticité de son esprit, a été pour mes chansons un petit triomphe.
Je n'en ai chanté que de gaillardes; toutes ont obtenu des applaudissements extraordinaires; Auger surtout me les a demandées a "'^ instance; et, si grands que soient les éloges que tous m . .a donnés, il m'a semblé qu'ils y mettaient de la bonne foi. Je n'avais jamais eu un auditoire aussi redoutable : aussi ai-je chanté assez mal. Tout le monde au reste a chanté, et les autres ne s'en tiraient guère mieux que moi. Le dimanche suivant, on voulait me retenir à Ville-d'Avray pour me faire dîner chez Etienne où j'ai déjà dîné plusieurs fois avec Désaugiers, mais je ne m'en suis pas soucié. Désaugiers chante on ne peut mieux, joue très-bien ses chansons, et toutes paraissent bonnes dans sa bouche : je n'ai point cet avantage, et dans une maison étrangère où je ne serais pas bien soutenu, j'aurais tout à craindre d'une pareille rencontre. Chez Ai*nault, je
DE 6ÉRANGER. 163
les redouterais moins, quoiqu'il me semble pourtant qu'il exalte beaucoup des chansons de Désaugiers, que, suivant mon goût, je ne voudrais pas avoir faites. Au reste, dans ce moment, je suis tout à mon poëme, et je ne suis point tenté de paraître comme chansonnier.
Mes plans de fortune en sont restés là, et je n'entends plus parler de rien. J'en suis plus tranquille.
Adieu, mon ami; embrassez Julie et Juliette pour Judith, Lucien et moi, et mille amitiés à tous les nôtres.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Mon cher ami, je vous écris les mains pleines d'argent; j'ai touché hier à l'Institut, ce qui est d'un favorable augure pour l'avenir. J'ai touché à l'Université, et le grand maître, toujours généreux, cédant au zèle des jolies femmes, m'a enfin augmenté! De combien, dites-vous? Devinez Oui.... de 19 francs par mois. C'est-à-dire que j'ai
1,800 francs, sur lesquels on me fait une retenue de 4 pour 100, ce qu'on ne faisait pas sur mes 1,500 francs. Ainsi mon compte est clair; qui de 25 ôte 6 reste 19.
Mademoiselle Laure m'a annoncé cela hier, moitié gaie, moitié triste. Je suis presque honteux pour elle de la démarche aimable qu'elle a faite, et qu'elle était sur le point de répéter, démarche à laquelle j'ai été beaucoup plus sensible qu'à l'augmentation, comme vous le croirez sans peine. Mais enfin ce petit surcroît, en supposant la continuation de l'Institut, ne sera pas nul pour ma petite aisance ; d'ailleurs, la retenue qu'on me fait me donne droit à une pension de 900 francs dans trente ans, ce qui ne laisse pas d'offrir une perspective fort agréable.
Le haut et bas ne manque point dans mon histoire; mais seulement je ne puis m'empêcher d'observer que je tombe de beaucoup plus haut que je ne monte, ce qui présente un problème à résoudre aux Lagrange^
Judith doit vous écrire. Je voulais qu'elle vous annonçât mes bonnes nouvelles comme elle vous avait annoncé les mauvaises*; mais j'ai vu qu'elle y mettait trop de temps.
Il n'est pas question de carnaval ici ; chez vous, qu'en dit-on? Donnez-nous souvent dos nouvelles de Julie et de Juliette. Embrassez-les pour nous tous.
Je n'écris pas à mon oncle Forget, parce que je pense que vous lui communiquez mes lettres; dites-lui que je l'embrasse, ainsi que ma tante, et François de Paule.
A MONSIEUR BOSQUILLON WILIIEM
16 avril 1812.
Arnault, mon ami, vient de m'annoncer que, demain, la Gazette contiendrait un article intitulé : A propos des étrennes lyriques. 11 l'a voulu faire lui-même, et j'en ai vu le commencement qui renferme quelques mots sur le recueil, et une petite poétique de la chanson. Je devine pourquoi il n'a pas voulu me communiquer la fin. Je lui avais recommandé de parler de la musique &' Agnès et de Marie, et il en avait l'intention, quoiqu'il craignît cependant de ne pouvoir le faire à propos, et d'eire obligé de rejeter cela dans les paragraphes qu'on laisse aux imprimeurs la
' Le malhcmaticicn Lagrange, d^nt lo génie a jeté teint d'éclat au dix-huitième siècle et qui, né à Turin en 17o6, mourut à Paris en 1813.
