‹ Correspondance de BérangerChapitre 68 sur 73 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

A MONSIEUR ROUGET DE LISLE

2 juin 1830.

Mon pauvre ami, je suis tellement surchargé d'affaires que je n'ai pu répondre plus tôt à votre lettre.

Je vous ai déjà dit que je n'approuve pas votre projet de souscription. Si nous pouvons vendre votre manuscrit, comme je l'espère, rien de mieux. Il faudra nous en occuper. Mais les souscriptions ne réussissent plus, et vous savez si c'est moi qui peux parler à Laffitte de prendre part à des souscriptions de ce genre, d'après l'oubli qu'il a fait de concourir à la mienne : ceci va vous sembler bien dur, mais voilà de quoi adoucir le coup que je vous porte.

Vous saurez, ou vous savez, que David * a fait, d'après vous, un très-beau médaillon en marbre, grande dimension. Cet artiste, qui a autant de générosité que de talent, et qui doit mieux qu'un autre sentir le prix des illustrations patriotiques, vient de mettre ce médaillon en loterie à 20 francs le billet. Nous nous occupons de les placer. Or David veut que toute la somme vous soit remise. Vous n'aurez d'obligation qu'à lui, puisque chaque preneur de billet aura la chance de devenir possesseur d'un beau morceau de sculpture. Quant à David, c'est un homme dont on peut être l'obligé, je vous l'assure. Je vous engage même à lui écrire d'avance,

* Notre grand statuaire, celui qui depuis Puget a le plus vigoureusement traité la sculpture. Soa Philopœmen sera pour la postérité un objet d'admiration, comme l'est le Milon de Crotone et le haut-relief d'Alexandre et de Diogènc. Il a fait les bustes ou les médaillons de presque tous les glorieux personnages de son temps. Né le 12 mars 1789 à Angers, David (Pierre-Jean) est mort à Paris le 6 janvier 1856. Il avait épousé la petite-fille de Laréveillère-Lépaux qui porte fièremen la dignité du nom de son aïeul et du nom de son mari.

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pour le remercier de cette honorable action. Il demeure rue de Vaugirard, n° 20.

Si nous plaçons promptement ces billets, vous aurez enfin de quoi renouveler cette maudite garde-robe qui s'en va toujours trop vite pour nous autres pauvres diables; car je me rappelle le temps où je n'avais qu'un pantalon, que je veillais avec un soin tout paternel, et qui ne m'en jouait pas moins les tours les plus perfides. Il est vrai que j'avais un talent qui vous manque, j'en suis bien sûr : je savais faire des reprises, rattacher des boutons. Ce que c'est que d'être d'une famille de tailleur ! Vous n'avez pas reçu une si bonne éducation, il vous faut du neuf. Eh bien, j'espère que vous en aurez avant peu.

Adieu, mon cher ami, continuez de vous bien porter, et ne vous fâchez pas contre moi de mon inexactitude à répondre à vos lettres.

A vous de cœur. Déranger.

P. S. J'ai enterré hier le dernier président de la République.

GGXXXIV

A MADAME LEMAIRE

23 juin 1830.

Vous me demandez de mes nouvelles. Je vous dirai donc que je ne suis pas parfaitement remis; je ressens toujours une certaine faiblesse dont je ne devine pas la cause et une disposition fébrile que je voudrais bien voir finir. Le repos moral est, je crois, ce dont j'ai absolument besoin, aussi vais-je aller m'installer à la campagne. J'ai loué à Bagneux * un petit pavillon pour 150 francs pour toute la saison. Le prix vous donne une idée de la beauté de ce lo-

* Près de Foutenay-aux-Roscs et de Chàtillon,

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cal. Une cuisine en bas; une échelle et puis ma chambre; puis une autre échelle, et la chambre de ma gouvernante. Grâce au voisinage de madame Davillier, j'aurai la moitié de ce qu'il me faut pour mon ménage. Je suis censé demeurer chez elle, pour éviter les visites. Je crois tout cela arrangé au mieux; j'y. serai dans trois jours. Il y a une voiture qui vient trois fois par jour à Paris, et qui pourra vous amener quand vous me ferez l'honneur de me venir voir. Tout cela me causera de la dépense, mais j'espère recoifvrer enfin la santé. On ne peut pas la payer trop cher.

