A MONSIEUR LATOUCHE
28 juillet 1829.
J'étais tellement sûr que Fragoletta me serait envoyée par vous à la Force, que je n'ai pas voulu accepter l'offre qu'on m'a faite de me la prêter, aimant mieux tenir de vous seul le plaisir de lire votre nouvel ouvrage pendant les longues heures de solitude que me laisse ma captivité.
Je n'en avais pas encore passé d'aussi agréables depuis que je suis en prison. Je ne puis vous dire combien ce livre m'a charmé : rien de plus ingénieux et de plus spirituellement exprimé, et en môme temps rien de plus touchant et de plus énergique. Et puis dans ce livre où se trouvent tant de scènes gracieuses, quelle haine vigoureuse contre tout ce qui est mal !
' Lettre communiquée par M. J. Chenu, le bibliophile.
* Hyacinthe Thabaud de la Touche, dit Henri de la Touche, éditeur d'André Chénier, né à la Châtre, le 2 février 1785, mort à Aulnay, près Paris, le 9 mars 1851. H était neveu du sénateur Porcher de Richebourg, et fut, sous l'Empire, employé dans les bureaux de Français de Nantes. A partir de 1815, il vécut de sa plume et l'employa au service du parti libéral. Son esprit, très-fin et très-délicat, n'a pas toujours été bien servi par son talent. C'était un excellent critique, et Bérangcr lui dut plus d'un conseil littéraire. Henri de la Touche a ouvert la carrièreà madame Sand, qui lui a consacré, dans le Siècle des 18, 19 et 20 juillet 1851, une notice nécrologique fort intéressante. 11 fut assez longtemps le rédacteur en chef de l'ancien Figaro, et n'y ménagea la satire à personne. La fin de sa vie a été silencieuse : il est mort dans la retraite, à côté de son amie, mademoiselle Pauline Flangergues, qui a conservé sa propriété d".\ulnav.
Vous eles de ces hommes pour qui le mot de pairie a conservé encore de la puissance. Je vous en félicite : car ils sont rares aujourd'hui.
Recevez tous mes remercîments, mon cher ami, et du charme ravissant d'une pareille lecture et de votre bon souvenir à qui j'en ai l'obligation. A vous de cœur et d'amitié.
Béranger.
Et vos poésies, quand les aurons-nous?
jP. s. J'ai une remarque que je veux vous communiquer: vous peignez la Réveillère-Lépaux comme opposé aux régicides; mais ne l'était-il pas lui-même? Je crois en être sûr. Suis-je dans l'erreur ?
Vous parlez aussi du discours de *** sur la captivité de la Fayette lors de l'expédition d'Egypte : notre illustre doyen était libre depuis le traité de Léoben.
Voilà de drôles de chicanes, n'est-ce pas^?
A MONSIEUR BÉRARD
29 juillet 1829.
Mon cher ami, j'ai un grand service à vous demander. Voici de quoi il s'agit.
Je viens d'obtenir de Fleury une placé de commis aux recettes pour un homme dont les parents m'ont nourri moi et mon père (ils étaient restaurateurs) pendant longtemps à crédit. Le fils, qui m'a fait crédit aussi, a besoin d'une place quelconque. Il aura un jour dix ou douze mille francs de rente, à la mort de son père et de son beau-père, qui le laissent mourir de faim, lui, sa femme et trois enfants. Aujourd'hui, pour qu'il ail une place, il lui faut un caution-
* Lettre communiquée par mademoiselle Pauline Flangergues.
nemenl de Iiuit mille francs, c'est la règle aux assurances royales. Je ne puis le faire, parce que je n'ai ni rentes ni terres, mais vous, mon cher Bérard, votre simple signature au bas du papier que je vous envoie suffira à l'administration. J'ai déjà fait faire le même acte à Laffitte pour un autre pauvre diable; mais ici cela me regarde seul, et je serai auprès de vous le garant de Grappe, que vous garantirez à la compagnie. Ayez donc la bonté, mon cher ami, de régulariser le petit acte que je vous envoie et que, sans vous consulter, j'ai prié Fleury de dresser pour qu'il vous fût présenté. Il faudrait me le renvoyer sur-le-champ.
Je vous répète, mon cher ami, que je vous garantis les huit mille francs dont vous répondez pour Grappe. Je puis le faire d'autant plus facilement que Grappe est le plus honnête homme du monde, ce que je sais depuis vingt ans. Adieu. Tout à vous de cœur. Déranger.
J'aurai besoin de causer avec vous pour le payement de mon amende, et cela bientôt, si vous devez aller dans le Midi.
P. S. Si vous ne trouvez pas de difficulté à ce que je vous demande, renvoyez-moi mon papier signé d'ici à demain soir.