LA VIEILLESSE
Air : De la pipe de tabac.
Nous verrons le temps qui nous presse Semer les rides sur nos fronts ; Quoi qu'il nous reste de jeunesse,
* Cette chanson figure dans le recueil de 1815 et nous pourrions n'en citer
174 COKRESPONDANGE
Oui, mes amis, nous vieillirons {bis).
Mais à chaque pas voir renaître Plus de fleurs qu'on n'en peut cueillir, Faire un doux emploi de son être.
Mes amis, ce n'est pas vieillir.
En vain nous égayons la vie
Par le Champagne et les chansons,
A table où le cœur nous convie,
On nous dit que nous vieillissons {bis).
Mais jusqu'à sa dernière aurore.
En buvant Irais, s'épanouir.
Même en tremblant chanter encoïc,
Mes amis, ce n'est pas vieillir.
Brùlons-nous pour une coquette, Un encens d'abord accueilli.
Bientôt, peut-être, elle répète, Que nous n'avons que trop vieilli {bis). Mais vivre en tout d'économie, Moins prodiguer et mieux jouir.
D'une amante faire une amie, Mes amis, ce n'est pas vieillir.
Si longtemps que l'on entretienne Le cours des folles passions S Puisqu'il faut qu'enfin l'âge vienne, Qu'ensemble au moins nous vieillissions {bis). Chasser du coin qui nous rassemble Les maux prêts à nous assaillir, Arriver au but tous ensemble.
Mes amis, ce n'est pas vieillir.
Cette chanson a paru faire plaisir, et l'on n'attendait rien d'aussi honnête de ma part.
Nous avons tous bu à votre santé, et ce n'est ni Judith ni moi qui l'avons proposé. Nous avons fait plus; car vous avez été, ainsi que Julie, longtemps le sujet de notre entre-
ici que le tiU-e ou le i)remier couplet ; mais il y a plaisir à voir une de ces chansons de jeunesse dans le caïke où Déranger l'a placée. • Déranger a corrigé plus tard et a mis :
Le cours heuicu.v des passions.
DE BÉRANGEll. 175
tien, et nous avons tous conclu que vous aviez mieux vu que nous dans nos affaires. Vous voyez que, quelque amusement que nous ayons pris, nous n'en avons pas moins dû regretter les absents.
Notre déjeuner a fini à cinq ou six heures. Nous avons joué un peu; nous avons été nous promener ensuite, et nous nous sommes réunis à table de dix heures jusqu'à minuit passé. Nous étions aussi bien accroc iiés que possible, et je crois bien que personne n'a regretté sa journée.
Deux autres déjeuners s'en sont suivis, grâce aux restes, et c'est ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt. D'ailleurs, tout cela n'était pas bien pressant à vous apprendre. Donnez-nous des nouvelles, et de mes amis, et de mes parents, mais surtout ne tardez jamais à nous en donner de Julie et de Juliette, pour que je puisse répondre à ceux qui m'en demandent, parmi lesquels mademoiselle Duchesne n'est pas la dernière. Adieu, mon ami, embrassez-les et rappelez-moi au souvenir de nos bons moines.
Judith vous embrasse mille fois tous.
A MONSIEUR QUENESCOURT
(Fin juillet) 1812.
Je ne vous écris, mon cher ami, que pour vous chercher querelle, non pas pour une seule chose, mais pour mille. Pouvez-vous bien, maudit paresseux, nous laisser dans l'inquiétude comme vous l'avez fait! Ma le^ttre à Laisney n'a pas dû vous laisser de doute à cet égard. Peut-être, sans les continuelles jérémiades de Judith, me serais-je moins alarmé; j'aurais pu même ne pas m'alarmer du tout ; mais la peur des autres a fini par .me gagner.
Autre querelle. Vous ne me donnez pas signe de vie à ma
fêle, ce à quoi je n'aurais jamais songé. Mais ne voilà-t-il pas que, pour une margot^ vous vous mettez en dépense et nous envoyez du vin qui eût été bu bien plus gaiement à la Saint-Pierre! A quoi diable pensez-vous? Quant au poisson, passe, je ne l'aime pas. Mais ce vin qui nous a paru si délicieux, et qu'il nous a fallu partager avec un monde de pensionnaires! Jamais la pension ^ ne m'avait paru aussi bien peuplée. Bourdon, Antier et moi pleurions à chaque coup versé à ces maudites gens, qui tous avaient, ce jour-là, une soif d'enfer. Je vous demande s'il y avait avec cela le moyen d'être gai : aussi n'ai-je point chanté une chanson que j'avais faite pour la circonstance et qui, par bonheur, à l'aide de quelques retouches, est devenue chanson de portefeuille fort gaie et fort gaillarde, intitulée Margot.
Le dimanche précédent, Antier m'avait apporté un déjeuner complet que nous avions expédié avec ces demoiselles. Retenus à dîner par elles, nous les avons conduites avec Bourdon à l'Odéon pour voir Faldoni. Judith a copieusement pleuré; Virginie a été sur le point de se trouver mal, et les trois cavaliers ont manqué d'étouffer de rire. Jamais peut-être, mon ami, il n'avait paru sur un théâtre de la capitale, les boulevards compris, un ouvrage aussi effroyablement mauvais. Je connais tel mélodrame qui est auprès de cette pièce ce que le Misanthrope est en comparaison de la Chatte merveilleuse, et ne croyez point qu'il y ait exagération.
Judith, Virginie", Bourdon et moi avons été à Saint-Germain mercredi pour la Sainte-Madeleine. Nous redoutions un peu d'ennui; mais le dîner, fourni des vins que nous
' Pour une fcle de sninte Margiicnle, celle de l'uiic des demoiselles Mellel. '•' De la rue Bellefonds.
^ Virginie Mellet.
avions portés, a fini on ne peut plus gaiement. Vous ne vous figurez pas toutes les folies que nous avons faites. Que ne nous avez-vous vus sur la route, nous battant. Bourdon et moi, contre des charretiers que nous voulions séparer et qui, sans nous, auraient cessé de se battre un quart d'heure plus tôt. Ils s'étaient accrochés, et en étaient venus aux cheveux; c'était bien certainement la première fois qu'ils se voyaient, Bourdon ne leur criait pas moins : Deux amis doivent-ils se traiter ainsi! Quant à moi, j'éclatais de rire de l'apostrophe un peu bachique, mais ces demoiselles criaient à tue-téte contre les charretiers et contre nous. Enfin, après avoir manqué d'être rossés à notre tour, par ceux que nous avions voulu faire vivre en paix, nous remontâmes dans notre wisky, et nous payâmes une place de lapin à un petit joueur de violon qui accompagna nos refrains de chansons jusqu'à Paris, où nous arrivâmes à minuit.
Vous voyez que depuis quelque temps j'ai eu des jours d'agrément, mais le détail que je vous en donne me fait oublier de continuer mes querelles.
Je reçois votre lettre, Antier est là; je la lis devant lui, et vous ne me dites pas un mot pour le pauvre frère Bienvenu \ Oh! gardien! heureusement qu'il ne doute pas de vous, et que je puis lui donner des répondants.
Je pourrais trouver encore je ne sais combien de motifs de noise, mais nous verrons comment vous vous tirerez de ceux-ci.
Virginie^ doit vous remercier de son côté. Je ne vous dirai donc rien pour elle ; Judith et Lucien vous embrassent, ainsi que Julie et Juliette, et vous prient de nous donner plus souvent de leurs nouvelles et des vôtres.
• Surnom accordé à M. Aiitier quand il visitait la communauté des Sans-Souci. "^ Virginie Mellet, plus tard madame Bourdon, morte récemment. I. 12
A MONSIEUR QUENESCOURÏ
Ce samedi, 1S12
Je ne vous ai pas répondu plus tôt, mon ami, parce que ce n'est qu'hier que nous avons reçu votre envoi et que je voulais vous en accuser réception. Théophile n'est point encore venu; s'il tardait trop, je le ferais prévenir de passer chez nous.
Julie a été plus empressée que vous à nous annoncer son arrivée, car il me semble que vous avez tardé d'un jour, et nous comptions les instants. Mais enfin vous revoilà dans vos foyers et tous en bonne santé comme nous le souhaitions; quoique ce ne soit pas un long voyage, c'est toujours beaucoup pour un enfant. Nous craignions aussi pour Julie qui a dû avoir Juliette constamment sur les genoux, Fanny^ n'étant point avec elle dans la voiture.
