AU COURRIER FRANÇAIS
5 septembre 1829.
Mon cher ami, vous savez combien je me suis attaché à Jos. Bernard; je vous ai déjà mis sur le dos un article pour le Constitutionnel. En voici un qu'on vous porte pour le
DE DÉRANGER. 58b
Courrier, où Châtelain m'avait prorais de rendre compte du Bon Sens. Si vous pouvez le faire passer pendant votre dictature, faites-le, sans préjudice du vôtre au Constitutionnel ; bien entendu, toutefois, que vous le corrigerez si bon vous semble, et raccourcirez autant que vous le jugerez à propos. 11 me semble bien ; son jeune auteur, ami de Bernard, vous le porte lui-même. C'est un maître jeune homme *, que celui-là! de l'esprit, de l'instruction, du caractère, tout ce qu'il faut enfin pour devenir quelque chose de bon. Votre femme en juge ainsi, et certes elle juge bien son monde, comme vous savez. Accueillez donc bien mon jeune homme, et si vous avez jamais besoin d'aide au milieu de tous les embarras du cumul, vous pouvez vous adresser à ce morveux-là.
A MONSIEUR CAUCHOIS-LEMAIRE
7 septembre.
Mon cher Lemaire, je vous remercie de l'article que je viens de lire dans le Constitutionnel. Votre femme ne m'aurait pas prévenu, que je n'en aurais pas moins reconnu votre bonne amitié à ce retour du journal vers une de ses anciennes prédilections.
Vous savez peut-êlre que j'ai payé mon amende. Béjot prétend que je n'en dois pas encore parler, parce que, dit-il, ceux qui ont reçu en province pourraient négliger d'envoyer les fonds. Vous voyez qu'il espère encore quelques bonnes petites sommes. Au fait, l'affaire a été beaucoup mieux que je ne croyais. Mais Dieu nous préserve à tout jamais d'avoir besoin de nos chers concitoyens pour semblable chose! Ah! qu'il est ennuyeux de tendre ainsi la
«. La personne dontBéranger parle a trompé son attente. C'est pourquoi nous ne la nommons pas.
main (vous en savez quelque chose)! Je crois que j'aurais mieux aimé six mois de plus en prison, même sous M. Mangin. Si vous écrivez à votre femme, dites-lui bien des choses de ma part.
Voilà trois jours que ma lettre attend mon portier pour être envoyée.
A MADAME LEMAIRE
Je vais mieux, en effet ; mais je me trouve surtout bien de n'avoir pas à tenir de longues conversations. Que cela, toutefois, ne vous empêche pas de me venir voir, quand vous en aurez le temps. Je vous envoie une gazette et dix Globes. Je vous remercie de vos restitutions.
Pourquoi et de quel droit me demandez-vous Levasscur? Est-ce que Teste Mous l'a promis? C'est lui qui me l'a prêté. Je n'ai pas encore eu le temps de le lire; mais quand je travaille, je lis peu. Je vous l'envoie donc. Rendez-le même au propriétaire, quand vous l'aurez fini.
Bernard a été fort content. Moi, j'ai regretté que cet article ne contînt pas une appréciation littéraire de l'ouvrage. Peut-être quelques lignes eussent sufli pour cela. Mais vous sentez que ce n'est là qu'une lacune et non une critique de l'article.
Je travaille toujours et me chauffe le plus et le mieux que je puis. Aussi, que je brûle de bois ! Ajoutez que je viens de découvrir que tout le monde m'en vole. Les pauvres garçons!
* Charles Teste, le frère du malheureux uihiislre de Louis-Philippe. Disciple de BuonaroUi, Teste avait voué sa vie entière h la pratique de ses idées. C'était, pour la charité et la simplicité, un chrétien des temps épiques. On l'a vu longtemps consacrer les heures qu'il avait de libres à enseigner la lecture aux idiotes de la Salpètrièrc. Il faut saluer de tels hommes de bien.
DE liÉUANGEU. 387
A MONSIEUR BEIIARD,
PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES FORGES ET FONDERIES d'aLAIS.
Ce 23 septembre 1829.
Mon cher Bérard, je n'ai pas voulu vous répondre de la Force; j'ai attendu ma sortie. On m'a mis à la porte hier à sept heures moins un quart du matin : mis à la porte est le mot. J'avais bien prévenu tous mes amis que je ne voulais même pas qu'on vînt me prendre, que je ne voulais même pas le banquet. Valette en était instruit, et je l'avais prié de dire au greffe que je ne sortais que le 25. Cependant, le 21 au soir, il paraît qu'on lui fit dire de la préfecture qu'il pourrait se trouver des badauds à la porte, et dès six heures et demie il était dans ma chambre, me priant de décamper au plus vite. Heureusement que je n'avais accepté ni les offres de votre femme (qui revenait de la campagne exprès), ni de Laffitte, qui voulaient me venir chercher.
Je me suis mis à courir les rues de Paris, sans aucune émotion, comme si je m'y étais promené la veille, et j'en ai conclu que je vieillissais furieusement, puisque le bonheur d'être libre, après neuf mois de détention, ne me causait aucun mouvement extraordinaire. Vous pensez bien que c'est chez vous que j'ai dîné, malgré l'invitation de la rue d'Artois. Luce, Latour, Chevalier, Béjot avaient été invités^ et vous nous faisiez faute : mais nous nous disions tous que vous étiez sans doute avec nous dans ce moment, et que vous aviez regret de n'avoir point d'ailes. 11 m'en faudrait aussi pour voir toutes les personnes que j'ai à visiter. J'ai une liste de près de trois cent cinquante, et je ne la crois pas coiu[)lète. Que vais-je devenir, moi qui abhorre les visites?
