ROUGET DE LISLE A DÉRANGER
Choisy-le-Roi, le 22 avril 1828.
C'est bien à regret que je viens encore mettre sous vos yeux et mon triste individu et ses hideuses infirmités. Patience, cher Déranger, cette fois je crois très-positivement que ce sera la dernière.
En acceptant l'hospitalité que m'a si noblement offerte le général***, j'ai contracté l'obligation de ne point abuser de son amitié, de ses procédés et de ceux de tout ce qui l'entoure. Le temps pendant lequel je croyais pouvoir en profiter est plus que dépassé : ce serait le comble de l'indiscrétion que de prolonger mon séjour dans cette maison, et fort mal reconnaître cette amitié, ces procédés, que de forcer mon bon général et son excellente femme à s'apercevoir que je suis de trop chez eux. Mille raisons finiraient par les y contraindre. Il est inutile de vous les dire, de vous les répéter : elles sautent aux yeux.
D'ailleurs, l'absence totale, aussi complète que possible, des petites ressources nécessaires, indispensables au soutien de la plus piètre existence, rend la mienne ici désormais impraticable, et, réunie à tant d'autres chagrins plus ou moins poignants, plus ou moins cruels, plus ou moins humiliants, tourmente, agite cette existence de manière à me la rendre insupportable, et tout aussi pénible que si j'avais quelque chose à me reprocher, que si j'avais tué père et mère, ce que je n'ai pas fait, du moins que je sache.
Dans mon effroyable situation, mon cher ami, puisqu'il n'est
* Lettre communiquée par M. Chamlny.
plus aucun moyon honorable de la changer, de la modifier, ou que, s'il en existe quelqu'un, fût-il à ma connaissance, le temps et toutes choses me manquent pour attendre qu'il se réalise, quel parti me reste à prendre? Un coup de pistolet? je n'ai pas de quoi en faire les frais. La rivière? c'est ignoble, ou, pour parler sérieusement, l'un et l'autre, et tout ce qui y ressemble, répugnent à des principes qui m'ont constamment soutenu contre les tentations multipliées d'y avoir recours, et qui, si je le puis, me soutiendront jusqu'au bout.
Je ne vois qu'un moyen de les concilier avec les circonstances extrêmes qui m'affligent, et auxquelles je n'ai plus à opposer qu'un dernier acte de courage : celui d'en revenir à mon ancien projet de m'en aller à travers champs, tout droit devant moi, jusqu'à ce que mort s'ensuive, La fatigue, la faim, le désespoir peuvent aussi devenir des ressources. Je crois fermement qu'un véritable homme de cœur ne doit pas se tuer, mais il lui est permis de se laisser mourir quand il ne peut plus vivre.
Ainsi donc, cher Déranger, ma résolution est décidément prise et s'exécutera un peu plus tôt, un peu plus tard, mais sous peu de jours. J'ai dû vous en prévenir, soit pour couper court aux démarches que vous avez commencées en ma faveur, ce qui désormais serait sans objet; soit pour ne pas vous laisser sur mon compte dans une incertitude que l'intérêtdontvous m'avez donné tant de preuves rendrait pénible et désagréable ; soit enfin pour vous prier de rendre témoignage en temps et lieu de la constance avec laquelle j'ai supporté jusqu'au bout les tribulations les plus cruelles, les plus antipathiques avec l'àme que le ciel m'a donnée.
Soyez aussi le dépositaire et l'interprète de mes sentiments et de mon affectueuse reconnaissance pour ceux de vos amis dont vous avez suscité la bienveillance en ma faveur. Vous pensez bien que je mets M. ***, sa femme, en première ligne. Quand vous verrez mon bon général et pour vous aussi, mon cher ami. Il
n'y a stoïcisme qui tienne. Ma tête se trouble, mon cœur se serre, mes yeux se mouillent en vous disant adieu ; mais je vous le dis.
Rouget de Lisle.