Quant au vide dont vous vous plaignez, vous devez bien croire que nous l'avons également éprouvé, et je suis sûr que Judith n'est point encore bien remise de cet ennui-là. Sa santé n'est pas très-bonne dans ce moment. Je crois même qu'elle se soigne, ce qui pourrait bien ne lui rien valoir. Moi, je me porte bien, grâce au ciel. Ma goutte me tourmente un peu cependant; mais je ne puis trop me plaindre, elle s'y prend si joliment avec moi ! Elle s'approche avec tant de civilité de peur de m'effraycr : c'est le bout du pied que d'abord elle me pince ; elle montera sans doute insensiblement, et quand elle arrivera à l'estomac, je serai fait à elle comme Socrate l'était à sa femme; au fait, ce pourrait bien être là ma Xantippe.
* La servante.
DE BÉIUNGER. 179
Je n'ai point encore renoncé tout à fait aux chansons, mais cependant je m'occupe déj.à de mes poésies.
Anlier, chez qui Judith et moi avons dîné avec plusieurs amis, il y a huit jours, vous dit mille choses; il embrasse Julie et Juliette. Je vais lui écrire pour l'inviter à déjeuner avec nous dimanche. Ce déjeuner est mon banquet que je me donne. Pourquoi n'avez-vous pas pu rester jusque-là?
Une nouvelle. Sachez qu'il est certain que le pape est arrivé à Fontainebleau il y a trois jours. On dit le voyage pacifique*.
Mille et mille amitiés à tout le monde de la part de tout le monde. Embrassez bien Juliette.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Nous nous impatientons fort, mon ami, de ne pas recevoir de vos nouvelles. Je ne pense pas que vous n'ayez point reçu ma dernière, écrite il y a dix ou douze jours; pour moi, je connais assez votre paresse pour lui imputer votre silence ; mais Judith n'est point aussi tranquille et elle s'est déjà figuré une foule d'accidents plus jolis les uns que les autres, et dont le moindre est votre mort; celle de Julie et de Juliette, voire même celle de Laisney. Ah ! vous pensez bien, mon ami, que vous ne sauriez trop vite lui envoyer un certificat de vie.
* En effet, Pie VII n'avait fait aucune résistance pour venir de Savone à Fontainebleau. Une iietile indisposition l'avait seule arrêté sur la route du mont Cenis. A Fonlainebleau il avait la permission de dire sa messe et de bénir les fidèles tous les dimanches, l'on de monde y allait. La papauté était bien déchue y de son prestij^c et ses malheurs n'attiraient que l'attention du clergé. La nation y était indifférente. On suivait plus volontiers de l'œil l'armée immeii, e qui s'était enfoncée dans le Nord.-^-t' t|^« 5'H^ <l.x^ c^'.cn.'i U\^k
Au fail, j'ai bien aussi quelques inquiétudes, mais qui ne vont pas tout à fait aussi loin. Dans tout autre temps j'aurais peut-être supporté plus patiemment votre négligence; mais après avoir été quelques jours ensemble, lorsqu'on regarde presque encore autour de soi si l'on a tout son monde, il est nécessaire que les relations épistolaires soient entretenues avec un peu plus de zèle : ce n'est pas le cas d'être paresseux, convenez-en.
Je n'ai rien de bien important à vous dire. Grappe, le père, a fait une maladie violente qui l'a conduit aux portes du tombeau. Il est sur pied maintenant.
Je fais toujours des chansons ; mais moins pour mon plaisir que par une sorte de calcul. Je vous soumettrai mon raisonnement à cet égard. Qu'il vous suffise aujourd'hui de savoir que mes nouvelles sont honnêtes et que je crains que le calcul et l'honnêteté leur nuisent et même m'en dégoûtent.
J'ai été à la campagne (chez Arnault) il y a huit jours et ne me suis point ennuyé.
J'ai eu connaissance de différentes circonstances qui me prouvent que ce pauvre Bosquillon n'est pas heureux du côté de la fortune. J'en suis bien fâché.
Donnez-moi des nouvelles de Laisney, à qui je me promets d'écrire incessamment, de ses bons parents, de Beaulieu, de sa famille, et du seigneur de la Motelclte'; avez-vous bien dit à ce faux philosophe quelle mauvaise idée j'ai maintenant de sa raison et même de son courage, depuis qu'il a cru mourir d'une indigestion? Dites-le-lui cent fois, je vous prie. Je parlais de lui ici avec une sorte d'orgueil ; mais je travaille maintenant à détruire la réputation que je lui avais faite : dites-le-lui aussi.
* Jluscré.
Judith et Lucien vous embrassent de tout cœur, et vous chargent d'embrasser Julie et ma filleule pour eux, faitesen autant pour moi.
Tout à vous. Béranger.
P. S. Je n'éprouve toujours pas d'anicroche pour l'Institut. Les retenues de ce mois ont été même moins fortes.
Autre P. S. On parle encore, mais assez sérieusement, de faire vendre notre pauvre maison^ — Où irons-nous?
A MONSIEUR BOSQUILLON WILIIEM.
8 octobre 1812.
Je voulais, mon cher Wilhem, t'écrire à la campagne; mais, pensant que tu ne pourrais rien changer à tes arrangements, j'ai préféré attendre jusqu'à ce jour, sûr que tu ne peux tarder à revenir. Voici ce que j'avais à te dire : J'ai écrit une lettre, qu'Arnault a signée avec plaisir, pour M. de Wailly^ La recommandation est pressante, et il est engagé à faire pour toi ce qu'il pourra, sans rien indiquer de positif. Peut-être eût-il été bon de le voir pendant les vacances; mais ton éloignement rendait la chose impossible. Au reste, vois-le le plus tôt possible. Je lui parle de la réserve de ton caractère, afin qu'il ne soit pas surpris du peu de démarches que tu feras auprès de lui. Celle-ci est absolument nécessaire, et il ne faut pas oublier de rappeler Arnault à son souvenir. Tout cela ne servira peut-être
' L'hôtel des bureaux de l'Université qui se trouvaient d'abord rue de Bourgogne, annexés à ceux du Corps législatif, et qui furent ensuite placés dans l'hôtel où est aujourd'hui l'École des ponts et chaussées,
- Etienne-Augustin de Wailly,né en 1770, neveu de l'architecte de Wailly, et parent de Fourcroy qui le fit nommer pmviseur du lycée Napoléon si fameux, sous sa direction, dans les concours universitaires.
-à rien; mais enfin nous aurons fait tout ce que nous pou vions.
Adieu, mille choses honnêtes à madame Wilhem.
A MONSIEUR BOSQUILLON WILITEM
28 octobre 1812.
Je suis Irès-fâché, mon cher ami, du motif qui te fait remettre le dîner en question ; mais tu sens que c'est la plus grande peine que j'en puisse éprouver, puisque la partie n'est que remise. Je connais assez les maux de dents pour plaindre madame Wilhem de tout mon cœur, et je lui en aurais voulu singulièrement, si elle m'eût reçu aujourd'hui, en dépit de ses souffrances : à mercredi donc. Au reste, j'espère t'aller voir avant ce jour, car encore faut-il hien que nous laissions le temps à la fluxion d'arriver à son terme. Je ne prétends pas effrayer madame Wilhem, mais j'ai vu des fluxions durer plus de huit jours. C'est ce qui me fait prier Dieu pour que la sienne soit dissipée à l'instant où tu recevras l'assurance de mon sincère attachement.
Tout à toi. Béranger.
P. S. Lebrun* m'a fait faire des compliments par la nièce d'Arnault, et Antier m'a appris qu'il était parti pour Genève. Si tu lui écris, dis-lui que je me disposais à l'aller voir, mais qu'il est un peu loin.
< M. Pierre Lebrun, derAcadéinie française. Nous retrouvons plus d'une fois le nom de col ami ancien (jui fut l'un des plus aimés et qui esi resté le plus dé" voué à la mémoire de BéraiiL'^er.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Paris, ce 14 janvier 1813.
