‹ Correspondance de BérangerChapitre 51 sur 73 · LETTRE DE M. DE PRADT A BERAKC.ER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE PRADT A BERAKC.ER

15 mars lb29.

Mon incomparable compatriote, vous venez de me doimor la récompense de mes travaux; malheureusement, je ne puis m'empécher d'y reconnaître un peu de cette exagération qui fait partie des licences permises aux enfants d'Apollon. Vous qui avez étcutlu son domaine, vous avez la générosité de priser des écrits dont l'indépendance fait tout le mérite. Oui, monsieur, je n'avais pas oublié que dès l'année dernière, au début de cette languissante session, j'avais eu le plaisir de me trouver en conformité parfaite d'opinion avec vous; le temps nous a trop justifiés. Votre lettre me surprend répand;mt mes gémissements sur cette France d'hier, qui fait la joie de nos infiniment petits, qui aideront à mettre le royaume dans sa poche, conune a si bien dit la gérontocratie. J'ai uni mes douleurs à celles de tous les habitants de nos contrées, sur le coup qui vous a frappé : j'espère bien que vous arriverez au terme de cette nouvelle épreuve, sans dommage pour votre santé : car pour tout ce qui tient à l'esprit et à l'àme, vous êtes invulnérable. Si les convenances, que vous savez si bien apprécier, monsieur, ne m'interdisaient pas l'approche des lieux qui nous privent du plaisir de vous voir, je m'y rendrais avec empressement et j'éprouverais une grande jouissance à vous exprimer personnellement, non pas mon admiration pour votre talent, c'est un sentiment trop général pour être un titre auprès de vous, mais toute ma reconnaissance et mon t!cvouenient.

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A MOiNSIî:UR LEMAIUE

Ce soii- 22 mars 1829.

Voilà bien longtemps, mon cher Lemaire, que je vous dois une réponse et poiit-ètrc, tout occupé que je suis d'en faire une à M. de (^llcrmont-Tonnerre \ aurais-je encore lardé à vous écrire, sans une idée singulière qui m'est venue cette nuit. Je me suis dit : Et moi aussi, pourquoi ne feraisje pas une pétition à la Chambre? Aussitôt le désir de vous mettre de la partie m'est venu. Oui, ai-je ajouté, lui et moi nous méritons d'être encore accolés ensemble pour une pareille expédition. D'ailleurs, il y a de la prose à faire ; c'est son genre; moi, je n'aurai que la peine de signer. Ma paresse me fit trouver cet arrangement admirable. 11 vous reste à savoir quel est l'objet de la future pétition. Le voici : Un Ici et un tel représentent à notre Chambre si courageuse, si dévouée aux intérêts du pays, dont les admirables travaux nous font pâmer d'aise, qu'elle devrait bien penser à supplier S. M. qui est, de son côté, toujours prête à assurer la liberté et le bonheur de ses très-humbles sujets, de rendre enfin au jury le jugement des délits de la presse et de faire disparaître la loi qui régit cette matière, loi d'exception s'il en fut, loi qui blesse la Charte, loi qui... qui fait que nous sommes en prison tous les deux. Ne voilà-l-il pas, mon cher ami, un bel et bon sujet de pétilion? mon idée n'est-elle

* C'est la chanson dont le refrain est :

Qu'en (litcs-vou?, monsieur le cardinal ?

et OÙ il y a ces vers :

Toul iiiébt se croit lu-rétique Qui ilici! nous a le tœur français,

vérité déniouticc lii'ii souvent.

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pas iiicrvcillcusG? Il est vrai (|uc le malin, en lisant le sort de celle de Las Cases, j'ai été sur le point d'y renoncer. J'ai craint que nous ne pussions pas trouver d'appui parmi tant d'hommes courageux, ou que nous eussions affaire à des gens qui, comme Sébastiani, changeassent d'avis au milieu de la discussion. Je me suis fait aussi quelques objections et voilà ce qui y a donné lieu. Après le jugement d'appel de Baudoin, je m'avisai d'écrire une leltre au Courrier où je motivais ma soumission au jugement de première instance, en protestant conlre la loi dont l'application m'avait été faite et en réclamant le jugement par jury. Châtelain, à qui j'avais soumis ma lettre, vint me voir et me dit, entre autres choses, qu'il ne croyait pas que celte loi actuelle fût une dérogation à la Charte. Il ajouta que Gormenin ayant le projet de traiter de nouveau celle matière pendant la session, il pensait que si je faisais paraître ma lettre, ce serait un précédent fâcheux, qu'on ne manquerait pas de lui jeter au nez, quand la discussion aurait lieu à la Chambre. Il est terrible d'avoir des noms qui sonnent aussi mal que les nôtres. Quand il s'agit d'autres intérêts que les miens et surtout d'intérêts généraux, je deviens d'une timidité extrême : je consentis donc à ce que ma lettre ne fût pas publiée. Ces objections, si elles sont justes, doivent encore avoir plus de force, faites à propos d'une pétition à la Chambre. Je soumets donc tout cela à vos lumières. Toutefois, je dois vous dire' que je connais assez Cormenin pour m'entendre avec lui, si cela est jugé nécessaire; et comme c'est un homme plein d'honneur et de sens, je me soumettrais bien volontiers à tout ce qu'il pourrait décider. Enfin, je vous ai exposé mon idée, faites-en des choux, des raves, et faites-moi seulement savoir ce que vous en pensez. Plus je bavarde à ce sujet, moins j'y tiens, à vous vrai dire. L'éloignement que