J'ai vu Lemaire il y a quelques jours. Son affaire était terminée, mais pas tout à fait comme je l'aurais désiré; il paraît que cela n'était pas possible. La politique s'embrouille : cédera-t-on? ne cédera-t-on pas? tout est là. Qu'en dites-vous en Normandie? Quant à moi, j'attends pour avoir un avis. Si vous voyez Dupont, dites-lui bien toute l'inquiétude que nous a causée la blessure de sa femme; j'ai été tenu au courant du mieux par Béjot, et me suis bien réjoui de la guérison. Je voudrais que vous connussiez madame Dupont ; il n'y a rien de plus aimable, de meilleur et de plus sensé.

Non, je n'ai pas revu madame Brissot; j'aurais dû lui faire une visite ; mais je n'en ai pas eu le temps. Elle ne doit pas oser revenir, si je ne la préviens; qu'en dites-vous?

J'ai reçu une belle invitation de Rungis; j'ai répondu que j'avais loué un château, et que si le temps se séchait un peu, j'irais de temps à autre faire des excursions jusqu'à Rungis, et voir ces dames. N'est-ce pas bien?

Je vous félicite d'avoir un tilbury ; mais ne vous cassez pas le cou sur la route.

Quand vous devrez venir à Paris, écrivez-moi. Ah! que

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je voudrais être tranquille dans mon pavillon ! Vous viendrez me voir, n'est-ce pas? Si je puis me remettre au travail, je suis sauvé. Avez- vous lu les poésies nouvelles* de Lamartine? Je ne les ai pas, mais je vais tâcher de les emprunter : elles ne paraissent pas avoir un grand succès, si j'en juge par les personnes du Globe que j'ai vues à Sainte-Pélagie. 11 a pris aussi un bien mauvais moment pour leur publication. Dans les citations qui ont été faites, j'ai trouvé de bien belles choses.

Présentez mes civilités à madame Foulon, que je remercie de son bon souvenir. Adieu ; mille amitiés, et croyez-moi de cœur votre très-humble serviteur.

à MONSIEUR GINDRE DE MANCY

Bagneux, 29 juin 1830.

Monsieur, c'est à Bagneux, où les médecins m'ont or donné de me confiner, que je reçois les vers charmants que Bagnolet vous a inspirés et où mon pauvre aveugle a trouvé une place bien au-dessus de son mérite, tout brave homme que je me plais à le reconnaître. Au milieu des douces rêveries que vous promenez dans ce joli village, il est vraiment bien aimable d'avoir pensé à moi. Le traducteur de Virgile pouvait mieux choisir l'objet de son encens; mais je l'assure au moins qu'il n'est pas de muse, même sur le vieux Parnasse, qui en eût été plus touchée et plus recon-

* Les Harmonies, recueil qui égale au moins les admirables Médilations de 1820. Béranger n'avait pas tout de suite saisi le grand caractère de celte poésie religieusement lyri(jue; mais chaque jour ouvrit son àme à de si nobles vers. Dès 1850 il a salué le maître. La publication de Jocelyn acheva de le conquérir. M. de Lamartine fut plus longtemps à comprendre Béranger. Où les a-t-on mieux vantés l'un et l'autre que dans ce qu'ils ont écrit l'un de l'autre? Quels élogef valent ces paroles d'or!

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naissante. Vos vers charmants m'ont fait un double plaisir; en me prouvant l'intérêt que vous voulez bien me porter, ils m'ont fait voir que vous faisiez autre chose que traduire et que vous y réussissiez au moins aussi bien.

Je regrette, monsieur, que vos pas ne se soient pas tournés plus souvent du côté de la rue des Martyrs, cet hiver; je n'en suis presque pas sorti, tant j'ai été souvent indisposé. Aujourd'hui me voilà habitant de la campagne, et je retournerai à Paris le moins que je pourrai. Ayez donc la bonté de m'écrire ce que vous aviez à me dire pour Rouget de Lisle, et, si c'est quelque chose à faire, comptez sur mon zèle.

Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude et l'assurance de ma considération la plus distinguée.

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A MADAME LEMAIRE

13 juillet 1830.

Je me faisais une fête de vous avoir vendredi, et, sauf l'embarras d'avoir une table assez grande pour trois et de quoi mettre dessus, tout aurait été pour le mieux; mais ne voilà-t-il pas que madame Davillier vient de m'apprendre qu'Arnault avait pris ce jour-là pour venir dîner à Bagneux ; elle m'a invité, comme vous le pensez bien, à dîner avec lui; j'aurais bien refusé, mais j'ai pensé qu'alors nous ne pourrions pas éviter sa visite, qui ne nous conviendrait guère. Je prends donc le parti de vous en instruire pour vous engager à remettre à un des premiers jours de l'autre semaine, à votre choix, vous priant de m'écrire le plus tôt possible si ce sera lundi, mardi ou mercredi. Dépêchezvous de me répondre, et ne me punissez pas d'une remise

qui me contrarie extrêmement. Je continue de me porter bien, mais je ne puis me mettre au travail. Cela commence un peu à m'inquiéter. J'ai cependant beaucoup de sujets, mais je suis comme le pêcheur sur le bord d'une eau bien transparente, qui jette sa ligne aux poissons qu'il aperçoit, sans qu'aucun veuille mordre à l'hameçon. J'aurais pourtant bien voulu vous servir un plat de cette friture-là ; mais il n'en sera rien, malgré le retard qu'un classique apporte au banquet.

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A MONSIEUR JOSEPH BERNARD

20 juillet 1830.

Je vous remercie, mon cher ami, de vous être empressé de me donner des nouvelles de l'élection de Rennes : toutefois les journaux me l'avaient apprise bien avant votre lettre, qui ne m'est parvenue qu'un peu tard.

Aussitôt que je fus instruit du succès, je m'empressai d'écrire pour en féliciter votre frère S que je croyais à Paris. Il était là-bas, ce qui était de son devoir. Il a été, dites-vous, un vrai candidat populaire; tant mieux! Je voudrais que les électeurs s'habituassent à forcer les candidats de comparaître devant leur tribunal ; les électeurs n'en vaudraient que mieux, et les députés n'en seraient pas plus mauvais.

* M. Bernard, de Rennes (Louis-Rose-Désiré), né à Brest le 12 mai 1788, mort en 1858. En 1825 il était venu plaider à Paris dans l'affaire du journal VÉtoile, qui avait attaqué la mémoire de laChalotais. Le succès qu'il obtint fut si grand, qu'il se fixa à Paris, où il devint l'un des plus décidés adversaires delà Restauration. Après 1850 il fut nommé procureur général près de la cour royale de Paris, puis conseiller à la cour de cassation. Jusqu'en 1848 il conserva son poste de député. Il s'occupait dans les derniers temps d'études d'iiorliculture et s'y distinguait. Béranger n'a cessé de regretter que M. Bernard (de Rennes) n'ait pas mieux tiré parti de son beau talent d'orateur ; mais son humeur l'en empêcha et lui fit préférer les sages plaisirs de la rerrailc au bruit et à l'éclat des luttes politiques, dans lesquelles il avait joué d'abord un rôle si brillant.