Je m'étais bien promis, mon cher ami, de ne point vous écrire de sitôt, tant vos excuses m'avaient semblé mauvaises; mais la lettre que je viens de recevoir de Laisney me fait passer par-dessus mes griefs ; elle m'a beaucoup affligé et vous affligera également; je suis obligé de vous la transmettre. Je ne sais si cela rentre dans ses intentions, mais je méconnaîtrais l'amitié que vous lui portez si je vous en faisais un mystère. Vous y verrez que nous avions trop bien prévu la suite que devaient avoir ses mauvaises opérations. Il se trouve, à ce qu'il paraît, dans une situation bien pénible. La vôtre, à ce qu'il paraît aussi, n'est point assez aisée dans ce moment pour que vous lui soyez grandement utile, au moins par des avances de fonds; mais des conseils, mais du crédit, ne peuvent-ils le retirer d'embarras? En est-il au point d'être tout à fait sans ressource? Je crains que sa tête, qui est si faible, n'exagère encore les malheurs de sa position. S'il y a des moyens que moi je ne puis ni deviner, ni trouver, ne serait-il pas convenable que vous vous mêlassiez un peu de l'administration de sa maison? Il n'y entend pas grand'chose. Vous ne pouvez rien à cela ; mais j'en insiste davantage pour qu'il vous remette en main toute la connaissance de ses affaires : qu'il n'achète rien sans vous consulter; qu'il établisse des comptes de toutes ses dépenses et qu'il n'y ait plus deux bourses dans la maison. Sans doute c'est un fardeau à vous imposer, mais vous pouvez faire tout cela chez vous. Peut-être, au reste, ce parti est-il trop tardif, et devons-nous voir ce pauvre Laisney réduit au labeur de ses mains pour tout moyen d'existence.
Ce qu'il me dit de Beaulieu me fait aussi vous engager à faire des remontrances à ce dernier, mais avec cette fermeté que vous ne savez peut-être pas avoir, et qui cependant serait nécessaire dans cette occasion.
Quant à moi, je ne puis que donner des conseils; mais, si vous ménagez quelque ressource pour venir au secours de mes besoins trop fréquents, employez-les pour ce pauvre diable. Je suis bien résolu à ne vous plus importuner et à me suffire. Ne me comptez donc plus au nombre de vos pensionnaires, ou pour mieux dire de vos pensionnés. Croyez qu'avec un peu plus d'économie je couvrirai mes dépenses.
Embrassez mille fois Julie et Juliette pour Judith, Lucien et moi, qui tous trois vous embrassons, et mettez-vous bien dans la tête que je ne vous pardonne pas de ne me point tirer sur-le-champ d'inquiétude.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Je VOUS remercie, mon ami, de la promptitude que vous avez mise à me répondre et à me tirer d'inquiétude. J'ai écrit hier à Laisney. Je lui recommande de vous communiquer ma lettre. Vous y verrez que je ne lui farde pas les vérités qu'il mérite. Je lui parle aussi de mariage, et je suis bien de votre avis, que ce moyen est peut-être le seul qu'il y ait pour le mellre bien dans ses affaires. Il lui faut cependant souhaiter une femme de tête, qui sache allier la douceur à la fermeté. Ajoutez qu'il est nécessaire qu'elle soit entendue au commerce, et qu'elle apporte quelques écus. Connaissez-vous dans votre pays une réunion de tant de qualités? je serais
tenté de le croire. Je crains bien que toutes ces affaires ne vous donnent plus d'embarras que vous n'aimiez à en prendre. Quant à ce que vous me dites de Beaulieu, j'en suis vraiment fâché. Il est assez difficile de savoir quel parti prendre à son égard. Je le crois maintenant hors d'état de gagner sa vie de son état, ailleurs qu'à Péronne, et Laisney doit maintenant s'occuper d'entretenir d'ouvrage son neveu, qui bientôt va lui-même avoir les charges que le mariage ne donne que trop tôt. En admettant qu'on parvînt à faire rétablir la feuille d^annonce, cela ne fournirait point encore assez.
Quant à ce petit Beaulieu, il vaudrait peut-être mieux, plus lot que plus tard, engager le père à lui donner un autre état. Peut-être le temps amènera-t-il quelque moyen imprévu qui tirera encore Laisney d'embarras à cet égard. Je crains comme vous pour ce pauvre Delaporte ; cependant on nous assure ici qu'on laisse si peu passer de lettres de la grande armée, qu'il serait encore possible qu'il eût échappé aux effroyables malheurs qui ont accablé nos troupes, et qu'il eût tenté vainement de vous le faire savoir. Maintenant on peut dire : « Heureux ceux qui sont en Espagne ! » Nous allons éprouver des retenues dans notre administration pour un don de chevaux.
Adieu, mon ami; j'embrasse tout le monde.
p. s. Judith ne cesse de rêver de vous tous et veut que je vous le dise. Elle vous embrasse tous trois et serait bien aise de savoir si Juliette est encore incommodée de sa chute. Que voulez-vous que je dise à Théophile?
A MONSIEUR QUENESCOURT
20 février 1813.
Nous avons reçu avec le plus grand plaisir l'assurance que Juliette était mieux; je craignais, mon ami, que vous ne nous fissiez attendre un peu longtemps ces détails satisfaisants : ce n'est pas que la lettre de Laisney m'eût donné des idées bien inquiétantes, mais ce qui nous eût donné l'alarme, c'eût été votre silence, et vous savez combien quelquefois le vôtre a de durée, soit dit sans reproche.
Nous sommes aussi dans les maladies jusqu'au cou. J'ai d'abord eu un rhume de cerveau d'une telle violence, qu'il m'a causé une fièvre de huit jours avant de se déclarer; il est à sa fin. Lucien a été pris d'une fièvre rouge, scarlatine, comme bon vous semblera, qui l'a rendu assez malade; et les suites étaient plus à craindre que la maladie même. Le voilà confiné à la chambre pour près d'un mois. Cette pauvre Judith l'a fait coucher dans son lit, et en a établi par terre un pour elle, ce qui n'est ni sain ni doux : cela, dit-on, ne pouvait s'arranger autrement. Il est vrai qu'il fallait qu'il fût couché et entretenu très-chaudement; pour surcroît de peine, Judith est aussi la garde-malade de mademoiselle Duchesne, qui est tombée dans l'état de santé le plus affligeant. Mademoiselle Duchesne touche à sa fin, et aura le sort déplorable de se survivre à elle-même ; sa tête se perd tout à fait, et cette aliénation est d'autant plus pénible, qu'elle laisse trop d'intervalles lucides pour que la malade ne sente pas combien sa position peut devenir affreuse, ayant dans sa jeunesse éprouvé un semblable malheur.
Je vous laisse à penser combien Judith a à souffrir d'un
pareil spectacle. J'ai bien des sujets de chagrin aussi, mais je ne les lui ai pas encore communiqués, pour ne point aggraver les siens. Je vous en ferai part incessamment, non pour les faire retomber sur vous, mais pour en adoucir l'amertume. En attendant, ne vous alarmez pas trop, sachez même que je n'ai jamais plus travaillé qu'en ce moment, que je viens de finir un long épisode pour mon poëme \ dont je suis assez content, et que je veux vous envoyer quand le morceau auquel il se rattache sera entièrement fini, ce qui, j'espère, du train dont j'y vais, ne tardera pas. Il y a longtemps, mon ami, que vous ne m'avez entendu parler sur ce ton. Il est bien vrai que depuis longtemps je ne m'étais senti la même ardeur : aussi fais-jc des vœux pour qu'elle dure.
Je suis fâché que Laisney ne vous ait point communiqué ma lettre, mais j'en devine la cause; elle lui fait honneur. Je lui parlais sur son compte avec une franchise que peut seule autoriser notre vieille amitié; mais j'y poussais celte franchise jusqu'à lui parler de la nécessité d'un mariage, fondée sur la négligence de sa mère et sur le besoin que son pauvre père avait d'être décrassé. Enfin, mon ami, j'ai peut-être un peu passé les bornes, et je suis d'autant
* « Poëme pastoral, dont le sujet touchait à l'époque de Jeanne d'Arc, » dit Béranger dans Ma Biographie. Il dit encore : «Les corrections que je lis à mon poëme pastoral, ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus de secrets de notre langue. »
C'est dans la dédicace de ce poëme, auquel le censeur [Lemontey refusa de donner son visa, que se trouvait ce passage dont nos lettres nous font si bien comprendre le sens :
Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire, Mes vers et moi que nous mourions obscurs? Jamais, hélas ! d'une noble harmonie L'antiquité ne m'apprit les secrets.
L'instruction, nourrice du génie, De son lait pur ne m'abreuva jamais.