Le Globe s'est charge de meltre aujourd'hui ma carte aux Tuileries : si vous le lisez là-bas, vous y verrez un charmant article sur ma détention et une chanson sur la prise de la Bastille.
Il faut que vous sachiez que Laffitte a tant tardé à s'occuper de ma souscription, qu'il arrivera trop tard; il apprendra que les jeunes gens de la société Aide-toi^ qui se sont occupés de la souscription, ont, par rapport à lui, retardé la clôture de huit jours; mais qu'enfin il a bien fallu laisser aux amis plus empressés le droit de compléter cette mal- ^ heureuse souscription. Ces amis, je les devine, et je sais que le père Davillier n'est pas du nombre, car il réclame comme un beau diable et veut s'en prendre à vous, si on ne reçoit pas sa quote-part.
Dites donc à- Madier ^ qu'il est trop chiche de lettres. J'en ai écrit dix pour lui. Fonfrède% que j'en ai d'abord entretenu, se dispose à le servir à Bordeaux, et voilà déjà plus de quinze jours qu'il m'en a donné sa parole; il doit s'entendre avec Barbaroux', qui est sur les lieux. A Dijon, l'affaire se serait, je crois, arrangée avec Hernoux, si j'avais reçu plus tôt les lettres de Nîmes. Enfin, nous faisons ce que nous pouvons; mais dites à ce grand paresseux d'écrire où cela est nécessaire et convenable.
Votre femme se porte assez bien ; d'ailleurs elle était si gaie hier, qu'elle ne pensait pas à ses douleurs; et puis sa fille va mieux, ce qui est de la santé pour elle. Béjot l'a fort grondée de ne vous pas écrire ; elle va mettre la main à la plume.
Je ne vous parle pas politique, parce que les journaux
' M. Madier de Monjau (Paulin), né en 1785,
* Boycr-Fonfrède, fils du conventionnel, rédacteur de V Élection de Bor^ deaux.
'• M. Barharoux, alors journalislc, aujourd'hui sénateur.
DE BÉKANGEU. r)89
en savent aulanl que moi. On paraît compter sur la chute du ministère. Je n'y crois pas encore, peut-être parce que je la crains.
Adieu, mon cher et bon ami. Portez-vous bien, et tachez de gagner de l'argent pour nous tous. A vocis pour la vie.
A MONSIEUR WILIIEM ■' '
Au diable le grand monde et les égards! Notre dîner de dimanche est flambé! Madame Davillier, chez qui je n'ai pas encore dîné et qui croit que je lui en ai gardé rancune ainsi qu'à son mari, donne à dîner pour ;na sortie de dimanche. , , . , . .
Prévenu dès hier, et sur l'avis de 'Berard, il mç faut accepter ou me brouiller avec Jes Daviljier. je' sacrifie mes amis, ainsi que cela arrive souvent dans là borgne spçiete,
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pour m.c rendre a, une invitation qui me contrarie sous plu,^
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Je viens 4 en écrire un mot a Antier; je re verrai pi de ces jours, timbrasse, ta lemme pour inoi, et crois-moi pQur
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la vie ton ami. . , , ,' , ,
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12 octobre'l8i9ij^;^'V!<j/')
Je regrette, monsieur, de' rie* pouvoir répondre à votre aimable requp,l,e;\jLiti;einent|qvi,q pa;L',il]fi>i;Qfljis qui me coûte, je vous l'îi§su^:e bien. Mais il y a nécessité pour moi à no pas laisser paraître dans le recueil ' le peu de chansons inédites
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que je puis avoir. Je serais désolé d'exposer d'autres que
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moi aux poursuites de, madame de la Justice, „, ., ...,
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r,90 CORRESPONDANCE
Recevez l'expression bien sincère de ce regret et celle de ma considération; faites-la agréer également, je vous prie, à la société du Gijmnase lyrique.
A MONSIEUR GILHARD
18 octobre 1829.
Monsieur, je viens de recevoir, des mains de M. votre beau-frère, la jolie chanson que vous voulez bien m'adresser. Je suis heureux d'inspirer autant d'intérêt à une personne dont les sentiments sont si honorables et dont le pa- (riotisme est si éclairé, à en juger d'après ce que m'en a dit M. G. la Fayette. Si quelques amis politiques ont cru devoir m'abandonner à l'époque de mes condamnations, cet abandon est plus que compensé par les témoignages d'approbation que j'ai reçus de tant d'autres citoyens que n'avaient pas séduits les promesses trompeuses du pouvoir et le calcul d'une ambition étroite et aveugle. Je dois vous placer, monsieur, au premier rang de ces consolateurs courageux qui n'ont pas trouvé que ma muse fût aussi folle qu'on le prétendait en certains lieux. Aujourd'hui vos chants viennent ajouter aux charmes de ma liberté, et je les ai déjà répétés dans la réunion de mes vieux amis, qui tous se sont empressés d'en applaudir la tournure facile et l'heureuse expression *.
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