J'oubliais de vous dire que je (pii Itérai Choisy sans faire part
DE BKRANGEP.. 7A^
au général de mes intentions : vous savez que ce ne doit ])ns être autrement'.
A MONSIEUR ROUGET DE LISLE
Ce 20 avril 1828.
Je reçois, le 25 au soir, votre lettre du 22. Je crains que vous n'ayez mis à exécution la funeste idée de quitter la maison où l'amitié la plus généreuse vous a recueilli. Si ma lettre vous arrive à temps, au nom de Dieu chassez cette idée de votre pauvre tête : nous touchons peut-être à un moment plus heureux pour vous. Si rien de ce qui a été projeté ne s'achève, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait plus d'espoir : on n'a point assez essayé pour ne pas compter encore sur la réussite. Les occupations électorales, le trouble des affaires financières, tout a contribué à mettre obstacle aux desseins formés par ceux qui vous portent l'intérêt qui vous est dû h tant de titres. Moi-même, surchargé de négociations pour Pierre et pour Paul, moi, à qui l'on croit plus de crédit que je n'en ai réellement, je n'ai peut-être pas fait tout ce que j'aurais pu et voulu faire. Je me reproche de ne pas toujours mettre assez d'insistance dans les demandes que j'adresse. Patientez encore; ce courage me viendra et mes amis m'aideront, du moins j'ai tout lieu de l'espérer.
Adieu, je vais m'occuper de vous; pour Dieu, patientez!
CLXYIII
A MONSIEUR VAISSIÈRE
29 avril 1828.
Mon cher Vaissière, je m'empresse de répondre à votre lettre, et je commence par vous remercier de ce que vous
* Lettre coiiiiniinic(U(''e par M. Clinniliry.
avez fait pour Caiicliois-Lemairo. Vous saurez que nous désespérons de lui obtenir une maison de santé \ bien qu'il en ait réellement besoin. Les ministres mêmes craignent de se compromettre en lui accordant cette faveur, que réclamaient impérieusement ses rhumatismes et l'état de sa bourse.
Pour en venir à votre abbé% je vous dirai que tout le monde de la conciliation le désapprouve, mais que ceux qui sont restés fidèles aux principes et qui gémissent de voir la marche que des meneurs intrigants ont fait prendre à la Chambre, sans approuver complètement sa retraite, lui savent gré de sa lettre d'adieu. On a su quelles idées il avait émises à la réunion de la rue Grange-Batelière, quelles sottes et brutales réponses lui avaient été faites, et l'on excuse le découragement qui l'a saisi. Causant avec lui et lui avouant que je m'étais permis de désapprouver son élection : — Parce que je suis prêtre, n'est-il pas vrai? s'est-il écrié en m'interrompant. — Oui, lui ai-je répondu : vous avez dit, et nous avons répété, que les prêtres ne devaient pas entrer dans les affaires, et vous êtes la seconde nomination de ce genre qu'a faite le parti libéral. — Vous aviez raison, a-t-il répliqué sans hésitation : je me suis fait illusion. J'ai cru que ma robe serait utile, et, au contraire, elle m'embarrasse. J'ai eu tort, grand tort. D'ailleurs, pour ce que j'avais à dire, il me fallait l'appui des gens sur qui je devais compter, et qui tous, ou à peu près tous, sont disposés à crier haro contre moi aux moindres des vérités que j'avais à proclamer à la tribune. Ce sont tous j... f Qu'y faire? me
retirer. — Je crois vous rapporter assez fidèlement sa conversation, qui vient corroborer l'assurance que j'avais déjà de 4'empire que les petits intérêts et les petites passions
^ M. Cauchois-Lemairc avait élc condamne à f[uinzo mois dn prison. - L'abbé de Pradt.