* Kous avons, en effet, trouvé parmi les lettres adressées à M. Quenescourt une lettre de Mlle Judith, datée de la fin de 1811, qui annonçait le danger où Béranger allait se trouver de perdre le traitement de l'Institut. « Notre pauvre ami est bien désole, » disait-elle. Bérangcr se plaignait plus gaiement dans ses lettres.
faculté (le supprimer quand le terrain manque. Ce n'est pas cette raison, tu penses bien, qui l'a fait être discret s-.ir la fin de l'article, puisque je ne pouvais demander plus de lui ; mais il aura vraisemblablement parlé de ce qui me regarde, ce dont il sait que je ne me souciais nullement.
J'ai cru devoir l'instruire de cela pour qu'enfin ton cousin ' fût convaincu qu'il a eu affaire à un homme qui n'a pas de rancune : je parle d'Arnault.
Antier m'a fait espérer qu'il viendrait me prendre aujourd'hui pour dîner avec moi.
Mille compliments à madame Wilhem.
En attendant l'opéra buffa ou séria, tout à toi.
A MONSIEUR QUENESCOURT
12 mai 1812.
Je vous suis obligé, mon cher ami, de m'avoir donné des nouvelles du voyage de Judith. Je pense bien qu'elle aura dormi encore longtemps après le départ du courrier de Péronne.
Ce que vous pensez devoir faire à l'égard de ma tante Bouvet est dB dont nous étions convenus à Paris. Si ma tante exigeait que le petit allât au Mont-Saint-Quentin, il faudrait bien en passer par là, mais ce doit être à la dernière extrémité.
Quant à mon oncle Forget, vous devez l'aller voir d'abord, et, s'il le désire, lui conduire encore Judith et le petit; mais le moins de dîners en ville possible! C'est vous qu'ils sont allés voir; quant aux autres parents, je crois les visites absolument inutiles, à moins que vous et mon
* M. Charles-Malo, éditeur des Élrcnncs lyriques, petit recueil, dans lequel il a paru des vers de Béranger.
oncle Forget n'en jugiez autrement. Il ûiut vous concerter avec lui pour cela; je suis persuadé que cela vous donnera de l'embarras et peut-être du désagrément ; mais vous l'avez voulu.
Je n'ai rien à recommander à Judith, qui sait aussi bien que moi ce qu'elle a à faire, et qui ne sera nulle part aussi bien ni aussi satisfaite que chez vous.
Dites-lui que sa pauvre chatte s'ennuie bien ; elle ne fait que l'appeler; son caractère y a déjà gagné beaucoup; elle caresse presque tout le monde, et n'égratigne plus personne. Vous savez que, pendant que vous êtes dans les bombances, moi, je fais le garde-malade * ; j'ai encore passé la nuit du dimanche au lundi, et je crois bien passer encore celle-ci, qui sera la quatrième. Je me fatigue moins de ces soins que d'avoir affaire à un malade un peu trop difficile. J'espère, au reste, que sa maladie ne se prolongera pas longtemps. Pour égayer un peu mes veillées, je recopie mes anciennes chansons et j'en fais quelques nouvelles; mais mon poëme se repose, et ma conscience n'est pas tranquille.
Je remercie Laisney de vous avoir accompagnés à Noyon ; priez-le d'embrasser ses parents pour moi ; je veux lui écrire. Je voudrais bien savoir s'il n'a pas fait quelques chansons pour l'arrivée de Judith ; s'il n'a rien fait, Judith doit bien lui en vouloir, ou elle n'a pas de cœur.
* Auprès du peintre Guérin. (J'est de lui que Déranger a écrit dans Ma Biographie : u Un seul de mes anciens amis a rompu avec moi en 1815 par humeur politique. C'était un artiste célèbre, homme d'un caractère ordinairement aimable et doux, mais dont la vanité, sans doute, s'éprit des sociétés aristocratiques. Cet ; neien ami se repentit de s'être éloigné de moi; mais, en amitié, je n'ai jamais cru les raccommodements possibles, à moins de malentendu. C'est à une longue maladie de cet artiste, pendant laquelleje ne cessai de le veiller, que je dus l'idée d'écrire mes chansons pour la première fois. Je m'en rappelni plus de quarante dans les nuits que je passai auprès de son lit. »
Chaque fois que le texte de Ma Biographie se trouve placé à côté des lettres, il y a quelque chose de surprenant dans la ressemblance des pensées et des mois
Vous no me donnez pas de nouvelles de Julie, Embrassez-la pour moi, ainsi que Judith et Lucien. Mille amitiés à Laisney, à Bcaulieu et à Mascré. Tout à vous, votre ami, Béranger.