Que demander à qui n'eut point de maître? Du malheur seul les leçons m'ont formé, Et ces épis que mon printemps voit naître Sont ceux d'un champ où rien ne fut semé.
plus tenté de le croire, qu'il n'a point répondu à cette rude lettre; cela me fait penser que vous ne répondez jamais à ce qu'on vous écrit, et que je vous avais prié de m'apprendre avec qui vous vouliez le marier.
Je pense quelquefois que voici le printemps qui vient, et que vous nous avez promis de venir tous nous voir pour ce temps. Judith y pense peut-être encore plus que moi, et Lucien ne l'oublie pas; moi je ne puis songer à ce que je ferai.
Nous nous réunissons pour embrasser la petite malade et Julie, à qui nous voudrions voir moins de penchant à s'inquiéter. Juliette est dans l'âge où les accidents se répètent sans cesse et ne sont pas pour cela plus dangereux. Mais il est bien difficile de faire entendre raison aux mères. Eh! mon Dieu, qui sait si cela ne fait pas le bonheur des enfants?
N'avez-vous point de nouvelles de Delaporte? Faites-moi savoir sous quelles désignations on pourrait en avoir. Donnez-moi aussi des nouvelles de ma famille si vous en avez ; ma tante Bouvet m'a écrit en réponse à ma lettre de nouvelle année.
Tout à vous pour la vie.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Ce 28 février 1813.
Je vous écris dans une mauvaise disposition, mon ami; vous saurez que cette pauvre mademoiselle Duchesne est morte le jour même où ma lettre a dû partir. Une crise nerveuse l'a emportée. On ne pouvait souhaiter qu'elle allât loin, vu son espèce de démence; mais on cioyait ce-
pendant qu'elle avail plus longtemps à soufirir. Celte mort a été un coup pénible pour Judith; vous la connaissez.
J'ai été le maître des cérémonies faute de parents, et le froid de l'église et du cimetière m'a si fortement saisi, que mon rhume de cerveau, qui touchait à sa fin, a été arrêté subitement et transformé en un gros catarrhe cérébral, semblable à celui que j'ai eu il y a deux ans. Il m'a été annoncé par une des fièvres les plus violentes qu'on puisse avoir.
J'étais à table chez des amis, à qui j'aurais manqué; j'ai voulu tenir bon, et, en effet, quoique je sentisse mes dents claquer, j'ai bu, ri et chanté au point de faire illusion; mais il m'en a coûté cher. Je suis rentré à la maison dans un état à faire pitié. J'ai eu des moments d'effervescence qui ressemblaient au délire; enfin Judith a été obligée de me veiller. Un extrême embarras dans la tête, des douleurs aiguës et une fluxion m'ont mis au fait de mon mal. Je ne mange pas. J'en suis à la tisane et au bouillon aux herbes pour mes jours gras. Sans doute vos jours gras ne seront pas trèsgais non plus; cependant j'espère bien qu'ils ne seront pas aussi tristes que les noires.
Judith, et Julien qui se porte bien maintenant, dîneront mardi chez mon oncle. Votre pauvre ami sera tout seul. Buvez à sa santé, buvez surtout à sa résignation, et souhaitez-lui courage et joie : il en a bien besoin. Malheureusement mon indisposition a suspendu mon travail : je ne puis m'appliquer même à la lecture. Ma tête est trop malade, et le mal qui se calme un peu dans la journée reprend la nuit toute sa violence.
Je n'ai pu aller toucher à la poste le bon que vous m'avez adressé ; au reste, voilà quelque temps que nous n'avons vu Théophile. Quand je serai rétabli, j'irai à sa recherche pour lui remettre cet argent.
i90 CORRESPONDANCE
Dites bien des choses à Laisney et félicitez-le sur le sursis de Rouillard. Il faut bien espérer de cette affaire.
Judith et moi rêvons bien souvent de vous tous. Nous vous voyons toujours débarquant au milieu de nous. Embrassez et la mère et la fille pour vos bons amis, et écrivezleur de temps en temps.
A MONSIEUR QUENESCOURT
Tenez-vous assuré du plus joli logement de Paris. J'y ai été ce matin à onze heures. C'est-à-dire vingt-quatre heures après le don du denier à Dieu. La propriétaire est arrivée d'hier. Je l'ai vue. C'est une femme qui me paraît aimable et de facile accord, et observez, je vous prie, qu'elle était au lit. Elle m'a répété ce que la portière avait dit. Jouissance assurée du jardin, une petite part aux fruits dans la saison, cave à son choix, bûcher, etc. Cette dame m'a dit aussi, et cela sur ce que j'avançais que d'abord vous auriez peu de meubles, les vôtres n'étant point de forme à figurer à Paris, elle m'a dit qu'elle pourrait vous céder quelquesuns des siens qui lui sont devenus inutiles. Vous verrez tout cela avec elle. Elle ne veut absolument pas faire d'informations : elle ne veut pas non plus du terme que nous étions convenus de lui payer pour sûreté. Elle va faire dresser un projet de bail, et regarde dès à présent le logement comme à vous. Elle ne vous empêchera cependant pas de payer six mois d'avance quand vous réglerez définitivement, clause générale de tous les actes de ce genre. Il eût été possible de ne pas faire de bail, et je sens bien que, si la maison a des désagréments qu'on n'aperçoit point d'abord, on se repentira d'en avoir fait un ; mais, d'un autre côté, vous
vous ôtez la crainte d'un changement qu'une offre peut occasionner ; vous vous faites considérer davantage par le propriétaire, et enfin ce n'est après tout que trois ans à passer dans un local qui vous a plu d'une manière tout à fait particulière et qui présente en effet toutes les commodités que vous pouvez désirer.
J'ai dit à cette dame que vous espériez être à Paris dans dix ou douze jours, au plus tard; je pense qu'en effet c'est là le terme que vous vous fixerez : que votre première lettre m'en donne l'assurance, en m'annoncjant le succès des démarches qu'il vous reste à faire à Péronne, et surtout de la cérémonie matrimoniale.
Judith vous recommande encore une fois sa robe. Elle vous embrasse ainsi que Julie et Juliette, que j'embrasse aussi en les attendant.
A MONSIEUR WILUEM
1" juillet 1813.
Mon ami, La fluxion de Quenescourt diminue : nous avons pris jour pour dîner ensemble; on a préféré le samedi, parce qu'il nous a semblé que tu étais libre ce jour-là : il serait mtilheureux que nous fussions trompés, et Quenescourt nous en voudrait à moi et à Antier qui avons tout décidé. Dumouchel, qui sera des nôtres, me sacrifie un voyage de Versailles, et je lui en sais d'autant plus de gré que tu connais combien il a de répugnance à se trouver avec les personnes qu'il connaît peu. Il n'y a cependant que madame Quenescourt qu'il n'ait jamais vue, car, au fait, il s'est déjà trouvé une fois avec Quenescourt, et je pense bien qu'il n'a peur ni de Judith, ni d' Antier, ni de nous deux qui sommes les seuls convives.
Vu la liste que je t'en donne, je ne pense pas non plus que lu te fasses tirer l'oreille. Si cela t'arrivait, je te déclare la guerre au nom de tous, et cette guerre serait terrible, quoique les rencontres y fussent rares sans doute.
Adieu, mon ami; mes amitiés respectueuses à madame, et crois-moi pour la vie ton dévoué Béranger.
A partir de ce moment (juillet 1815) M. Quenescourt se fixa à Paris et Béranger n'eut plus à lui écrire. La plupart des lettres qui précèdent et qui lui sont adressées ne traitent pas sans doute d'événements bien considérables ; mais elles forment à la tète d'une correspondance longue et variée une sorte de prologue qu'il eût été à regretter de n'y pas voir. Les premiers travaux de notre poète, ses tentatives incertaines, ses peines presque constantes, sa gaieté victorieuse du chagrin, la franchise, la grâce de son amitié, tout y est peint au naturel et de manière à faire bien comprendre le rôle particulier que joua plus tard Béranger dans le monde, lorsque cette gloire qu'il n'avait pas cherchée vint le saisir.
La saison des festins enjoués et des jeunes amours achève ici de sourire. Bientôt le poëte, devenu coryphée de la nation, chantera d'une voix mélancolique :
Combien de fois, auprès de la plus belle, Dans vos banquets j'ai présidé chez vous ! Là, de mon cœur, jaillissait l'élincelle Dont la gaieté vous électrisait tous.
