COROLLAIRE TROISIÈME
Donc la satisfaction que Jésus-Christ fait à Dieu pour les péchés de tous les hommes, est indirectement favorable aux hommes damnés.
Démonstration. — Elle leur est indirectement favorable, s'il est vrai qu'il leur en revienne par occasion quelque diminution dans leurs peines, et si Dieu en prend occasion de mêler pour ainsi dire la miséricorde dans leurs supplices. Or, c'est justement ce qui arrive et ce que Dieu fait, puisque, par les septième et huitième propositions, ce n'est que parce que Dieu trouve en Jésus-Christ une satisfaction infinie pour les péchés des hommes qu'il épargne les hommes damnés, et qu'il ne les punit pas même selon toute la capacité qu'ils ont de souffrir. Donc la satisfaction de Jésus-Christ est en quelque sorte favorable aux hommes damnés.
Mais remarquez que je ne dis pas que Jésus-Christ ait souffert en faveur des hommes damnés, ni que ses satisfactions soient unies à leurs satisfactions, ni enfin que des unes et des autres il se fasse une seule et même satisfaction ; mais seulement qu'ayant satisfait fort différemment, chacun en son ordre, Dieu prend occasion de la satisfaction infinie que Jésus- Christ lui a faite pour les péchés de tous les hommes, de remettre aux hommes damnés quelque chose des justes châtiments qui leur sont dus J .
1. Parmi les Pères et les auteurs qui soutiennent que les damnés ne sont pas punis en toute rigueur et que les peines des damnés peuvent recevoir quelque adoucissement, les uns l'expliquent en ce sens qu'en portant dans sa justice la sentence de condamnation de tel coupable, Dieu manifeste en même temps sa miséricorde en ne lui
468 CORRESPONDANCE [déc. 1687
45g. — A Dom François Lamy.
A Meaux, a4 décembre 1687.
J'ai reçu, mon Révérend Père, votre démonstration1 sur la satisfaction, que j'examinerai après ces fêtes. Je sais que la proposition est du P. Malebranche. Si elle peut être défendue, elle le sera de votre main ; et déjà elle est déchargée de beaucoup de mauvais sens qu'elle me parut avoir. Je vous dirai si, avec votre secours, je serai capable d'y en trouver un bon. Cependant je suis à vous, mon Révérend Père, avec le cœur et l'estime que vous savez.
46o. — A Dom François Lamy.
A Paris, 7 janvier 1688.
Je vous envoie, mon Révérend Père, mon senti-
infiigeant pas un châtiment proportionné à ses crimes (Cf. S. Thomas, ///* Part. Supplcmentum, q. xcix, a. 3, ad 4um). Pour d'autres, Dieu suspendrait après un certain temps une partie de la peine de tel ou tel damné (Cf. S. Augustin., Enchiridion, cxir, P. L., XL. col. 285). On trouvera les citations des Pères et des théologiens dans la Dissertation de M. Émery, supérieur général de Saint-Sulpice, sur la Mitigation des peines des damnés (in-8, 86 pp.), qu'il imprima comme Eclaircissement pour la page 3o3 du premier volume des Pensées de Leibniz (Paris, i8o4, in-8). Elle a paru aussi dans un volume de l'abbé P. J. Carie, Du dogme catholique sur l'enfer (Paris, 18A2, in-8).
Lettre 459. — i- Celle qu'on vient de lire.
Lettre 460. — Sur la minute écrite, partie de la main de Ledieu, partie par Bossuet, et conservée au Grand Séminaire de Meaux, le Sentiment porte la date : A Meaux, le 2e janvier 1688. Mais la copie, envoyée à Dom Lamy avec la présente lettre, n'avait sans doute pas d'autre date que celle de la lettre même.
janv. 1688] DE BOSSUET. £69
ment sur votre Démonstration. La méthode en est nette ; et elle m'a fait souvenir des propositions contre Spinosa1, que je souhaiterais beaucoup de voir au jour. Songez-y et avertissez-moi, pendant que je suis ici, de ce que je pourrai faire non seulement pour cela, mais encore en toute autre chose, pour votre service.
A 60 bis. — Sentiment de Bossuet
Sur la démonstration de Dom Fr. Lamy, au sujet de la satisfaction de Jésus-Christ.
Pour décider sur la Démonstration de l'auteur, il n'y a qu'à lire la lettre qui l'accompagnait. Par
1. Le P. Lamy publia, en effet, en 1696 le Nouvel athéisme renversé, ou réfutation du système de Spinosa, où il se sert de la méthode des géomètres.