Lucien embrassera sa femme * pour le beau-père.
A MONSIEUR QUENESCODRT
18 mai 1812.
Mon cher Quenescourt, ce n'est point à Judith que je reponds; elle ne prodigue point assez les lettres pour se plaindre de la rareté des réponses. Je vois par sa dernière que vous vous amusez assez joliment, tnndis que moi, pauvre garde-malade, je perds les beaux jours que nous avons ici ; non pas que notre ciel soit toujours serein, mais il fait presque toujours bon pour la promenade. Il est vrai que je me console en faisant des chansons, que vous voudriez bien avoir, amour-propre à part; mais je vous les réserve pour un autre temps. Judith me dit bien quelque chose dans sa
mêmes. L'unité du caractère moral et du caractère intellectuel de Béranger se manifeste nettement au milieu de ces rapprochements.
Gucrin, né à Paris le 15 mars 1774, n'avait que six ans déplus que Béranger qui l'avait connu vers 1800, avec Bourdon et M. Evrard. Mort à Rome, le lOjuillet 1<S35, il repose à côté de Claude Gelée dans l'église de la Trinité du Mont. Nous possédons au Louvre les plus considérables de ses œuvres. Élève de Régnault, il a laissé des élèves célèbres ; mais sa réputation ne s'est p:is soutenue à la hauteur où elle monta, et les élèves de Gaérin n'ont pas imité sa manière de peindre.
Son Marais Sexius (nom imaginaire), qu'il faudrait appeler le Retour de r Exilé, fut exposé en 17!)9 et salué par les émigrés qui virent là une image antique de leurs infortunes. On a vu plusieurs fois des œuvres d'art devenir sou- (iiiin, dans des expositions publiques, un symbole de la pensée d'un parti ou devoir à l'émotion de l'opinion publique un succès extraordinaire. Le Spartacus (le M. Foyatier a eu celte bonne fortune. Le succès du Marais Sextus agit sans doute sur l'esprit du peintre et, l'attachant à son tableau, l'attacha aussi aux idées qu'on y avait voulu voir.
' Mademoiselle Juliette Quenescourt, à présent madame Gautier.
lettre, mais il s'en faut qu'elle me dise tout ce que je voudrais savoir : par exemple, je n'ai pu apprendre d'elle si vous l'aviez accompagnée chez mon oncle. Je serais bien aise aussi de connaître la maladie de ma pauvre tante ; dites enfin à Laisney que je voudrais avoir les chansons qu'il a faites pour Judith et dont elle me parle avec tant d'éloges. J'avais bien pensé qu'un génie comme le sien ne resterait pas muet dans une pareille occasion, lui qui parle quelquefois si inutilement dans d'autres. Je ne vois que vous, mon ami, pour me faire une fidèle narration de tout cela. Ce que Judith ne me dit pas non plus, c'est ce que je lui avais surtout recommandé de me dire à son départ, savoir si vous nous la ramènerez avec Julie et la petite, comme je l'espère et souhaite tant. Dites-moi quelque chose de cela. Tâchez de répondre à me? désirs. Toute la maison vous souhaite, et surtout mademoiselle Duchesne, pour vous remercier de l'excellent gâteau que Julie lui a envoyé, et auquel j'ai goûté ce matin. Allons, mon ami, encore un voyage pour moi; je pardonnerai à Judith de prolonger son.^absence à ce prix.
Et Mascré, notre grand philosophe, dites-lui que j'apprends avec peine que son ambition va toujours croissant. J'ai maintenant une bien piètre opinion de lui.
Je charge Judith de vous embrasser tous, et de faire mes amitiés à mon oncle, ma tante, à François de Paule et à sa femme. Tout à vous. Béranger.
J'ai la goutte au pied gauche. Beau sujet de chanson !
A MONSIEUR QUENESCOURT
Ce 24 juin 1812.