De chants joyeux ma coupe était remplie ; Je la vidais, mais vous versiez toujours. J'ente» is au loin l'archet de la folie : G mes amis, prolongez d'heureux jours !
A MONSIEUR WILHEM
26 novembre 1815.
Mon cher ami, j'ai consulté. 11 faut mettre mon nouveau titre ainsi : Convive du Cavean moderne, et l'on m'en a
dit d'excellentes raisons que je n'ai pas le temps de te rapporter; mais j'ai celui de t'assurer de mon entier attachement.
A MONSIEUR LUCIEN ARNAULT
AUDITEUR AU CONSEIL d'ÉTAT, ALORS ADJOINT AU SÉNATEUR COMMISSAIRE GÉNÉRAL IMPÉRIAL A METZ.
Paris, 16 avril 1814.
Je m'empresse, mon cher ami, de satisfaire à votre juste impatience. Vous n'avez sans doute pas cru que Paris était en cendres, mais vous avez cependant dû craindre pour nous. Enfin les papiers publics seront venus vous rassurer. Nous vivons et nous nous portons bien ; mais l'orgueil national a eu cruellement à souffrir. Votre père, qui reçoit aussi en ce moment une lettre de vous, va vous donner des détails circonstanciés. Les grands intérêts généraux ont jusqu'à présent absorbé toute notre attention; mais enfin il faut bien penser à soi, et sans doute beaucoup de personnes auront à souffrir de ce changement de gouvernement : il faudra se remuer un peu pour se tirer d'affaire, et je prévois pour vous de nouvelles ressources. Nous autres universitaires, nous attendons, agités tant soit peu par la crainte de voir la prêtraille nous arracher la férule des mains. Vous pouvez conclure de vos réflexions et des miennes que ce qui peut devenir un bien général, comme on nous le fait espérer, entraîne beaucoup d'inconvénients particuliers, et que tout le monde ne rit pas encore. Cependant les vœux sont unanimes en faveur de cette paix générale tant désirée et depuis si longtemps inespérée *.
' « En 1814, je ne vis dans la chute ilii colosse que les malheurs d'une patrie que la République m'avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qii; m'étaient indifférents , leur faible«-?e me parut devoir rendre facile la renaissance
Je présume qu'avant peu nous recevrons des nouvelles (le votre frère. L'acte d'abdication rend les arrangements faciles avec les places fortes, et déjà sans doute les négociations sont entamées avec Anvers ^ Mais de quoi vais-je vous parler? Vous vous entendez mieux que moi à tout cela, et il n'est pas jusqu'au métier de la guerre auquel vous ne devez plus être étranger. Quant à moi, de mon château, j'ai vu prendre Ménilmontant et Montmartre, et j'ai vu les obus menacer ma bicoque sans trembler. Après cela, je ne permets plus de plaisanter de ma bravoure.
Ma lettre devient longue, et vous devez vous apercevoir que je me dédommage de l'impossibilité où l'on était de communiquer avec vous depuis longtemps.
Adieu, mon ami, dépêchez-vous de nous revenir, et comptez sur mon inviolable attachement.
M. Bro ^ est ici, il paraît qu'on a des nouvelles de tout ce qui vous intéresse. Béranger.
des libertés nationales. On nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles; malgré la Chai'le, j'y croyais peu ; mais on pouvait leur imposer ces libertés. Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, npri's le déiioùment fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut pas d'abord décidément contraire aux maîtres qu'on venait d'exhumer pour lui. » [Préface de 1855.)
1 Où Carnot résistait toujours. Une capitula que plus tard.
2 Le colonel, plus tard général, Louis Bro, qui, né en 1781, n'avait alors que trente-trois ans. Soldat de l'armée de Saint-Domingue, il traversa tous les champs de bataille de l'I-^urope, et se fit remarquer à Montereau, où il fut nommé oflicier de la Légion d'honneur. Le 5 avril 18U, il lut promu au grade de colonel de chasseurs. Lu 1815, il fut blessé à Waterloo, et, malgré sa blessure, regagna sur les bords de la Loire les glorieux hritjands que les Bourbons allaient licencier devant l'ennemi. Le général Bro a été l'un des amis de Béranger.
M. Alexandre Dumas a parié d;ins ses Mémoires (tome IX) du colonel Bro, « propriétaire, rue des Martyrs, des logements de Manuel, Béranger, Géricault. »
LXXVIU
A MONSIEUR HÉVEILLÈRE
17 août 1814.
Ne vous étonnez pas, mon cher collègue, de n'avoir point reçu d'épreuve de votre article. Il n'est point imprimé, et en voici la raison, dont peut-être on me fera un crime au Caveau, mais que vous trouverez bonne, j'en suis sûr. Votre prose était chez Poulet, que je l'ignorais encore, ne parlant de tout cela qu'au prote. Poulet m'avait précédemment remis un article de correspondant sur je ne sais quelle société épicurienne, article qui, vu sa longueur et le peu de chansons que je me voyais, faisait justement l'affaire du numéro. Je consultai Gassicourt^ et tous deux nous fûmes d'avis qu'il fallait lui donner place au numéro, attendu que cela vous donnerait le temps ou de faire, ou de revoir le vôtre, et que d'ailleurs, puisqu'on voulait publier des notices en volumes séparés, plus il y en aurait d'inédites, mieux cela vaudrait. Ce que nous avons mal calculé, c'est l'étendue de l'article qui nous tient lieu du vôtre, puisqu'il a forcé l'imprimeur de donner deux feuilles et demie. Il est vrai qu'il nous est survenu plusieurs chansons sur lesquelles nous ne comptions pas. Tout cela vous donnera lieu de gronder, vous, trésorier d'une société aussi riche que bien unie. J'espérais au reste vous mettre au courant dans les Catacombes \ mais vous ne nous avez donné que le plaisir d'inscrire votre joli couplet sur le registre mortuaire, consolation qui nous a été refusée par la plupart de nos collègues absents. Il est bon
1 Cadet (le Gassicourt (Cliatles-Louis).
- Les niciiibics du Caveau lircnl, en \Mi, une promenade dans les Calacoinbes. (Voir la Prière d un Épicurien.)
que vous sachiez que nous n'étions que six membres du
Caveau.
Adieu, mon cher collègue, croyez à ma haute considération *. BÉRAjXGER.
P. S. Si vous voulez revoir votre article, écrivez-le-moi.
A MONSIEUR BOSQUILLON WILHEM
il octobre 1814.
J'autorise spécialement M. B. Wilhem à faire graver les paroles de ma romance intitulée Beaucoup d'amour, avec la musique de sa composition. P. J. Bérangek.
* Cette lettre, ainsi que la lettre lxxx, et une autre qui est tout à fait insignifiante, se trouve dans le tome I" des Miettes de François Grille, l'ancien directeur des Beaux-Arts, qui connut Réveillère et Béranger au Caveau moderne, oix Philippon de la Madeleine l'introduisit.
C'est à la fin de 1815 que Béranger fut reçu membre du Caveau, à peu près malgré lui. « Je n'ai jamais eu de goût, dit-il dans Ma Biographie, pour les associations littéraires, et l'idée de faire partie d'une société ne devait pas me venir de moi-même: le hasard décida que je serais membre de celle-ci. Désauçiers eut occa^ion devoir de mes couplets, et chercha à me connaître. Arnault et le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély arrangèrent, à mon insu, un dîner ciiez le frère du maréchal Suchet, où Arnault, qui redoutait ma sauvagerie, me conduisit en feignant de me mener chez le restaurateur. Désaugiers m'attendait là.
•< L'intimité ne tarda pas à s'établir entre nous, et nous n'étions pas au dessert qu'il me tutoyait déjà. Ma réserve naturelle s'en fût peut-être blessée avec tout autre ; mais mon habitude de juger les gens au premier coup d'œil ne pouvait être que favorable à cet homme excellent et de mine si gaie. J'éprouvai un véritable entraînement et ne résistai point aux instances qu'il me fit d'accepter de dîner au moins une fois au Caveau avec tous ses collègues, que je ne connaissais que de nom. Je m'y rendis au jour fixé et j'y chantai beaucoup de chansons. Chacun parut surpris que, si riche en productions de ce genre, je n'eusse jamais pensé à les publier. « 11 faut qu'il soit des noires! » fut le cri de tous. Pour obéir aux renflements, qui défendaient de nommer un candidat présent, on me fit cacher derrière la porte, un biscuit et un verre de Champagne à la main. J'y improvisai quelques couplets de remercîment pour mon élection faite à l'unanimité, au bruit de joyeuses rasades, et confirmée par une accolade générale. »
A peine reçu, Béranger fut si Ijieti prône par ses nouveaux confrères, et par Désaugiers tout le premier, qu'en huit jours il eut de la réputation à Paris.
