BANQUIERS
Août 1829.
Messieurs, je vous prie de vouloir bien verser entre les mains de M. Béjot, mon ami, le produit de la souscription que vous avez eu la bonté d'ouvrir dans vos bureaux pour le payement de mon amende, payement qu'il me faut effectuer d'ici à peu de jours.
Je profite de cette circonstance pour remercier votre maison des soins qu'a pu nécessiter cette souscription.
J'ai l'honneur d'être, messieurs, votre très-humble serviteur*.
* M. Borelly était, en 1848, procureur général à la cour royale d'Âix. C'est un (les plus anciens et des plus honoraLles amis de Béranger. C'était aussi l'ami de Manuel.
* Au bas de cette lettre, est, à la date du 21 août 1829, un reçu signé Béjot, donné à M. Monlandon, d'une somme de 1,843 fr. % c. provenant de la souscription en fareur de Béranger.
Lettre communiquée par M. Beffroy.
A MONSIEUR ROUGET DE LISLE
La Force, 20 août 1829.
Depuis la réception de votre lettre, il s'est passé tant de choses, que vous aurez conçu pourquoi je ne vous ai pas répondu plus tôt. Vous semLlez me rappeler une promesse faite de vous écrire ; je ne croyais pas vous l'avoir faite ; mais je passe condamnation.
Quant à votre affaire, vous sentez combien dans ce moment il est difficile de rien mener à bout. Bérard est parti pour deux mois, il y a déjà quinze jours. Mais je vous ai déjà dit que ce projet de récompense nationale dont vous me parlez n'est, en définitive, que l'application en grand de ce qu'on a fait pour vous établir un petit revenu. D'après les difficultés que cette souscription rencontre, jugez de ce que cela deviendrait sur une plus grande échelle. Il n'est pas jusqu'à la publicité qui empêcherait beaucoup de personnes de concourir à cette œuvre vraiment patriotique, et digne d'une nation qui aurait un peu de mémoire. Renfermons-nous donc, jusqu'à un meilleur temps, dans le petit cercle où nous avons manœuvré, sauf à l'étendre aussitôt que quelqu'un de nous en trouvera l'occasion.
Que ces réflexions, que je crois vous avoir déjà faites, n'augmentent pas vos inquiétudes ; voilà ce que je souhaite bien. Je ne suis pas consolant autant que je voudrais l'être; mais j'ai ma propre expérience qui m'éclaire pour ce qui vous regarde. Voyez les choses comme elles sont, mais ne les aggravez pas. Demain peut-être quelque ressource nouvelle viendra s'offrir à nous. Je ne suis pas sans chercher, comme vous pouvez bien le croire, et peut-être trouverai-je enfin. Calmez donc votre imagination, et quant aux maux réels et
présents, croyez qu'ils m'affligent pour vous presque autant que vous-même.
Vous me parlez de la Fayette dans votre lettre, comme si vous ignoriez qu'il est parti pour l'Auvergne peu de jours après la clôture des Chambres. Il n'y a personne à Paris maintenant, que les ministres, la canaille et les prisonniers. C'est là parler en véritable homme de cour : qu'en ditesvous? Je voudrais bien vous envoyer votre Othello, mais je ne sais comment m'y prendre pour cela. Il me serait plus facile de l'envoyer à Meyerbecr, si je savais son adresse. Cependant, un de ces jours, j'espère vous le faire parvenir. Ma santé se rétablit. Un régime très-rigoureux m'a tiré d'affaire. Me voilà sous la main de M. Mangin ^ Heureusement que je n'ai plus guère qu'un mois à passer en cage. Il faut toutefois payer mon amende, et c'est un autre chien à fouetter. Mon cher ami, les embarras se succèdent dans ce monde; et, sans souffrir autant que vous, on peut encore avoir beaucoup à souffrir.
Adieu. Du courage, s'il est possible, et un peu de santé, s'il plaît à Dieu.