Il est bien vrai, mon ami, que nous avons été assez paresseux de lettres depuis quelque temps; mais je présumais
DE DÉRANGER. i09
bien que nous n'avions à nous apprendre que les différents résultais des malheurs publics. Sans doute, ils ne sont point tels ici que chez vous, mais on ne se ressent pas moins de la misère générale, et je vous assure que jamais loi n'a plus attristé notre capitale que celle de la garde nationale. L'exagération du mal, ajoutée au mal réel, avait d'abord répandu la consternation. Il n'a fallu rien moins que l'histoire des Mineurs de Liège et les querelles de Geoffroy pour nous distraire un peu. Ces distractions n'ont sans doute pas été bien puissantes pour les pauvres affamés de votre pays. Combien n'est-il pas heureux que mes affaires aient bien tourné! Cela vous donne plus de moyens d'être utile à tant de malheureux dont les cris doivent vous déchirer le cœur.
Ceux de Juliette sont un peu moins inquiétants. Il paraît que la demoiselle est bien volontaire; il paraît aussi qu'elle veut devenir une jolie fille; bon Dieu! avec deux pareils défauts, qu'en fetpns-nous?
Ce que vous dites de *** m'aurait fait plus de plaisir autrefois; qu'il se marie, qu'il soit heureux, c'est-à-dire qu'il soit riche, et vivent les bonnes têtes!
Je conçois les inquiétudes de Laisneypour la santé de son père; mais il est des événements auxquels on doit se préparer, quoi qu'il puisse nous en coûter. Dites-lui que, par un vrai guignon, son affaire ne paraît pas devoir finir de sitôt peut-être, et que, pour surcroît, M. Cottineau, le chef de bureau que je connais, vient de quitter cette administration : ce qui nous livre à la merci du successeur, que je ne connais pas.
Vous ne me dites rien de Mascré; sa philosophie tient-elle bon contre la famine? Il faudrait maintenant que je la visse sortir triomphante des plus cruelles épreuves pour me réconcilier tout à fait avec elle. C'est une de ces philosophies
ilO CORRESPONDANCE
babillardcs qui n'ont de cœur qu'au coin du leu; qu'il y a loin de cela à ce brave Montaigne, que le seigneur de la Motelette dit aimer tant! Je n'en veux pourlant point trop faire l'éloge, car il n'est que trop vrai que nous nous donnons la main bien des fois; mais c'est aussi plutôt au coin du feu qu'en marchant : il est bien plus conséquent avec ses principes que je ne le suis avec les miens. Je l'ai pourtant lu, comme il lisait, à petites traites, et je suis arrivé à la fin tout disposé à recommencer, et sentant bien mieux alors tout le prix du cadeau que Laisney m'a fait. Il ne m'eût peut-être fallu que sa fortune pour le valoir de tout point, génie à part cependant. Mais que cet homme-là m'a volé d'idées ! Je puis vous le dire, puisque vous me l'avez dit. C'est plaisir de se rencontrer avec un pareil homme; mais croyez- vous qu'il n'y ait pas beaucoup de Montaignes au monde? Je crois qu'il y en a plus qu'on ne pense, et que c'est peut-être parce qu'ils^ont un degré dé perfection de plus qu'on l'ignore. Michel ne devait jamais écrire : ce serait pourtant bien fâcheux! et puis les bonnes excuses qu'il se crée ! comme il s'embabouine de prétextes ! « C'est pour que mes fautes soient utiles, et non pour qu'il m'en revienne le plus petit lopin de gloire, » dit ce bon Perrigourdin ! Fadaises! peut-on dire à mon philosophe, dans son langage si plaisamment raisonnable. Nous allons, au reste, voir l'éloge de Montaigne sortir de l'Académie *: soyez bien sûr qu'on ne lui reprochera pas d'avoir écrit : c'est peut-être là le plus grand joint de sa cuirasse.
J'écris aussi, et si ce que Buffon a dit du génie, que c'est une aptitude à la patience, est absolument vrai, j'ai furieusement de cette drogue; figurez-vous, mon ami, que je suis
* Allusion uu concours d'éloquence où M. Villemain obd'nl le prix.
obligé de refaire les deux tiers de mon second chant; les cent premiers vers m'ont déjà occasionné des changements qui donnent à ce début un air tout nouveau. Je suis plus content que pour mon premier chant : celui-ci a déjà subi aussi plusieurs corrections depuis que vous l'avez lu. Enfin je travaille continuellement, mais j'avance peu : il faudra pourtant bien que cela finisse. Arnault, à qui dernièrement je faisais l'histoire de ces corrections, sans les lui communiquer toutefois, s'étonnait de ma constance et de mon peu d'empressement à me faire connaître; il m'invite souvent à publier mes ouvrages : je n'en ferai rien que je ne les aie portés au point de perfection oii je sens que je puis arriver ; ensuite il en sera tout ce qui plaira au sort; mais je ne crois pas recueillir jamais le fruit des peines que je me donne. J'ai tort, au reste, d'appeler *peines ce qui est plutôt un charme pour moi qu'une occupation.