A MONSIEUR RÉVEILLÈRE
Ce 19 octobre 1814.
Je compte sur vous, cette fois, mon cher collègue, pour la
fallut bien qu'il sortit de sa retraite et courût un peu le monde. Mieux lui allait de rimer à loisir et de ne fréquenter que ses vieux amis ; mais il était écrit que sa vie active allait commencer.
Aujourd'hui que les sociétés chantantes ne sont plus en vogue, il est à la mode de railler ces réunions que nos pères aimaient si bien et où se développa une partie de notre ancienne littérature légère. L'instilution d'un Caveau date de 1729. On peut voir en détail l'histoire de cette sorte d'académie dans un article rédigé par M. Ourry pour le dictionnaire de la Conversation. Le spirituel épicier Gallef, ami de Piron, de Collé ci de Crébillon fils, se ruinait volontiers à les héberger chez lui. Ils voulurent une fois le traiter à leur tour, et organisèrent chez le célèhre Landelle, rue de Buci, un festin d'apparat auquel ils convièrent, pour plus de solennité, Fuzelier, Saurin, Salle, et en outre l'ombre de Crébillon le père qui était brouillé avec son fils, et qu'il s'agissait de désarmer de ses tragiques ressentiments. La réunion fut si gaie, qu'on la convertit en une fondation mensuelle. Les fondateurs s'adjoignirent successivement, pour soutenir leur œuvre, Duclos, Labruère, Gentil-Bernard, Moncrif, Helvétius, le pentre Boucher, le musicien Rameau, et d'autres. Plus tard Favart y brilla; Vadé n'y vint jamais.
Quelquefois on y vit le savant Fréret, que sa vigoureuse et vaillante érudition n"empéchait pas d'aimer à rire, et jusqu'à l'ancien et futur ministre Maurepas, fureteur, amateur, collectionneur, et, au besoin, faiseur d'épigrammes et de chansons.
Cet ancien Caveau dura dix ans, de 1729 à 17?i9.
Un second Caveau fut institué en 1759 par les commensaux des dîners que donnait le mercredi le fermier général Pelletier. C'étaient Marmontel, Boissy, Suard et Lanoue. Us appelèrent à eux Crébillon fils, Helvétius, Bernard, Collé et Laujon. Sterne, G.irrick, Wilkes visitèrent celte assemblée, à laquelle mit une fin le malheureux mariage de Pelletier.
La Révolution de 1789 ne fut pas propice à un rétablissement de Caveau. En 1796 seulement furesvt établis les Dîners du Vaudeville, où figurèrent Barré Radet, Desfontaines, Piis, Deschamps, Desprez, les deux Ségur, Bourgueil, le Prévôt d'iray, Demautort, Pespréaux, Chéron, Léger, Rossière, Monnier, Chambon, puis Philippon de la Madeleine, Emmanuel Dupaty, Alissan de Chazet, Goulard, Dieu la Foy, Laujon, Philippe de Ségur, Arman3~GÔuffé, Maurice Séguier.
Ces dîners furent clos le 2 nivôse an X.
La collection des chansons et pièces diverses auxquelles ils donnèrent naissance forme neuf petits volumes assez rares. On en a fait un choix en deux volumes in-18. Les Dîners du Vaudeville furent plus tard réorganisés sous la présidence de Désaugiers. Le Caveau moderne date de 1806. Il fut fondé par
prose du numéro; vous ne vous plaindrez pas de moi : je
vous laisse le temps de respirer.
Armand Gouffé et le libraire Capelle, qui recueillait les œuvres de la compagnie, publiait un cahier tous les mnis, un volume tous les ans, payait la grosse dépense de la table, et faisait encore quelque profit. On vit bientôt au Caveau moderne, établi chez Baleine, au Rocher de Cancale, Antignac, Brazier, Chazet, Laujon, Désaugiers, Moreau, Francis, l'hilippon de la Madeleine, Piis, Ségur aîné, Demautort, Despréaux, Dupaty, Ducray-Duminil, Cadet Gassicourt, qui écrivait ses œuvres légères sous le nom de Charles Sartrouville, et enfin Grimod de la Rcynière et le docteur Marie de Saint-Ursin, fondateur de VAlmanach des Gourmands, dont Béranger s'est moqué vertement.
Il y avait dans les départements de nombreux affiliés au Caveau.
Le second ban se composa de Lonchamps, de Jarry, Rougemont, EusèbeSalverte, Gentil, Réveillère, Ourry, Tournay, Coupart, Jacquelot, Théaulon.
On admit, comme musiciens, Frédéric Duvernoy, Mozin, Doche, Alexandre Piccini, Lafont, Romagnesi.
On accueillit avec distinction, et plus d'une fois, comme membres d'honneur, Delille, Mercier, Boufflers, le docteur Gall, le fin dîneur d'Aigrefeuille et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély.
La politique, quand les Bourbons furent revenus, fit tant de ravages dans cette académie, que, dès 1817, elle n'existait plus.
Le recueil du Caveau moderne forme onze volumes in-1 8.
Les Soupers de Momus étaient une sorte de succursale du Caveau, formée chez le restaurateur Beauvillier, oîi divers membres du Caveau se réunissaient. Béranger en faisait partie. Le Totir de Marolte y a été chanté. Les membres du Caveau trouvaient là des rivaux comme MM. Frédéric de Courcy, Justin Cabassol, Martainville, Jouslin de la Salle, Armand Dartois, Carmouche, Félix, Jacinthe Leclcrc, Félix Dusaulchoy et d'autres.
Le recueil des Soupers de Momus forme quinze volumes. Cette réunion a duré jusqu'en 1828.
Voici quelle a été la succession des diverses académies de chansons. Béranger ne se plut guère au Caveau, mais il s'y fit des amis nombreux. On voit, dans la lettre écrite à Réveillère, qu'il fit, comme les autres, ses fonctions de secrétairerédacteur du recueil de la société. Il fut également trésorier, comme l'était alors Réveillère.
Le recueil du Caveau contient, de Béranger, en 1814, la Gaudriole, le Mort vivant, la Bacchante; en 1815, le Voyage au paijs de Cocagne, Roger Bontemps, les Infidélités de Lisette, le Roi d'Yvelot, Madame Grégoire, Ma Grand'mère, Mon Curé, Descente aux enfers ; en 1816, V Habit de Cour ou 2ine Visite à une Altesse, la Mère aveugle, ou la Fileuse, le Deo gratias d'un épicurien, Vieux habits, vieux galons, ou Réflexions morales el philosophiques, Frétillon, la Grande Orgie, le Nouveau Diogène, Plus de politique, A mon ami Désaugiers, la Censure.
En même temps avaient paru ou paraissaient dans VÉpicurien français, en \^\'b,\e?, Infidélités de Lisette, le Mort vivant; en 181-4, le Voyage au paijs de Cocagne, Roger Bonteinps, V Éducation des demoiselles. Madame Grégoire, y Age futur ou ce que seront nos enfants, le Printemps et V Automne, le Roi d'Yvetot, le Bon Français, Ma Grand'mère, Mon Curé, Descente aux enfers.
Si, par hasard, je n'allais pas au dîner, ce que ma santé, très-mauvaise depuis longtemps, pourrait fort bien me delà Mère aveugle, ou la Fileuse, Vieux habits, vieux galons; en 1815, Parny, romance, la Grande Orgie, Frétillon, le Deo gratins cV un épicurien, la Censure, YHabit de cour ou Visite à une Altesse, Plus de politique, le Vieux Célibataire, le Vieux Ménétrier.
D'autres recueils plus tard continrent les chansons do Béranger.Les anaateurs d'éditions originales iront les y chercher pourcoUationner les textes. On trouve par exemple, dans les Êfrennes lyriques, en 1815, Beaucoup d'amour; en 1817, Parny n'est phis! romance, par P. J. de Déranger, mise en musique et dédiée à madame la vicomtesse de Parny par Williem; en liSl8, Si fêtais petit oiseau, V Aveugle de Bagnolet; en 1819, la Double Ivresse; en iS2l, Ons'en fiche, la Fortune.
