Efficace, efficacité, force effective
Sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace.
(Corneille, Polyeucte, I, 1.)
« Encore que la parole du Sauveur des âmes ait une efficace divine. » (Bossuet, Panég. de saint Paul, IIe point.)
200 CORRESPONDANCE [mars 1686
jurer le christianisme et suivre l'Alcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer des dragons3. Pourvu qu'ils s'assemblent la nuit et qu'ils résistent à toute instruction, ils croient avoir assez fait. C'est un redoutable levain dans une nation. Ils ont tellement violé par leurs parjures les choses les plus saintes, qu'il reste peu de marques auxquelles on puisse reconnaître ceux qui sont sincères dans leur conversion. Il n'y a qu'à prier Dieu pour eux, et qu'à ne se rebuter point de les instruire.
Mais le grand Chancelier4, quand le verrons-nous, Monseigneur ? Il serait bien temps qu'il vint charmer nos ennuis dans notre solitude, après avoir confondu au milieu de Paris les critiques téméraires. Je prie M. Cramoisy5 de nous regarder en pitié. 0 utinam !...
M. l'abbé de Cordemoy6 n'attend pas avec moins d'impatience des nouvelles de son placet, que vous avez eu la bonté de vouloir présenter au Roi. Vous savez, Monseigneur, qu'il a le double titre du mérite et du besoin. Je souhaite que celui de votre protection fasse faire justice aux deux autres. Son absence, approuvée par le Roi, bien loin de lui nuire, doit lui servir, surtout depuis que nous sommes catholiques, authentiquement reconnus par les Ave Maria dont nous remplissons toutes nos conférences7.
3. Fénelon exagère : l'histoire montre que, dans la région évangélisée par lui, plus d'un protestant fut capable de souffrir pour sa religion.
l\. C'est-à-dire l'oraison funèbre du chancelier Michel Le Tellier, prononcée par Bossuet le 25 janvier 1686, achevée d'imprimer le 8 mars.
5. L'éditeur de l'oraison funèbre était, non pas Cramoisy, mais Sébastien Mabre-Cramoisy, directeur de l'Imprimerie royale, qui mourut le 10 juin 1687.
6. L'abbé Louis Géraud de Cordemoy, dont le nom est déjà revenu plusieurs fois. Il faisait partie de la mission de Saintonge et sollicitait une pension du trésor royal.
7. Fénelon et ses collaborateurs avaient été dénoncés à la Cour comme apportant trop de ménagements dans leur conduite envers les nouveaux convertis. On leur reprochait d'omettre dans leurs sermons
mars 1686] DE BOSSUET. 201
En songeant à sa pension avec M. le Contrôleur général8, de grâce, Monseigneur, n'oubliez pas notre retour avecM.de Seignelay9 ; mais parlez uniquement de votre chef. S'il nous tient trop longtemps ici loin de vous, nous supprimerons encore l'A ve Maria; et peut-être irons-nous jusqu'à quelque grosse hérésie, pour obtenir une heureuse disgrâce qui nous ramène à Germigny : ce serait un coup de vent qui nous ferait faire un joli naufrage10.
l'Ave Maria, que, depuis le xvie siècle, afin de mieux se séparer des réformés, les prédicateurs catholiques avaient pris l'habitude d'introduire dans leurs discours à la suite de l'exorde. L'abbé de Fénelon s'en expliqua au marquis de Seignelay : «... Il est vrai, Monsieur, que nous n'avons pas cru devoir dire l'Ave Maria dans nos premiers sermons ; mais nous ne l'avons fait qu'après avoir écrit à M. de Saintes, à qui nous avons rendu compte des moindres circonstances de notre travail. De plus, nos sermons ne sont que des prônes, de simples conférences, ou des prières de missions. Ni les curés dans leurs prônes, ni les missionnaires dans leurs conférences et dans leurs prières, ne disent point d'Ave Maria. Quand nous avons fait des sermons en forme aux jours solennels, comme, par exemple, quand je prêchai aux Jésuites de Marennes le premier jour de l'an, l'Ave Maria n'y a point été omis. Enfin, Monsieur, cette pratique même n'a été retardée de peu de jours, que pour y préparer incessamment les peuples par tous nos discours publics et particuliers, en sorte qu'elle fût établie avec une plus grande autorité et une plus parfaite persuasion. Cela est maintenant fait, et le fruit de cette petite condescendance nous paraît manifeste. Je suis même persuadé que les gens qui, faute de nous connaître d'abord, ont eu peut-être quelque peine là-dessus, ont les intentions si droites qu'ils reconnaissent maintenant la bonté des nôtres... » (Lettre du 28 janvier 1686, dans les Lettres inédites de Fénelon publiées par l'abbé V. Verlaque, Paris, i874, in-8, p. 17).