DE BÉRANfiER. 515
avaient pris sur tout le côté gauche : pourtant je ne crus pas que M. de Pradt allât jusqu'à donner sa démission. Je n'en applaudis que plus à sa lettre. Comnae je suis habitué à lutter souvent seul contre le ramas des politiques de salon, j'eus à la défendre, et je crois ne l'avoir pas toujours fait sans efficacité. D'ailleurs, les vrais patriotes y ont vu un commencement de lumière répandue sur la marche mystérieuse suivie par les meneurs. Elle a donc, en définitive, produit un heureux effet, et la sortie que le Globe a faite contre l'archevêque * a été assez généralement blâmée, même de plusieurs qui n'approuvent ni sa retraite ni sa lettre.
Les élections nouvelles, et surtout celles de Paris, prouveront peut-être à M. de Pradt qu'il a eu tort de se retirer. Il me disait : Les sots! ils ont cru qu'un vieux janséniste de la rue d'Enfer" pouvait sauver la France! Il verra que les électeurs ne s'y sont pas tous trompés. Toutes les recommandations de M. Royer-Collard ont échoué. Aucun des candidats qu'il soutenait n'a pu réussir, même dans les collèges où il avait été nommé, et presque partout, dans ces arrondissements, les choix ont été le produit d'opinions vigoureuses; ce qui prouve, en dépit de ses partisans, qu'il est loin d'être l'expression de l'opinion publique en France, comme on voulait nous le faire croire. A Paris, lui, Casimir Périer et le Constitutionnel ont vu repousser leur livrée et porter les hommes contre qui on s'était permis les lus coupables manœuvres. Sauf Dupont (de l'Eure), auun député de Paris n'a eu d'influence dans nos élections. Aussi, quand la Gazette parle de comité directeur et qu'elle ndique telle ou telle notabilité, elle ne se doute pas de
1 L'aLbô (le Pradt avait été archevêque de Matines.
- Royer-Collard, dont une rue aboutissant à la rue d'Enfer a pris le nom.
l'erreur qu'elle commet. Les meneurs et les niais, les liypocrites et les petits calculateurs, ont jeté les hauts cris quand ils ont vu leur influence détruite dans la capitale. Ils nous ont prédit tous les malheurs, toutes les fautes; ils ont fait enfin toutes les sottises dont sont capables les vanités et les intérêts blessés. Ils ont ainsi justifié d'avance ceux qui n'attendent qu'un prétexte pour abandonner les voies constitutionnelles, voies dans lesquelles ils ne restent qu'autant qu'on fera tourner la majorité à leur profit. Je ne crois pourtant pas que la rupture ail lieu sur-le-champ. L'espoir d'arriver au ministère entretient l'union entre les meneurs des deux centres. On va jusqu'à les accuser de ne pas forcer le ministère actuel ^ à donner des garanties dont lui-même aurait besoin, et que la patience de la Chambre l'empêche d'obtenir du roi, de peur de le populariser et de perdre ainsi l'espoir de le remplacer bientôt. Ce calcul est presque probable; mais ils n'en retireront que de la honte.
Vous voyez, mon cher Vaissière, que je ne vous ménage pas les détails pour vous mettre à même de juger votre député démissionnaire. Peut-être, après lecture de ma lettre, serez-vous plus en état de lui faire pardonner ce qu'on appelle sa nouvelle escapade; on concevra plus facilement qu'il ait manqué de courage pour lutter contre un torrent que presque tous les journaux, sauf le loyal Courrier, ont contribué à grossir en faussant ou interprétant mal l'opinion. Nul doute que les antécédents de M. de Pradt, peutêtre aussi son amour-propre un peu froissé, ont pu entrer pour quelque chose dans sa détermination ; mais je vous assure qu'il est des députés qui n'ont ni ses antécédents ni
î,o ininlslt'-ro Marlignac.
DE liÉUANGEU. 517
son amour-propre et qui sont aussi découragés que lui, mais qui pourtant n'iront point jusqu'à donner leur démission. A ce qui reste de l'extrême gauche, aux la Fayette, aux Dupont, aux Pompières, aux Laffitte même, il manque des talents de tribune; M. de Pradt pouvait être leur orateur; mais, encore un coup, c'est un prêtre.