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j'éprouve à oecLi|)('i' Je public Je moi nie rel'roidil toujours bien vite on pareille circonstance. Au reste, je dois vous dire (juc nos députes paraissent avoir peur d'être obligés de se brouiller avec le niinistcre ; ils sont embarrassés de la victoire qu'ils ont obtenue à propos de la loi départementale. Je vois toujours quelques-uns de ces grands politiques. Leur nombre a augmenté dernièrement, et je me demandais si déjà la rupture était complète. Vous savez qu'Etienne est venu me voir. On assure que Dupin était entré dans la ligue ministérielle et qu'il boudait ses amis parce qu'ils avaient empêché la loi communale de passer la première; ce pourrait, au reste, n'être qu'une affaire d'amour-propre. Après avoir écrit une si longue lettre, il me vient un scrupule : je crains qu'elle ne vous trouve en train de travailler et ne vous dérange d'occupations plus utiles pour vous et plus agréables pour moi. Qu'il n'en soit rien, je vous en conjure. Jetez vite au feu mon rabâchage et continuez votre travail. Laissez môme votre femme me répondre et restez à votre pupitre.

Après ce conseil d'ami, je m'empresse de vous dire adieu.

Tout à vous.

A MONSIEUR LAFI'ITTE

31 mars 1829.

J'ai encore une ennuyeuse commission à remplir auprès de vous. Voici de quoi il s'agit :

Lorsque Cauchois-Lcmaire fit mettre en souscription les deux volumes qu'il publie, afin de couvrir les frais de son amende et de sa longue détention, vous me dîtes que vous souscririez pour cent exemplaires, ce qui faisait 1,500 ïi\ En effet, vous vous fîtes inscrire pour ce nombre. [i"iiinire

ayant eu besoin d'argent, vous lui avançâtes 2,000 fr., dont 1 ,000 fr. déposés chez vous par un noble anonyme. Si votre intention est de porter, en effet, la souscription à cent exemplaires, vous avez donc encore 500 fr. à payer.

Je viens d'apprendre que Lcmaire, après avoir payé son amende et celle de son libraire, et avoir eu à payer sa pension à la maison de santé, où il est, jusqu'à ce jour, se trouve embarrassé pour continuer cette dernière dépense. En complétant les 500 fr. que vous avez d'abord promis, vous le tireriez d'un mauvais pas. Le libraire chez qui vous vous êtes fait inscrire n'ose vous adresser cette demande : c'est donc moi qu'on en charge. Si vous la trouvez convenable, faites-moi remettre l'argent. Sinon....

Vous a-t-on montré la lettre d'un de vos compatriotes, nommé F***, qui est condamné pour escroqueries, et sollicite votre pitié, aussi par mon intermédiaire? Il prétend que vous connaissez beaucoup sa famille. Celui-ci, je ne vous le recommande pas.

Il vient d'arriver ici un nouveau personnage de votre connaissance, qui, n'ayant pu tirer d'argent de moi, m'a écrit sur un ton assez insolent. C'est le fils de ce brave C***. Il dit, dans la prison, qu'il est au mieux avec vous et que vous allez vous employer à le tirer d'affaire. Bayonnc ne se fait pas grand honneur à la Force par ceux qui y entrent; mais il s'en est fait beaucoup par ceux qui en sont sortis grâce à vous.

Je dois vous dire qu'à propos des malheureux dont vous avez payé l'amende, j'ai écrit au préfet de police, pour qu'il s'occupât du sort des prisonniers qui sont ou seront dans le même cas. Il ignorait le fait, et a pris ma demande en considération. D'après les nouvelles mesures prises, j'ai déjà fait sortir un pauvre diable, et il y en a deux nouveaux qui, I. 24

j'espère, sortiront bientôt. Vous devez croire que je n'ai pas laissé ignorer à M. de Belleyme * ce que vous avez fait pour les autres. Vous voyez qu'il peut être bon d'être mis en prison de temps en temps.

Adieu. Tout à vous de cœur\

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