L'Abbé de Saint-Luc a Bossuet
Vous aurez appris, Monseigneur, par les lettres de Pessole et de M. Fleury1 la triste nouvelle de la mort de notre pauvre ami M. de Varès. Vous n'en aurez pas été surpris, car vous me marquiez dans votre dernière lettre que vous n'en espériez plus rien, et j'ai vu que vous en étiez vivement touché. En vérité, Monseigneur, je ne saurais me consoler de cette perte ; elle me paraît irréparable pour tous ses amis. Il est rare d'en trouver de ce mérite et d'une société si douce et si agréable. On n'a pas assurément d'affliction plus sensible en cette vie, et rien ne doit plus servir à nous en détacher. Je l'avais été voir avant-hier, et j'y menai M. Du-
17. André Le Fèvre d'Ormesson d'Amboile. Né en 1 644, il était fils d'Olivier Le Fèvre d'Ormesson et avait été l'élève de Fleury, qui aurait composé pour lui son Histoire du droit français, Paris, 1674, in- 12. Intendant à Lyon depuis 1682, il y mourut au mois d'août i684- Sa sœur, Françoise Le Fèvre d'Ormesson était abbesse du Pont-aux- Dames, au diocèse de Meaux, et sa fille épousa le célèbre Daguesseau. Lettre 291. — 1 . La lettre de Pessole ne nous a pas été conservée ; celle de Fleury est celle qu'on vient de lire.
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chesne2, qui le jugea en grand péril. Je lui en dis quelque chose dans la conversation ; il me parut qu'il m'entendait assez. En effet, il s'est disposé à ce dernier moment comme un homme bien pénétré des vérités de la religion, qu'il méditait toujours pendant sa maladie, et a eu le bonheur de mourir entre les bras de M. Fleury. Je suis arrivé un moment trop tard. J'ai trouvé le pauvre Pessole fort désolé et incertain de ce qu'il devait faire des clefs dont il était chargé. M. de La Chapelle, averti par Clément, est venu aussitôt et a dit que M. de Louvois lui avait donné ordre, en partant, de se rendre à la Bibliothèque dès qu'il saurait la mort, de mettre son cachet à toutes les serrures et de prendre les clefs. Je lui ai conseillé de les remettre avec le registre et de donner avis de tout à M. de Reims3. Je ne doute pas que vous n'ayez la bonté de lui recommander fortement ce pauvre garçon4, qui perd tout son appui : son affection et sa fidélité méritent qu'on fasse quelque chose pour lui, outre qu'il est assez intelligent et fort exact.
L'abbé Renaudot5 espère aussi que vous écrirez en sa fa-
2. Pierre Duchesne, né vers 1616, avait d'abord exercé la médecine à Sézanne, puis était venu à Paris, où il s'était fait aimer par son caractère non moins que par sa science. Il fut médecin des Invalides, puis du Dauphin (8 novembre i6o,3). Il fut anobli en 1700 et mourut en 1707. Mme de Sévigné lui accorda sa confiance (Grands écrivains, t. IV, p. 323 ; t. VI, passim). Saint-Simon dit de lui : « Du Chesne, fort bon médecin, charitable et homme de bien et d'honneur, qui avait succédé auprès des fils de France à Fagon lorsque celui-ci devint premier médecin du Roi, mourut à Versailles à quatre-vingtonze ans sans avoir été marié, ni avoir amassé grand bien. J'en fais la remarque, parce qu'il conserva jusqu'au bout une santé parfaite et sa tète entière en soupant tous les soirs avec une salade et ne buvant que du vin de Champagne. Il n'était ni gourmand ni ivrogne, mais aussi il n'avait pas la forfanterie de la plupartdes médecins. » (Edition de Boislisle, t. XIV, p. 3i8.)
3. Charles-Maurice Le Tellier (1642-1710), fils du chancelier Le Tellier, et frère du ministre Louvois, de qui dépendait, comme on l'a dit, la Bibliothèque du Roi.
/j. C'est-à-dire Pessole.
5. On a vu par la lettre précédente que Renaudot faisait agir ses
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veur. M. de Fleury et moi sommes convenus que l'on ne pouvait trouver un meilleur sujet et plus capable de cet emploi, par son érudition et le commerce qu'il a avec tous les gens de lettres. La Gazette ne l'occupe pas assez pour l'empêcher de s'y donner tout entier ; d'ailleurs, il a du bien, et ne cherchera pas à faire son profit aux dépens du service. Vous connaissez la disposition où est M. de Reims à son égard, et je crois qu'il vous sera aisé de faire encore celui-là, qui en sera très reconnaissant6.
Je suis, avec un attachement inviolable, absolument à vous.
L'Abbé de Saint-Luc.
A Paris, ce 28 septembre i684-
amis. Son correspondant, l'abbé Rernou l'encourageait tout en le fortifiant contre un échec possible: « ...Je savais depuis vingt-quatre heures que M. l'abbé Varez était mort, et je ne manquai pas de penser en vous. Le contretemps que vous me marquez me fâche ; mais vous n'avez pas dû pour cela vous oublier. Je voudrais être à Paris pour vous talonner, car je vous connais. Je crains que votre bureau (?e Bureau d'adresse) ne vous fasse tort et qu'on y trouve de l'incompatibilité... M. de Montausier ne vous manquera pas et M. de Meaux n'a plus d'excuse. Je crains que vous ne manquiez d'habitudes auprès de M. de Reims. En tout cas, vous avez pris le bon parti de ne compter point sur cela : fortifiez-vous dans cette pensée et moquez-vous des vanités du monde aussi bien que moi... » (Lettre du 4 novembre i684, n. a. fr. 7^97, f° 170.)
6. Nous donnons cette phrase telle qu'elle se lit dans Deforis, bien qu'elle soit peu intelligible. — En dépit de ses efforts, l'abbé Renaudot fut évincé par le voyageur Melchisédech Thévenot, frère consanguin de Jacques Thévenot, premier mari de Marthe Pavillon, la sœur de l'évèque d'Alet (Cf. t. I. p. 80). « M. de Louvois, à l'insu de son illustre frère, le fit exclure à titre de jansénisme. » (Nècroloae des appelons et opposons à la bulle Unigenltus. S. 1., 1 755, in-12, p. i£5.) Sa philosophie tint mal contre ce nouvel échec, et l'abbé Bernou dut encore le consoler: « ...Ne m'avouerez-vous pas que vos amis, princes, seigneurs et autres, ne vous en aiment et ne vous en estiment pas moins, et que, sans cet emploi, vous avez de quoi subsister honnêtement dans Paris ? Cette exclusion ne vous a rien fait perdre ; cela étant, que vous importe de tout le reste ? N'êtes-vous pas comme vous étiez avant de songer à ce malheureux emploi ? Je vous proteste que j'y ai pensé sérieusement et que j'ai jugé que c'eût été un malheur
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