2. Barucli Spinosa (1682-1677), célèbre philosophe panthéiste, né à Amsterdam d'une famille juive, mais excommunié pour ses idées par ses coreligionnaires. Ses principaux ouvrages sont : Renati Cartesii principia philosophise more geometrico demonstrata, Amsterdam, i663, in-4 ; Tractatus theologico-politicus, Hambourg, 1670, in-4 ; Ethica geometrico more demonstrata, dans ses Opéra posthuma, Amsterdam, 1677, in-£. Ses œuvres complètes ont été éditées par Paulus, Iena, i8o2-3, 2 vol. in-8.
Lettre 460 bis. — Sauf avis contraire, les notes ou remarques qui accompagnent cette pièce sont de D. Lamy lui-même ; ce sont les éclaircissements annoncés dans la lettre que nous donnons plus loin et qui commence par les mots : « Voici de nouveaux éclaircissements... » (Voir p. 497)- Nos propres explications seront mises entre crochets, sans autre indication.
[\~]0 CORRESPONDANCE [janv. 1688
cette lettre, il paraît qu'on veut exclure les démons1 du nombre des damnés pour lesquels on s'efforce de prouver, par la Démonstration, que Jésus-Christ a satisfait2. Mais si la Démonstration est concluante, elle doit valoir pour les démons 3 comme pour les autres damnés. Ce n'est donc pas une bonne et valable démonstration.
Pour en trouver le défaut, il n'y a qu'à considérer le second axiome : La grandeur et Vènormitè du péché se mesurent par la dignité de la personne offensée. Si l'auteur entend qu'elle se tire de là en partie, j'en conviens ; s'il entend qu'elle s'en tire tout entière, je le nie, car il s'ensuivrait que tous les péchés seraient égaux4.
Je conviens des trois premières propositions, conformément aux définitions que vous avez données de l'ordre essentiel, de la loi éternelle et de la justice. La quatrième proposition a deux parties.
1. On a seulement dit que, dans la proposition de question, on n'entendait parler que des hommes damnés.
[Proposition de question et non de la question, comme ont imprimé les précédents éditeurs, sauf Deforis, c'est-à-dire la proposition dont il s'agit, la proposition en question.]
2. Loin de s'efforcer de prouver que Jésus-Christ a satisfait pour les démons, on l'a formellement nié dans les propositions préambulaires à la Démonstration ; et l'on s'est seulement efforcé, dans celle-ci, de prouver « que Dieu se dédommage sur les satisfactions que Jésus- Christ fait à sa justice, de l'insuffisance de la satisfaction des damnés ».
3. On fera voir tantôt que cela n'est pas ; mais quand cela serait, la Démonstration n'en serait que plus forte. Voyez la remarque 37.
4- On verra tantôt que cela ne s'ensuivrait point, et que cette distinction nuira plus à l'illustre prélat qu'elle ne lui servira. Voyez les remarques 3i, 33 et 35.
[Au lieu de Si l'auteur entend, Ledieu : Si vous entendez si
vous entendez.]
janv. 1688J DE BOSSUET. £71
Sur la première, qui porte qu'il est de l'ordre de punir le péché, je distingue. Si vous entendez seulement que cela est conforme à l'ordre, c'est-à-dire que Dieu peut avec justice punir le péché, j'en conviens ; si vous entendez que cela est essentiel 5, en sorte que Dieu ne puisse pas ne le pas punir, c'est détruire l'idée du pardon, de la miséricorde et de la clémence.
Je dis donc qu'il est de l'idée de l'Etre parfait de pouvoir pardonner gratuitement6, et d'exercer sa bonté quand il lui plaît, même sur des sujets indignes, pourvu qu'ils reconnaissent et détestent leur indignité ' : car une bonté infinie n'a besoin d'autre raison que d'elle-même pour faire du bien à sa créature 8, parce qu'elle doit trouver en elle-même tout le motif de son action.
Je m'arrête encore sur cette parole : Punir le péché ; car tous les théologiens sont d accord que
5. L'auteur s'est nettement expliqué : il paraît, par ses définitions et par la suite des propositions, qu'il parle de l'ordre essentiel, immuable, inviolable à Dieu même, de l'ordre que Dieu ne peut pas se dispenser de suivre, et de satisfaire à ce qu'il demande : il ne le peut pas, dis-je, de cette heureuse impuissance qui naît de la plénitude, de l'abondance et de la nécessité de l'amour dont il s'aime lui-même. Or cet ordre ne demande rien plus absolument, plus instamment, plus essentiellement que sa conservation, ni par conséquent rien plus indispensablement que la punition de ce qui le blesse et que la réparation de ce qui l'offense et l'outrage. Toute idée de clémence qui va à renverser cela est une idée de clémence tout humaine ; mais il y a moyen, sans blesser les droits de l'ordre, de faire voir en Dieu une extrême clémence.