Je vous ai recommandé Piigny à une époque où nous ne savions plus où nous en étions. Aujourd'hui, vous savez ce qu'il vous convient de faire. Ce n'en est pas moins un brave et honnête garçon; mais son oncle est entré dans les petites intrigues.
Baudouin m'a parlé de vos chansons; il s'occupe du choix à faire pour la publication possible ici. Je l'engage à se hâter.
Adieu. Tout à vous de cœur.
Cette très-belle et très-curieuse lettre de Béranger est relative à la démission que donna en 1828, de sa dignité de député, M. de Pradt, que la ville de Clcrmont avait envoyé à la Chambre. Puisque Béranger avait pris parti pour un liomiue dont la conduite a été assez singulière sous l'Empire et après l'Empire, il est à croire qu'il avait en somme reconnu chez lui l'àmc d'un patriote et l'esprit d'un citoyen franchement rallié aux doctrines du sérieux libéralisme. MM. les députés de la gauche modérée affectaient de le taxer de jacobinisme. C'est qu'il perçait à jour leur petite politique d'équilibre, et voyait plus loin que leur ambition. Béranger avait depuis longtemps prévu et prédit l'expulsion des Bourbons. Il devait donc approuver les motifs de la détermination prise par l'abbé de Pradt. Dans la lettre écrite le 17 avril au Courrier Français, l'abbé de Pradt disait :
« Après quarante ans, avec les principes de l'Assemblée consli-
tuante, à l'aspect de l'Angleterre et des États-Unis, en être encore à discuter la censure, c'est avoir beaucoup rétrogradé! Je me sens humilié quand d'autres triomphent de concessions pareilles. Je ne fais cas pour un peuple que de ce qui vient de son droit. Je me permets pour la France plus d'ambition que les hommes qui disent : Si l'on obtient seulement telle chose, la session sera excellente. Tel est le langage du jour et le degré d'élévation de presque tous les esprits. Ce système pourra devenir profitable pour nos arrière-neveux; mais je doute que la génération présente en recueille des fruits abondants.
« A mes yeux, aucun honneur ne dépasse celui de faire partie de la Chambre des députés de la France. J'aurais pu continuer à me parer de ce titre, mais l'honneur me défend de garder des fonctions que l'on ne peut remplir dans l'intention qui les a fait conférer. »
Voilà le langage qu'approuvait Déranger.
M. de Pradt (Dominique-Dufour), né à Allanches (Auvergne) le 25 avril 1759, avait alors soixante-neuf ans. Il avait fait partie de l'Assemblée constituante, où il siégeait à droite. On aime à voir ces anciens défenseurs du système féodal faire amende honorable et revendiquer les principes d'une assemblée dont ils ont essayé d'abord, par intérêt ou par aveuglement, d'entraver les délibérations et les décrets. Rien ne prouve mieux la force de l'esprit de 1789.
La politique de Déranger, qui a eu raison les 27, 28 et 29 juillet 1850, avait, depuis la mort de Manuel, fait un pas en avant des prétendues théories constitutionnelles de la gauche. Il a luimême marqué cette marche.
« Si la mort de Manuel ne rompit point mes rapports avec les chefs du parti libéral, dont quelques-uns d'ailleurs étaient devenus mes amis personnels, comme Dupont (de l'Eure) et Laffitte, elle me fit un plus grand besoin des relations avec la jeunesse, dont les idées plus larges et plus généreuses s'accordaient mieux avec ma manière de voir et de sentir. Je l'éprouvai bien en 1828, à la publication de mon quatrième volume. Le ministère Martignac ayant amené une espèce de trêve et [)roduit même un pacte entre grand nombre des membres du côté gauche et des centres.
on voulut m' eiiipècher de publier ce volume, dont l'apparition menaçait, disait-on, de troubler l'accord apparent de ces messieurs. « Plus on me prêcha le silence, plus je sentis la nécessité de le rompre. » Et il publia son quatrième recueil.
A MONSIEUR BÉUAUD
. 2 août 1828.
