‹ Correspondance de BérangerChapitre 52 sur 73 · A MONSIEUR JACQUES LAFFITTE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JACQUES LAFFITTE

13 avril 1829.

Je n'aime pas à vous ennuyer d'affaires quand vous venez me voir; je préfère vous ennuyer chez vous.

Vous trouverez ci-jointe une lettre de Manuel que je vous envoie pour m'éviter d'entrer dans les détails avec vous. Si je l'avais vu depuis qu'il me l'a écrite, je l'aurais grondé de ne s'être pas expliqué lui-même avec vous. La tendre amitié que vous avez montrée à son frère, l'intérêt que vous lui portez à lui-même, devaient l'encourager à vous parler, eût-il même été sûr d'un refus. Mais voilà comme ils sont tous. C'est toujours à moi qu'on s'adresse pour arriver jusqu'à vous; il en résulte que j'ai furieusement usé mon crédit; du moins je le crains bien. Je vous recommande pourtant la lettre de cet excellent homme. Il croit que, pour se soutenir auprès de son associé, il faudrait que vous consentissiez à garder pour compte particulier 50 ou 60,000 fr. sur ce qu'il vous doit personnellement. Vous connaissez sa position aussi bien que moi et pouvez même mieux juger de ce qu'elle deviendra lorsqu'il cessera d'avoir une mise de fonds dans son entreprise. Sa probité est si grande, que je suis sûr que si jamais il prévoyait des pertes pour vous, il

* Le préfet de police.

* Lettre communiquée par M. Laverdct.

DK BÉltANGEU. 571

se hâterait de vous prévenir. Je ne me permettrai done aucune reflexion sur cette affaire, sûr d'avance que vous ferez ce qu'il y a de mieux à faire ; sauf à élever l'intérêt de la somme que vous réservez à votre compte, si vous consentez à sa demande. Comme je ne veux pas vous fatiguer de cela, malgré tout l'intérêt que j'y attache, je passe à un autre point, en vous priant toutefois de dire un mot à ce pauvre garçon de la détermination que vous croirez devoir prendre.

Notre ami Cabarus, à peine étiez-vous parti, m'a fait tenir une lettre pour vous que je vous envoie, décachetée, ainsi que cela se pratique pour les lettres de ces messieurs.

Un académicien s'est adressé à moi pour vous prier de lui prêter 1,500 fr,, payables en deux ans. C'est Baour-Lormian, qui, presque aveugle, a besoin d'un secrétaire pour finir ses œuvres complètes. Je lui ai écrit de s'adresser à vous directement. Vous recevrez sans doute une lettre de lui. Je suis sûr qu'il vous payera si vous lui prêtez cette somme; cependant, comme il n'est pas mon ami, je ne prends pas la liberté de vous le recommander, tout en désirant que vous vous laissiez attendrir par ce pauvre aveugle, traducteur d'Ossian et du Tasse, et auteur d'une foule de beaux vers.

Je n'ai plus qu'une bonne affaire à vous proposer.

Une souscription a été faite pour Rouget de Lisle. C'est Bérard qui, à ma prière, s'est mis à la tête de cette œuvre patriotique. Depuis plus d'un an elle sert à soutenir l'existence du Tyrtée national, et les souscripteurs se sont engagés au payement d'une cotisation annuelle. Mais vous ne figurez pas dans cette liste. J'ai toujours tant de choses à vous demander, que j'ai remis jusqu'à présent à vous en parler. Voulez-vous y prendre part pour votre propre compte?

car je ne veux pas entendre parler de vos ])ureaux pour cette souscription. C'est là que vous avez pris cette vilaine maxime : Je ne veux plus ni prêter ni donner, parole qui ne va ni à votre fortune ni à votre cœur, et qu'il ne faut plus répéter, surtout devant moi, qui, tout pauvre que je suis, prête et donne toujours. Voyez donc si, pour Rouget de Lisle, vous voulez prendre un certain nombre de souscriptions : elles sont de 20 francs chacune.

En voilà long que je vous débile et j'en suis presque honteux. Adieu donc et tout à vous\

GXCV

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