Un certain nombre de chansons de Béranger, plus ou moins remaniées ou même répudiées depuis, tigurent dans divers recueils de la fin du Consulat et dn commencement de l'Empire comme la Guirlandede fleurs, de Cousin d'Avalon, et VAlmanach des Muses. Béranger a dit dans Ma Biographie que c'est son père qui les adressait, à son insu, aux rédacteurs de ces recueils.
Pour clore cette note, qui est consacrée à des détails bibliographiques, nous donnerons une liste de timbres que Béranger avait dressée pour son usage et qui, à en juger au papier et à l'écriture, date de ces premiers temps. Comme il chantait lui-même avec goût et avec justesse, on est sur qu'il a fredonné souvent ces airs en courant après la rnne.
Marlborough. Escouta d' Jannette.
Mon père était pot. Du Tonnelier.
Un grand prophète. L'avez-vous vu ?
Vaudeville d'Abuzar. La boulangère.
Zéphire. La comédie est un miroir.
Nous nous marierons dimanche. Je n' saurais danser.
Vaudeville du Jockey. Femme sensible.
On compterait les diamants. Eh! gai, gai, gai.
Pas redoublé. Zélie.
Fillette et propriétaire. Mirliton.
La pipe de tabac. Lorsque dans une tour obscure.
Ronde de Rabelais. Triste raison.
Les fraises. Vendôme.
Joconde. La mer Kouge.
Ne v'ià-t-il pas que j'aime. Oh ! oh ! oh ! ah I ah ! ah !
De Pauline. Une fille est un oiseau.
Tambour battant. La baronne.
Je jouais si joliment. Dès que j'ai connu.
Il m'en souvient confusément. Trouverez-vous un parlement?
Frère Jean de la Cuisine. De la Parole.
La Fuite en Egypte. Mes chers amis.
La Catacoua. Val de Vire.
La fanfare de Saint-Cloud. La soirée orageuse.
La petite poste. Le la la landerirette.
11 éiait une fille. Guillot trouva Lisette.
.Allez-vous-en, gens de la noce. Voilà l'image de la vie.
Il est pris. Mon Hippolyte.
Aussitôt que la lumière. ïrembleurs.
Au temps passé. J'ons un curé patriote.
Claudine. Visilandines.
Contredanse des petits pâtés. Vaudeville des Deux Chasseurs.
tendre, je vous prie de remettre à Désaugiers votre article sur madame Duchâtelet.
Je dois vous prévenir que nous aurons pour invités
Le petit mot.
Les fleurettes.
On dit par tout le monde.
Périgourdine.
Réveillez-vous.
Lorsque vous verrez un amant.
Catinat.
Les bourgeois de Chaires.
Mon cousin.
Le jaloux malgré lui.
Oh ! le bel oiseau.
Un rigodon, zig, zag.
Je viens devant vous.
Le Confiteor.
Le curé de Pomponne.
Ah! quelle école !
Ton humeur est.
C'est la petite Thérèse.
Daignez m'épargner le reste.
Dorilas.
Le sullau Sala iiu.
Vive le vin.
Fidèle époux.
Ce mouchoir, belle.
Les bossus.
Mes chers enfants.
Ca n' s' peut pas.
Clitie est laide à faire peur.
Femmes, voulez-vous éprouver.
Laisse en paix le Dieu.
Calpigi.
Amis de la belle Ninon.
Ah 1 grands dieux !
A dîner ça me rapporte.
Tirez-moi par mou cordon.
Il pleut, bergère.
Vaudeville de Rose et Coins.
Dans les gardes française».
Comme a fait ma mère.
Lindor.
De la Paris.
Dites, dites-moi.
Pour égayer le chagrin.
En quatre mots.
L'Anglaise.
Il faut des époux.
Vous m'ordonnez de la brûler.
Pour un maudit péché.
La croisée.
Ce fut par la faute du sort.
J'ai perdu mon âme.
De la Bonne aventure.
Vaudeville du Sorcier.
0 ma tendre musette.
Oh ! c'en est fait.
Toujours le même.
Doit-il tant coûter de se taire.
Eh ! allons donc! jouez, violons!
Les Folies d'Espagne.
Vaudeville de Nice.
L'amour est un enfant.
Nous sommes précepteurs.
Menuet à'Exaudet.
Vivent les fillettes !
Je viens de recevoir la fin.
Cahiu caha.
Des Portraits à la mode.
Joseph est bien marié.
Des échos.
Non, je ne ferai pas.
Eh ! zon, zon, zon!
Où s'en vont ces gais bergers?.
Roulant ma brouette.
Oh! Mahomet.
Jeunes amants, cueillez.
Notre demoiselle a dit oui.
Eh ! l)on, bon.
Vaudeville de Criiello.
Lise demande son portrait.
Air de Lisbeth.
Intégrité, franchise.
Air des Tricotets.
Vive Henri IV.
Allons aux prés Saint-Gervais.
Un ancien proverbe nous dit.
Des jumeaux.
Lorsque Dieu fit Adam.
C'est un enfant.
Accompagné de plusieurs autres.
V'ià c' que c'est qu' d'aller aux bois.
De la galopade.
Point de sévérité.
Souvenez-vous-en.
Lison chantait.
Au coin du feu.
Je l'ai planté.
Chacun à son tour.
Trouver le bonheur en famille.
Des Pendus.
Quoi! ma voisine est fikchée.
Saint Éloy avait un fils.
N'en demandez pas davantage.
Conten'ons-nous d'une simple bouteille.
Une petite lillette.
Chantons, dansons, {réle du Château.)
Des bonnes gens.
Quel désespoir!
Cœurs fidèles.
La Bourbonnaise.
Sous le nom de l'amitié.
Résistez-moi, belle Aspa.sie.
Monseigneur d'Orléans.
L'autre jour la petite Isabelle.
C'est ce qui me console.
MM. Vcrnet, père et fils \ qui ont bien voulu se charger du dessin de la gravure qui doit être en tête du volume ; de plus, Emery ^ notre acquéreur.
Dussé-je être un écho de calomnie, je vous dirai, quant
Aussitôt que j'aperçois. La marmotte a mal au pied.
Je brùlfi de voirie château. La fricassée.
De ta main tu cueilles les fruits. Oii ! mais !
Voyage. A. vendanger, etc.
Ah ! que je sens d'impatience. Le fleuve d'oubli.
La foi que vous m'avez promise. A la l'açoade barbari.
Du lendemain. Ahl que de maux un pauvre clerc.
Avec les jeux dans le village. Il n'est pire eau que l'eau qui dort.
Du seiin qui te fait envie. Eh! mais, oui-da!
Monsieur l'alibé. Le briquet frappe la pièce.
La Meunière. Grégoire.
Le grand roi Dagobert. Frère Jacques.
Nous n'avons qu'un temps. V'ià qu'est bâclé.
Turlurettc. Au beau milieu des Ardennes.
Rau tan plan tire lire. La Cliimène.
Vaudeville de M. Guillaume. La valse : Quand l'amour.
Toujours seule, disait Mina. Ll. Paris n'est joli.
Eh! Ion lan la! J'attendais dans l'impatience
Combien de ces airs, depuis longtemps déjà, n'ont plus un seul écho parmi nous! Les chansons de Déranger en ont heureusement sauvé un bon nombre. C'est une partie de la vie de nos pères. Et il n'est pas sans quelque tristesse de rappeler ces souvenirs d'une gaieté qui n'est plus.
* Carie et Horace Vernet.
* Le libraire Emery, qui aimait beaucoup les faiseurs de chansons, qui les courtisait, les payait même assez bien, et avec qui Béranger allait traiter de son premier volume, qui fut publié à la fin de 1815. 11 a paru dans les ventes une lettre de Béranger à Emery, datée du 5 novembre 1815, que nous avons demandée à son propriétaire (M. G***, de Genève), mais que nous n'avons pas reçue, et que nous regrettons de ne pouvoir mettre dans notre recueil, parce qu'elle contient les bases du traité que Béranger fit avec son libraire. L'édition qui ne lui rapportait rien devait être tirée à 2,500 exemplaires, dont 50 pour l'auteur. Pour éviter les frais, on ne devait graver que deux ou trois airs.