Judith doit partir avec une parente qui va à Gompiègne ; je trouve raisonnable cet arrangement dont elle dit vous avoir parlé; quant à moi, vous ne pouvez pas croire à la possibilité du voyage. Lucien est toujours savant \ Mille amitiés à ce qui reste de moines. Embrassez bien Julie et Juliette. Ecrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de tout le monde. Antier se joint à moi pour les amitiés comme pour les embrassades.
A MONSIEUR QUENESCOURT
J'apprends par Laisney l'indisposition de Juliette : j'aurais dû l'apprendre par vous. Mais il paraît, mon ami,
'C'est-à-dire très-paresseux el très-ignorant.
qn*il est. tout à fait inutile de vous faire des reproches sur
votre paresse. Je ne vous en ferai donc plus.
Je suis sûr que cette pauvre Julie est bien dans l'inquiétude, et qu'elle ne veut pas se persuader que les petits malaises d'un enfant sont un tribut qu'il faut payer pour éviter les maladies sérieuses.
La bonne constitution de la petite, sa conformation bien égale, et où ne se manifeste pas d'excès de force, chose bien redoutable, me donnent l'assurance et doivent vous la donner aussi, qu'il n'y a que les accidents à craindre, mais nullement une simple dentition qui ne s'opère jamais sans quelques douleurs.
Les mères ne se rassurent pas facilement, je le sais; mais pourtant Julie ne peut trop s'en rapporter à vous qui n'avez pas moins intérêt qu'elle à bien voir dans cette circonstance. Je vous recommande seulement de laisser peu droguer Juliette. J'ai sous les yeux l'exemple du danger de trop multiplier les médicaments. L'enfant ne pouvant aider à démêler ses souffrances, offre trop de chances hasardeuses à la médecine, et la nature qui n'est point encore viciée opère d'elle-même, avec plus de certitude que l'art. Il ne faut employer que les adoucissants, éviter le trop grand échauffement et nourrir modérément. Je fais le médecin, comme vous voyez, mais c'est d'une manière si peu doctorale, que cela doit vous donner confiance.
Ecrivez-moi pour Judith qui va compter les jours jusqu'à l'arrivée des nouvelles.
Embrassez bien pour elle et pour moi Julie, que nous engageons à la confiance et de qui Judith voudrait pouvoir partager la fatigue et la peine.
Adieu, mon ami, écrivez-nous, et comptez sur mon élt;rnol attachement. Béranger.
DE I^ÉRANGER. 175
P. S. Laisiiey m'a CaiL bien plaisir de m'éciirc, mais il ne m'a pas dit ce que je désirais t;inL savoir, ce qu'il taisait à Senlis quand la diligence l'y a laissé. Je tiens singulièrement à ce petit détail, qui ne peut que bien figurer dans son
histoire.
LXÎV
A MONSIEUR QUENESCUUiiï
Ce '2 juiUul 181'2.
Je voulais, mon cher ami, vous écrire le lendemain de ma lête, la tête encore tout échauffée, non de vin, mais de plaisir, car l'on n'a bu que raisonnablement; et n'attribuez pas cela à notre pauvreté, mais bien à notre tempérance. Antier et les demoiselles voulaient me faire la surprise d'une partie de campagne; le déjeuner que j'ai fait préparer a dérangé le complot. Nous avons donc déjeuné chez nous, Bourdon, Antier, Judith, ces demoiselles et Evrard qui, par hasard, est venu me voir ce jour-là. Nous n'avons éprouvé d'autre contrariété que Guernu qui s'est jeté un moment à travers notre gaieté, mais il n'est point resté, ce que ces demoiselles ont trouvé très-heureux. On a chanté comme vous pouvez le croire; les impromptu même s'en sont mêlés. Je ne vous envoie pas les couplets qu'Antier a faits, parce que tout leur sel est d'être dans la bouche de nos dames, et que d'ailleurs vous ne pourriez pas les chanter; quant aux miens, je les avais faits pour toutes les circonstances de notre vie, et ils vous conviennent comme à nous. Les voici, je les crois bons :