‹ Correspondance de BérangerChapitre 69 sur 73 · A MADEMOISELLE II. A · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE II. A

Il y a dans mon organisation quelque chose de singulier que je voudrais pouvoir vous expliquer. J'ai une existence intérieure qui se refuse souvent à se répandre au dehors. Il y a de l'ours au fond de tout cela; quand on veut forcer ma tanière, je m'épouvante et je pousse des hurlements. Et vous, vous, curieuse de tout

' M.Charles Bernard, qui a soigné Béranger pendant ses dernières maladies. 11 était alors enfant.

'^ M. Dubois, de la Loire-Inférieure.

5 Cette lettre est la réunion de deux ou trois fragments de lettres adressées à mademoiselle H. A*** (aujourd'hui madame II. A*** de M***). Ces fragments ont été imprimés dans une étude sur Béranger, que cette dame a écrite en 1 835 dans la Revue de Paris, et dans l'une des notes de l'article de M. Sainte-Beuve, qui fait partie des anciens Portraits contemporains . N'en ayant point la date, nous les plaçons à la fin du premier voluni(\

voir, (le tout connaître, vous y allez avec un long bâton, et de ci! et de là! et puis allons! et puis encore! Mon ours se met en défense, donne des coups de museau, cric, et vous ne vous informez pas même si la pauvre bête est blessée. Il est vrai que vous y attrapez des égratignures, mais vous êtes heureuse d'en être quitte à si bon marché ; bien d'autres que vous ne s'en tireraient pas ainsi. Tout en me blâmant, convenez du moins que, si je n'étais pas fabriqué ainsi, il me serait impossible d'aller dans le monde, où je me laisse entraîner, sans y perdre de ma force naturelle, de mon instinct, de mes mœurs particulières, à qui je dois peut-être ce talent qui vous plaît encore sous un autre ciel *, et auprès des tombeaux de tant de grands hommes.

Oui, je suis bien vieux; une lutte longue et fatigante contre le sort, la nécessité de réfléchir constamment, de premières dispositions profondément mélancoliques, m'ont vieilli de bonne heure. Je sens encore vivement, mais ma raison se tient toujours au-dessus de mes émotions pour les amortir ou pour les faire tourner uniquement au profit de mon faible talent. Parfois cette manière d'être m'inspire du dégoût : je voudrais m'en choisir une autre ; mais les habitudes sont prises. Je me trouve gauche dans mes tentatives, et je ris de mes inutiles efforts ; le limaçon rentre dans sa coquille. Pourrez-vous le faire voyager? J'en doute, malgré les invitations que vous êtes chargée, dites-vous, de me transmettre, et les fêtes que vous me promettez en Italie. Si, en effet, les philosophes et les poètes qui composent votre cour pensent quelque bien de moi, dites-leur que plus j'en

' En Italie, m ôUit alors madime A*** de M***

suis surpris, plus j'y suis sensible. Le suffrage ne me plairait pas parce qu'il vient de loin, mais parce qu'il vient d'une ieirevers laquelle j'ai souvent tourné des regards d'amour, et a laquelle j'ai toujours souhaite un meilleur destin. Elle a cehi du Tasse : le génie et le malheur, la gloire et la captivité. A Florence, vous ne vous en apercevez peut-être pas beaucoup ; mais, si vous allez à Rome, si vous parcourez ses environs, c'est alors, sans doute, que le malheur de l'Italie vous déchirera le cœur; j'ai lu les récits de quelques voyageurs, qui m'ont tellement frappé, qu'il m'a paru étrange qu'à l'aspect de tant de misère on pût encore être sensible aux merveilles des arts pompeusement étalées dans la capi" taie de la chrétienté.

Ah! ma chère amie,. que nous entendons l'amour différemment ! Vous avez donc une bien mauvaise opinion de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille, si folle, si jolie! je dois même dire si tendre! Quoi! parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle! Vous n'en auriez pas eu le courage si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien! D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé que de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? J'étais si pauvre ! La plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade, que je faisais moi-même, tout en entassant rime sur rime, et plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir, tout en ne négligeant pas les plaisirs du présent, mes

yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh ! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qui vous en reste, ma chère amiiî. Aimez et laissez-vous aimer. J'ai bien connu ce bonheur : c'est le plus grand de la vie. |

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