Nicolas Payen a Bossuet
Monseigneur, La lettre que vous m'avez fait l'honneur de mécrire me tiendra lieu de la récompense que je demandais à la Cour. La bienveillance et la protection d'une personne d'un aussi grand mérite est plus à estimer que toutes les grâces que je pouvais attendre. Si les services que l'on a rendus ne sont pas un motif propre à rien obtenir, je me suis fort mécompte. Que faut-il donc faire pour être distingué ? Pour ma consolation, je vais penser qu'après avoir fait ce que nous sommes obligés de faire, nous sommes encore des serviteurs inutiles1. Cependant vous me permettrez, Monseigneur, de vous rendre mes très humbles actions de grâces de toutes les bontés que vous avez pour moi ; je vous en demande la continuation, et suis avec un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Nicolas Payen.
A Meaux, ce Ier mars 1686.
37^. — Fénelon a Bossuet.
Quoique je n'aie rien de nouveau à vous dire, Monsei-
Lettre 313. — Publiée par M. Gasté, Deux lettres inédites et documents nouveaux, Caen, 1890, in-8, p. 17, d'après le ms. 121 de Meaux, t. I, f° 32. C'est une réponse à la lettre du 27 février.
1. Allusion aux paroles de l'Évangile: « Cum feceritis omnia quae praecepta sunt vobis, dicite : Servi inutiles sumus » (Luc, xvn, 10). Cependant N. Payen fit présenter à la Cour un second et un troisième placet. Il finit par obtenir qu'il serait indemnisé sur les biens des religionnaires fugitifs (Voir son manuscrit, p. 219, 255 et 256, à la Bibliothèque de Meaux, n° 121).
Lettre 314. — Cette lettre fut publiée d'abord par Deforis,
mars 1 686] DE BOSSUET. 199
gneur, je ne puis m'abstenir de l'honneur de vous écrire : c'est ma consolation en ce pays1, il faut me permettre de la prendre.
Nos nouveaux convertis vont un peu mieux, mais le progrès est bien lent : ce n'est pas une petite affaire de changer les sentiments de tout un peuple. Quelle difficulté devaient trouver les Apôtres pour changer la face de l'univers, pour renverser le sens humain, vaincre toutes les passions et établir une doctrine jusqu'alors inouïe, puisque nous ne saurions persuader des ignorants par des passages clairs et formels, qu'ils lisaient tous les jours, en faveur de la religion de leurs ancêtres, et que l'autorité même du Roi remue toutes les passions pour nous rendre la persuasion plus facile ! Mais si cette expérience montre combien l'efficace 2 des discours des Apôtres était un grand miracle, la faiblesse des huguenots ne fait pas moins voir combien la force des martyrs était divine.
Les huguenots mal convertis sont attachés à leur religion jusqu'au plus horrible excès d'opiniâtreté ; mais, dès que la rigueur des peines paraît, toute leur force les abandonne. Au lieu que les martyrs étaient humbles, dociles, intrépides et incapables de dissimulation, ceux-ci sont lâches contre la force, opiniâtres contre la vérité et prêts à toute sorte d'hypocrisie. Les restes de cette secte vont tomber peu à peu dans une indifférence de religion, pour tous les exercices extérieurs, qui doit faire trembler. Si on voulait leur faire ab-
Œuvres de Bossuet, t. IX, p. 565. C'est la première qu'on ait conservée de toutes celles que Fénelon écrivit à Bossuet.
1. L'abbé de Fénelon, alors âgé de moins de trente-cinq ans, était à la tète d'une mission chargée de travailler à l'instruction religieuse des nouveaux convertis de Saintonge et du pays d'Aunis.