Il y a de Béranger, à cette même date 1815, deux lettres, indiquées par les catalogues de vente, que nous n'avons pu nous procurer. L'une est une demande de prêt de livres adressée à M. Duchesne aîné, de la Bibliothèque nationale. L'autre est écrite au confiseur Terrier qui tenait boutique de confiserie rue Saint-Honoré. Cette dernière contient un couplet familier relatif au Roi d'Yvctot dont M. Terrier avait reproduit l'image en sucrerie. Le voici :
Cher Terrier, quelle horreur pour moi !
Eh! quoi, sans flatterie, Vous mettez de mon petit roi
L'histoire en sucrerie.
Grâce à vous ce roi généreux Va faire à son gré des heureux.
Ah ! pour lui quel doux lucre !
S'il n'en fait encor dans un an,
à ce dernier, que l'on m'a assuré qu'il n'était pas plus solide que beaucoup de ses confrères. Ainsi, cher trésorier, prenez vos précautions, quitte à rendre justice ensuite à qui il appartiendra.
Vous étiez lié avec ce pauvre monsieur Desmazières : ce doit être une véritable perte pour ses amis ; le peu que je l'iii vu, je l'ai toujours trouvé le meilleur des hommes. Je juge de vos regrets par ceux que j'éprouve.
Adieu, mon cher collègue.
Cher Terrier, que je sois un Jean, Un Jean, Un Jean, Que je sois un Jean sucre !
« Le monument qu'il vient d'élever à la gloire d'un roi plein de douceur ne pourra échapper à la dent de l'envie, mais il sera goùlé par les gens honnêtes et il méritera d'être le piincipal architecte du roi de Cocagne. » {Catalogue Lavcrdet, 26 février 1<S52, n°83.)
Une autre pièce, plus intéressante, qui remonte encore à l'année 1815 et que nous avons trouvée dans les papiers de Déranger, est une lettre de M. Barthélémy Cabarrus, lettre du 17 février 1815, par laquelle on remercie Déranger, au nom de M. de Dleschamp, beau-père de Lucien Bonaparte, de tout ce qu'il a fait pour lui, et dans laquelle on le prie d'accepter, de la part de M. de Dleschamp, un exemplaire du poëme de Cliarlemacjue, que Lucien Bonaparte venait de publier chez Firmin Didot.
M. de Dleschamp était en effet l'obligé de Béranger, qui, avec une délicatesse digne de grands éloges, n'eut pas jdutôt appris l'étal de gêne relative du beaupère de Lucien Bonaparte, qu'il lui écrivit pour lui dire que le traitement de l'Institut était à sa disposition. M. de Bleschamp l'accepta. Voici l'une des dernières quittances que Béranger en a reçues :
« J'ai reçu de Al. de Béranger, jiourlecomptedeM. de Dleschamp, la somme de quatre-vingt-un francs vingt-neuf centimes, montant de la pension du mois do décembre dernier due à M. Lucien par l'Institut, et échu le trente-un dudit mois de décembre dernier.
« A Paris, ce 10 février 1815.
« Dartuélejjy Cabarrus. « Quinze reçus de ce genre ont été conservés par Béranger. Ils vont du 20 avril 1815 au 7 avril 1815. Les uns sont délivrés pour des fractions mensuelles, les autres pour des fractions trimestrielles du traitement de l'Institut.
Ainsi, dès le mois d'avril 181 5, Béranger, qui n'avaitguèrc de ressources que dans l'amitié de M. Quenescourl, renonçait de lui-même à la précieuse pension que lui avait laissée Lucien Bonaparte et que, malgré l'ordre donné par Napoléon, le zèle de Regnaud de Saint- Jean-d'Angély lui fit toujours conserver. 11 la loucha en effet jusqu'à la fin de l'Empire et j)endanl la première année du règne de Louis XVUI; mais il ne la touchait que pour la donner au beau-père
Et adieu bientôt à la musette juvénile ! adieu à ces vives chansons où Minerve fait la cabriole avec tant d'esprit! La patrie ensanglantée pleure, et c'est une lâcheté désormais que de chanter le troupeau d'Ej)icure. Déranger a senti se gonfler son cœur; il a vu la cavale du Cosaque déchirer d'une dent avide l'écorcedenos beaux arbres ; il ne se veut pas longtemps payer, comme tant d'autres, de théories de liberté constitutionnelle et de vaines paroles de paix et d'oubli ; il ne voit que la France meurtrie et mise en croix, il revient à ses anciens rêves d'orgueil, et, puisqu'il sait chanter, c'est au nom de la nation désespérée qu'il chantera.
J'ai fait bien jcime un pacte avec l'orage, Tremblez, Bourbons ! je vais chanter!
Et d'un seul bond il dépasse les plus hardis. La Révolution, qui a perdu son héros militaire, s'incarne cette fois encore en un homme. Elle a brisé son épée; elle prend une lyre. Béranger n'est plus le chansonnier de la petite académie de Péronne; c'est le chantre de la France vaincue, humiliée et menaçante.
Si on n'avait ])eur de paraître y chercher la matière de louanges littéraires qui, en effet, ne doivent pas partir de là, on montrerait la route difficile que Béranger a suivie pour arriver, de ce qu'il était, même à trente ans, à ce qu'il devint au moment où fut publié son second, puis son troisième, puis son quatrième recueil. Pas un artiste, pas un poëte n'a su tirer si grand profit de son fonds; il a sans cesse cultivé le sien, il l'a sans cesse agrandi et orné. A un âge où l'esprit fléchit, son esprit n'avait jamais été si vigoureux; au moment où l'imagination, comme un arbre battu par les vents, se dessèche, la sienne se couvrait de fleurs. Voilà donc une vie à citer, un type unique de volonté, de travail, de succès, à indiquer, une éclosion entière à raconter aux écrivains et aux artistes qui se découragent de bonne heure, ou de bonne heure s'endorment dans leur premier rayon de gloire.
de son protecteur. Son âme fière ne trouvait pas d'accommodements avec le devoir.
Cet excellent écrivain a écrit en vers comme Jean-Jacques Rousseau a écrit en prose, sans éducation, par une lente et volontaire initiation. L'histoire de l'un ressemble à l'histoire de l'autre : ils naissent dans les derniers rangs du peuple ; ils devinent la science, ils attendent longtemps que la carrière s'ouvre ; tout d'un coup ils s'en emparent; ils conquièrent les secrets les plus mystérieux de l'art, ils deviennent les rivaux des grands maîtres, et en même temps ils agitent leur siècle et ils le poussent en avantJ]
Prenez-le donc, cet homme qui n'a pas eu de modèle, à la première heure de ses débuts, humble malgré son espoir, inhabile malgré la force vive de son intelligence, qui sera vantée comme l'une des plus larges et des plus claires qu'on ait connues. 11 a reçu de la nature un cœur généreux et une raison indomptable ; il a reçu du hasard la naissance et l'éducation du dernier des plébéiens. Ajoutons qu'il vient au monde au moment où le monde va se rajeunir. Que sera-t-il s'il aime les vers, s'il apprend à en faire ; si, peu à peu, par miracle, il arrive à bien écrire; si on l'encourage, s'il a de l'esprit, s'il a lu et relu Molière et Voltaire, s'il cherche un genre nouveau pour une époque nouvelle, s'il a une force d'étude et d'observation telle, qu'il analyse et s'approprie comme des formules les hardiesses de l'inspiration, si enfin la Révolution française paraît menacée et si on veut, en même temps que de ses principes, dépouiller la France de sa gloire? Il sera fatalement ce qu'il a été. Il aura la malice, la gaieté, le bon sens du peuple; il jouira de sa jeunesse tant qu'il sera jeune; il publiera, à plus de trente ans, un recueil de chansons dont on louera l'enjouement ; et, tout à coup, de l'éloge du vin et de l'amour, il pa-sera à la satire des rois ; de la satire des rois à l'éloge des armées de la République française; il arrivera parla à une poésie inattendue et grandiose. Porté sur les ailes de sa renommée, il envi^.igera face à face l'avenir ; il prévoira ce que demain prépare et consolera, en flattant leurs rêves, ceux qui souffrent ici-bas.
De 1815 jusqu'au dernier moment de sa vie, la poésie de I' ' ■ ranger est l'essieu sur lequel tourne notre histoire. Il a mû qii irante ans nos destinées.
DE JiÉRANGER. 205
A MONSIEUR ETIENNE