Mon cher Bérard, la session approche de sa fin, et vraisemblablement nous n'aurons pas le temps de nous réunir pour délibérer sur ce qu'il convient de faire pour le tombeau de Manuel. Mais comme, au fait, il suffit de Laffitte, de vous et de moi pour prendre toutes les mesures convenables, ce qui est important, c'est qu'avant la dispersion des députés, dont nous formons un conseil, ils donnent leur assentiment à la petite note qui doit être mise dans les journaux à l'occasion du monument. Ayez donc la bonté, aujourd'hui ou lundi, de soumettre cette note à MM. la Fayette, Audry, Dupont et Laffitte. Je crois qu'elle doit être conçue à peu près en ces termes : « Un comité vient de se former pour présider à l'érection du tombeau de Manuel, ancien député de la Vendée ; à ce monument sera consacré le produit des souscriptions ouvertes à Paris et dans les départements, et dont les fonds ont été versés chez M. Laffitte. Les membres de ce comité sont : MM. Laffitte, la Fayette, Dupont (de l'Eure), Audry Puyravaux, Bérard et Déranger. »
Je vous laisse le soin d'arranger cette note comme vous le jugerez plus convenable. Mais il me vient une réflexion : c'est qu'il me semble qu'il conviendrait de nous adjoindre un député vendéen. M. Marchegay est-il encore ici? Ce serait, il me semble, un choix très-convenable. Parlez-en avec Dupont.
A MONSIEUR PROSPEIl MÉRIMÉE
Ce 24 octobre 1828.
Mille remercîments, mon cher Prosper; car, malgré le monsieur que vous me jetez toujours à la tête, je ne puis me décider à vous rendre injure pour injure; mille remercîments de votre obligeant avis. Je l'ai reçu en débarquant, avant-hier, et un autre ne serait pas rentré; mais je suis peu susceptible de crainte ; d'ailleurs, je suis préparé à tout^ Tout le monde m'a confirmé ce que voire lettre m'annonce. Sa Majesté paraît n'avoir pas trouvé mes vers aussi gentils que je me plaisais à l'espérer; qu'y voulez-vous faire? Les rois sont d'une autre nature que nous autres vils mortels, et puis le nôtre a été un peu gâté depuis quelque temps. Ce n'est pas ma faute. Quant à mon procès, j'en prévois l'issue. Elle sera peu agréable, quelque effort que fasse Dupin pour me tirer delà. Ne craignez pourtantpasl'effetde la récidive : je ne suis point dans le cas. Les juges n'auront encore que trop de latitude, puisque, pour outrage à la personne du roi, ils peuvent appliquer depuis six mois j usqu'à cinq ans, et que les oreilles du lièvre pourront fort bien passer pour cornes, grâce à l'interprétation. Mais nous en appellerons, et puis nous
* C'est le 15 octobre 18'28 que fut saisi le quatrième recueil. Béraiiger, qui s'y attendait, était allé voir son ami Dupont (de l'Eure) tu Normandie, et ensuite il avait vécu seul quelques jours sur le bord de la mer. Il apprit, au Havre, la saisie de ses chansons. M. Mérimée, quoique bien jeune, était dès lors l'un de ses amis de choix, et, comme lui-même l'a écrit, le plus éclairé et le plus sur de ses conseillers littéraires. Les personnes faibles qui se sont mises, dans les derniers temps, à douter de la vali;ur des chansons de Déranger n'ont qu'à demander à M. Mérimée ce qu'il en pense. La question, du moins, le fera rire des questionneurs. On se permet ici de ciler M. Mérimée, parce que c'est, de nos écrivains on prose, celui dont le goùl vuul le mieux.
