A MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CUEF DU, MONITEUR UNIVERSEL
Paris, le 14 novembre 1828.
Un article du Journal de Rouen, relatif à l'affaire qui m'est intentée, contient tant d'inexactitudes affligeantes pour moi, que, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien en insérer la rectification dans votre prochain numéro \
* Lettre communiquée par M. Decaudaveine.
- A celte date se place la pièce suivante, qui est étrangère au procès de 1828, mais qui indique quelles étaient alors certaines préoccupations de Déranger.
Autorisation donnée par moi à M. de Routaunay, habitant de Vile Bourbon.
D'après les offres de services que M. de Routaunay a l'extrême bonté de me faire faire, je l'autorise à faire à Lucien Paron, demeurant à l'île Bom'bon, une avance, soit en argent, soit en objets de consommation, de la valeur d'environ 1 ,000 francs par an.
Je l'autorise également à payer jusqu'à concurrence de 200 francs de dettes que pourrait avoir contractées ledit Paron antécédemment à l'époque où M. de Routaunay commencera à lui faire l'avance ci-dessus.
Je prie M. de Routaunay de ne prendre de quittances (s'il y a lieu) de Lucien Paron qu'en son propre nom, sans y faire mention de moi, m'engageant sur l'honneur à lui payer ou faire payer, soit sur lesdites quittances, soit sur les mémoires de fournitures, les sommes dont je pourrais lui être redevable payements qui auront lieu dans les mains de la personne qu'il voudra bien m'indiquer.
Paris, ce 5 novembre 1828. P. J. de Béranger.
P. S. Je prie M. de Routaunay de ne faire les avances d'argent à Lucien Paron que par petites sommes et en lui cachant d'oij les secours lui viennent.
3 Le brouillon de cette lettre, corrigé par M. Dupin lui-même, a été conservé dans les p;ipiers de Béranger.
524 CORRESPONDAKGE
Ce n'est pas M. Dupin qui, de lui-même, a renoncé à me défendre; c'est moi qui, répondant aux offres empressées de son amitié, lui fis le premier des objections, fondées sur sa position actuelle de membre de la Chambre des députés. Ces raisons ne suffirent pas toutefois pour ébranler son insistance: elles lui parurent seulement mériter d'être pesées. Mais, plus tard, une circonstance étrangère à mes objections vint leur donner une nouvelle force.
Quelques journaux avaient avancé que je n'avais fait imprimer mes nouvelles chansons que sur l'assurance donnée par lui que leur publication était sans aucun inconvénient. Ces journaux ajoutaient qu'il avait corrigé les épreuves et mis le bon à tirer. Absent de Paris, j'eus trop tard connaissance de cette assertion, qui paraît avoir été accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait M. Dupin dans une position fausse, même comme avocat, puisqu'en me défendant il eût semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité habituelle.
Nous en fûmes frappés l'un et l'autre, et seulement alors j'obtins qu'il consentît à me laisser remettre ma cause entre les mains de M. Barthe, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à M. Dupin, qui, du reste, n'a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et comme conseil et comme ami*.
Les détails que le Journal de Rouen ajoute, relativement à mon marché avec M. Baudoin, sont également inexacts, et, quoique donnés dans une intention bienveillante, je me dois aussi d'en prévenir la fâcheuse influence.
» Cette phrase est ruac de celles qui sont écrites delà main de M. Dupin.
Je n'ai jamais entendu laisser à mes éditeurs la faculté de m'imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu'ils m'en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l'article qui fait l'objet de cette réclamation, que M. Dupin aurait aussi approuvé le marché passé entre M. Baudouin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais été soumis et qu'il n'a pas plus été chargé de l'apprécier qu'il n'a corrigé les épreuves de mon recueil.
Vous me pardonnerez, monsieur, l'étendue de cette lettre en faveur des sentiments qui l'ont dictée. L'honneur ne m'en eût-il pas fait une loi, l'amitié qui me lie à M. Dupin, la reconnaissance dont je suis péné'ré pour tout ce qu'il a fait pour moi, pour tout ce qu'il est disposé à faire encore, m'imposaient l'obligation de donner ces éclaircissements au public. Je dois l'empêcher de tomber dans une erreur dont le résultat m'affligerait bien plus que ne l'ont fait et que ne peuvent le faire les deux procès que j'ai déjà essuyés, celui qu'on me suscite encore et toutes les injures auxquelles je suis chaque jour en butte *.
• Un hideux article de la Gazette de France, intitulé la Chaîne des Forçats, Bicêtre, Béranger, donnait la mesure de la haine qu'inspirait au parti de 1 788 le chantre de 1789. On craignait, en France et à l'étranger, que malgré la douceur du ministère, les partisans fanatiques du trône et de l'autel ne décidassent la police à malmener le poëte, comme Fonlan et Magallon. De divers côtés vinrent à Iférangcr les offres d'argent et d'asile. Il reçut de Genève la lettre suivante, qui figure à la page 278 des Mémoires sur Béranger, publiés par M. Camille Leynadier.
[« Genève, le 28 novembre 1828.