Voilà les élections terminées, et tout a été aussi bien que nous pouvions l'espérer, avec les éléments circonscrits qu'on nous a laissés. La gauche et les centres ont acquis à peu près tout ce qu'ils pouvaient acquérir : quelques noms restés en arrière sont sans doute des pertes, mais elles sont compensées bien au delà. Votre frère et Madier-Montjau sont les deux bouquets de cette fête. Vous demandez sans doute làbas, comme on se le demande ici : A quoi cela aboutira-t-il ? Attendez, et vous verrez. Les calculs sont de la niaiserie. Le succès d'Alger n'a pas enlevé une voix à la bonne cause, et, chose singulière, la Bourse même ne s'y est pas laissé prendre. Ce succès même peut devenir une cause d'embarras à l'extérieur et influer sur les déterminations royales, que je crois peu solides, quoi qu'on en dise. Aussi vouloir prédire au delà de huit jours me semble peu raisonnable. Attendons, et souhaitons que nos adversaires forcent nos faibles amis à montrer plus de rigueur qu'ils n'en ont montré jusqu'ici. Ensuite, laissons faire aux dieux! Mais remercions-les d'abord d'avoir trouvé une nation plus instruite, plus unie que nous ne le croyions. Après le mouvement que vous vous êtes donné à Rennes, vous jouissez sans doute de tout le bonheur d'être loin du bruit et des affaires, au milieu des bons et braves Bretons. Je vous en félicite, ainsi que ces dames, qui ne regrettent peut-être pas Paris, car il me semble qu'elles n'en ont pas encore contracté le goût. Amusez-vous bien, mes enfants, courez çà et là, à pied, à cheval, en voiture, en bateau ; déjeunez, dînez, goûtez, soupez, car on doit faire encore quatre repas où vous êtes. Ces plaisirs-là en valent bien d'autres» et, s'il ne fallait pas prendre la diligence pour les aller chercher, je regretterais de ne les pas partager avec vous, surtout d'après l'éloge que vous m'avez fait de votre hôte et de sa famille. Quant à moi, je me trouve à merveille

dans le chenil que j'ai loué à Bagneux : cuisine au rez-dechaussée; chambre à coucher, servant de salon, de salle à manger et de cabinet de travail, au premier; chambre de domestique au second; enfin, appartement complet dans un pavillon isolé : tout cela me va parfaitement.

M. Davillier, mon voisin, m'a aidé à monter mon ménage, et je suis presque aussi bien qu'à la Force. Je m'arrange assez de la bonne que j'ai prise; mais j'ai vu le moment où j'allais la perdre, tant l'ennui l'avait prise ici. Jusqu'à présent, j'ai eu fort peu de visites, grâce au ciel; mais je tremble toujours que les affaires ne m'y viennent rechercher. Ce que j'oublie de vous dire, c'est que depuis que je suis dans cet ermitage, ma santé est excellente, à l'exception de quelques maux de tête. Vous concevez combien cela doit me faire trouver de charmes à ma nouvelle habitation. Je crois même que c'est à ce bonheur-là que je dois de ne pouvoir me remettre au travail. J'ai une foule de sujets qui voltigent autour de ma tête comme des papillons de nuit autour de la chandelle, mais je n'en puis attraper aucun. Je crains que cela ne dure : car j'ai toujours observé que, lorsque je me portais bien, j'avais peu de disposition au travail, à moins d'être en prison. Pourtant le café que vous m'avez donné est fort bon et devrait m'inspirer. Cela viendra peut-être. Serez-vous encore longtemps dans votre belle Bretagne? Savez-vous une idée qui me vient? C'est que peut-être vous pourriez bien, vous et les vôtres, reprendre l'amour du pays et renoncer à notre bonne ville. Vous n'êtes pas encore si bien fixés parmi nous, que cela ne puisse arriver. N'allez pas me faire un pareil tour, au moins. Je vous en voudrais à la mort : dites-le bien à madame Bernard, dont je me défie particulièrement. Je suis un peu plus tranquille sur le compte d'Anaïs.

Charles', qu'en dit-il? Le grand air doit lui être Ijon. Diteslui qu'il y a de l'air autour de Paris, et qu'un jour vous pourrez faire comme moi et passer l'été au village.

Avant de finir, je vous prie, mon cher Bernard, de renouveler mes remercîments à M. Lorois, de la bonté qu'il a eue de m'offrir de vous accompagner chez lui. Dites-lui bien que, sans mon extrême paresse, il m'eût été agréable de compléter ainsi sa connaissance, mais que j'espère en trouver l'occasion quand il viendra à Paris. Si vous voyez M. Lacrosse, rappelez-moi aussi à son bon souvenir.

A vous pour la vie et de tout cœur. Déranger.

P. S. Dubois ^ est dans la plus belle maison de santé de Paris; c'est dans l'ancien jardin Marbeuf, aux Champs- Elysées. Passer trois mois là, ce n'est pas être trop malheureux.

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