DE BÉRANGEU. 321
verrons. Au moins suis-je sûr que les gens que j'estime le plus me porteront encore un peu d'intérêt. Je ne comptais même plus en inspirer autant. Nos journaux ont tous été bien pour moi, à l'exception du Constitutionnel, qui avait, en séance générale, arrêté de m'abandonner. Thiers seul a combattu vigoureusement, et, malgré la décision de ces messieurs, a fait passer un article en ma faveur. Ne croyez pas pourtant que je compte cette fois sur toutes les consolations qui m'ont été prodiguées lors de ma première affaire. En publiant cette trentaine de chansons, je me suis dit qu'en cas de malheur il fallait m'attendre à un abandon presque complet. Le malheur est arrivé; l'abandon pourra venir. Mais je sais marcher seul. Je n'ai point été gâté par la fortune, et j'ai encore assez de force pour mettre à profit les leçons qu'elle m'a données. Mes affections blessées peuvent seules altérer ma philosophie. J'espère bien n'avoir pas à souffrir de ce côté, et votre lettre m'est une preuve que je puis compter sur l'attachement de ceux que j'aime, comme je suis sûr aussi de l'intérêt que me porte votre excellent père : remerciez-le pour moi, je vous prie \
Je suis parti pour la Normandie après avoir distribué le petit nombre d'exemplaires in-18 des chansons, et n'ai pas pensé qu'il fût nécessaire de vous en envoyer un, parce que, redevable comme je vous le suis, je vous destine un exemplaire complet de l'in-S". Aussitôt que les dernières livraisons me seront parvenues, et il n'y en a plus que trois à paraître, je m'empresserai de vous l'offrir.
J'aurais bien un reproche à vous faire : c'est de ne jamais vous voir; mais je suis si souvent absent, que je n'ose me plaindre. Quand mon affaire sera terminée, je pense garder
» Le père de M. Méiimée était peintre et secrétaire de l'école des Beaux- Arts.
la chambre assez longleraps pour espérer que vous me ferez quelques visites.
Adieu, mon cher Prosper, tout à vous de cœur ^
A MONSIEUR BARTHE
8 novembre 1828.
Avez-vous besoin de moi? Je ne le pense pas. Nous sentons et nous pensons de même : il est inutile que je vous ennuie des raisonnettes qui pourraient me venir. Je ne vous conseille même pas de vous fatiguer d'avance de cette affaire. Il sera temps assez d'y penser quand nous serons là. Soyons francs et braves, le reste ira comme il plaira à Dieu. J'ai confiance en lui; imitez-moi.
Il y a toutefois un livre que je voudrais que vous ouvrissiez : c'est l'histoire de France au règne de Charles le Simple; Sismondi ou Mézerai vous suffirait pour ce qu'il en faut savoir, si déjà vous n'avez cette époque dans la tête.
J'ai vu Isambert^ avant-hier. Il m'a paru bien bon pour moi. Il m'a dit être à votre disposition si vous aviez besoin de lui. Je l'en ai remercié beaucoup. Nous ne saurions trop avoir de gens qui s'intéressent à notre affaire.
* Lettre communiquée par M. Prosper Mérimée.
^ Isambert (François-André), né à Aunay (Eure-et-Loir) le 50 novembre 1792, et mort à Paris le 13 avril 1857, est l'un des magistrats de celle ancienne école française où les jurisconsultes et les magistrats se faisaient gloire de marquer dans l'érudition générale et dans l'histoire. 11 a laissé une collection de nos anciennes lois qui rend de grands services. Ses travaux de droit ne sont pas moins estimés. Avocat deBerton, de Caron, d'Armand Carrel, il se signala sous la Restauration par son zèle pour la cause des libertés publiques. Nommé conseiller à la Coin* do cassation après 1850, il ne se rangea point parmi les satisfaits. C'est à lui que la France doit en grande partie les lois ([ui ont aboli l'esclavage des noirs. Géographe et numismate distingué, il venait de publier, quand il mourut, une savante édition de Procope. Il a laissé en manuscrit une traduction de Josèphe, une traduction d'Eusèbc et une histoire des origines du christianisme.
Si mon commissionnaire vous trouve chez vous et que
vous sachiez quelque chose de nouveau, ayez la bonté de me
le faire dire.
A vous de cœur et d'estime *.
Je crois nécessaire de vous donner mon adresse : Rue des
Martyrs, n" 23 '.