CCVÏ
A MONSIEUR FÉLIX CADET DE GASSICOURT
La Force, 24 août.
Mon cher Félix, je me hâte de te répondre à Boulogne, puisque vous ne devez le quitter que le 51. Il est vrai que tu ne me donnes pas ton adresse : mais à la grâce de Dieu !
Toute la politique que contient ta lettre me paraît excellente, et, comme tu dis fort bien, ce sont là des matières que nos journaux devraient traiter, au lieu d'épuiser le dio
* Le nouveau préfel de police.
lionnaire des injures. Malheureusement l'irritation parait être telle, qu'elle domine les journalistes, toujours empressés à satisfaire le goût de leurs abonnés, au lieu de les éclairer sur leurs véritables intérêts. Le moment serait pourtant bien choisi * pour soulever certaines questions ; mais peut-être est-il plus sage de laisser ce soin aux politiques de la fusion. Ils s'escriment avec fureur, et, mercredi passé, le Globe contenait le meilleur article qui vraisemblablement ait été fait sur la circonstance. Nous ne dirions rien de plus fort, et il vaut mieux que cela soit dit par ces messieurs que par nous. Je te dirai, quant à moi, que, sauf accident à l'extérieur, comme l'entrée des Russes à Constantinople, qu'on nous annonce, je crois que ce ministère durera plus qu'on ne paraît le penser généralement. C'est peut-être parce que j'en ai le désir que j'ai cette idée; mais je juge qu'il est bien l'expression de la volonté royale, à quelques incorrections près, qu'on poura raturer, sans rien changer au fond. Dieu soit béni! la nation ne pourra plus fermer les yeux : les niais ne pourront plus égarer l'opinion, les ambitieux de notre bord n'en tireront plus parti à leur profit, et tous les mécomptes, toutes les haines, nous serviront, ou au moins serviront au triomphe de la cause populaire. Telle est mon espérance. Ma crainte, c'est que la peur ne prenne à ceux qui nous épouvantent : car il n'y a guère d'hommes forts dans aucun parti. Quant au nôtre, il me paraît bien ridicule depuis plusieurs années. Je ne répondrais pas qu'à la première occasion, si elle se présentait bientôt, les mêmes sottises ne recommençassent. Je ne répondrais même pas que toute l'irritation actuelle ne s'évaporât devant quelques jours de terreur» Mais voici assez de politique.
- Le ministère l'olicnac avait été installé le 8 août.
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J'apprends avec peine que ta femme est souffrante. Je pense bien que cela ne durera pas; mais j'ai entendu dire qu'elle se soignait peu, et peut-être négligera-t-elle cette indisposition. Heureusement tu es là pour lui faire entendre raison. La cuisine de Boulogne est donc empoisonnée! L'itinéraire de votre prochain voyage me semble bien trace pour vos plaisirs, mais fort mal pour ceux de vos amis. Enfin, amusez-vous, gens qui pouvez courir, mais n'oubliez pas ceux qui sont à poste fixe.
J'ai vu hier Ferrus ; il m'a appris le retour de Dubois, qui est revenu avec un peu de fièvre et de douleurs. Gela ne sera rien, dit son gendre. Tant mieux.
Lemaire travaille beaucoup au Constitutionnel; j'en suis bien content; ils ont besoin de se remplumer. J'ai appris par lui que M. Mandrou, qui court beaucoup pour les élections, ne trouve personne. Tout le monde est aux champs. Conçois-tu que des circonstances pareilles n'aient ramené à Paris aucun de nos grands politiques? Décidément nous aimons nos aises avant tout. Notre patriotisme n'est plus guère que du bavardage enté sur un besoin d'importance.
J'ai été indisposé assez violemment, mais un régime rigoureux m'a tiré d'affaire. M. Mangin n'a rien changé encore au régime des prisons.
Adieu, mon cher Félix. Embrasse ta femme pour moi, et crois à toute mon amitié pour la vie.
GGVII