‹ Correspondance de Bossuet (volume 3)Chapitre 272 sur 308 · Ils ne le peuvent comme il faut sans médiateur · texte numérisé non relu

Ils ne le peuvent comme il faut sans médiateur

8. D'accord, s'il ne s'agit que de lui faire simplement du bien ; mais, s'il s'agit de lui faire miséricorde, on ne voit pas qu'il le puisse qu'en Jésus-Christ, et que satisfait par ses satisfactions.

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Jésus-Christ pouvait mériter le pardon de tous les hommes, seulement en le demandant, tant à cause de sa dignité qu'à cause de l'éternelle et inviolable conformité de sa volonté avec celle de son Père ; or, en demander le pardon 9, ce n'est pas en porter la peine : Dieu donc pouvait pardonner le péché, sans en imposer la peine à Jésus-Christ.

Quant à la preuve qu on apporte de votre proposition : Qu'il est de l'ordre de s'opposer à tout ce qui le blesse, et de punir tout ce qui Vojjense, en entendant, comme vous faites, qu'on ne peut pas ne le pas punir, cela n'est pas universellement vrai, parce qu'il n'est pas de l'ordre de punir un violement de l'ordre dont le coupable se repent10. Or le coupable se peut repentir d'avoir blessé l'ordre11: il n'est donc pas toujours de l'ordre de le punir.

Il est vrai que celui qui transgresse l'ordre ne s'en peut repentir que par la grâce de Dieu ; mais il est vrai aussi qu'il n'y a nulle répugnance que Dieu lui accorde cette grâce12, et que, pour la lui accorder, il

g. En matière de satisfaction, c'est souvent la plus grande de toutes les peines que de demander pardon, surtout si la personne qui le doit demander est d'une dignité fort éminente ; à plus forte raison, si elle est d'une dignité infinie, comme est Jésus-Christ : et ainsi la conséquence est nulle.

10. Le repentir, s'il est véritable et proportionné à l'offense, est la meilleure de toutes les punitions : un homme pénétré d'une vive et amère contrition ne sent ni les roues, ni les chevalets, ni les flammes.

11. Il ne le peut sans la grâce; et l'on ne peut pas violer plus visiblement l'ordre que de lui donner cette grâce avant son repentir, puisque c'est récompenser ou favoriser ce qui devrait être puni.

12. On vient de faire voir cette répugnance, et l'on peut douter que, pour accorder cette grâce, il serait besoin d'un médiateur pour réconcilier le pécheur avec Dieu.

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n'a besoin que de sa bonté toute seule ; d'où je forme ce raisonnement : Celui qui peut accorder un vrai repentir du péché n'est pas obligé de le punir; or Dieu peut accorder par sa bonté un vrai repentir du péché ; il n'est donc pas obligé de le punir, et il n'est pas même possible qu'il le punisse en toute rigueur : autrement il punirait en toute rigueur un péché dont on se repent, et un pécheur qui implore sa miséricorde et qui met sa confiance en elle seule : ce qui est contraire à sa bonté 13.

Il ne sert de rien de dire que ce pécheur, qui implore sa miséricorde, demeure toujours pécheur; car il ne le demeure qu'en présupposant que Dieu ne lui pardonne pas ; or il est convenable que Dieu lui pardonne, et il ne peut pas ne lui pas pardonner u.

Je viens à la seconde partie de la proposition : L'ordre demande que le péché soit puni à proportion de sa grandeur. La vérité de cette partie dépend de la première : or la première partie n'est pas véritable lb, et je soutiens au contraire que Dieu peut trouver sa gloire à faire surabonder sa grâce où l'ini-

i3. Tout ce raisonnement tombe de lui-même, après les trois dernières remarques qu'on vient de faire.

14. Et ainsi tout ce raisonnement se réduit à dire que Dieu ne peut pas punir un péché pardonné, ou un pécheur réconcilié. Il n'y a pas là grand mystère, et assurément il se trouvera peu de gens d'humeur à contester cela ; mais on soutiendra toujours que, pour obtenir le pardon de son péché, la créature a besoin d'un médiateur infiniment élevé au-dessus d'elle, et qu'enfin ce n'est qu'en Jésus-Christ que Dieu lui pardonne.

i5. Il est évident, par les remarques précédentes, que la première partie est véritable : la seconde l'est donc aussi, puisqu'on avoue ici qu'elle dépend de la première.

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quité a abondé16, selon la parole de saint Paul (Rom., v, 20). Il ne sert de rien de répondre que saint Paul parle, en ce lieu, en présupposant la satisfaction de Jésus-Christ " : car je maintiens que c'est une chose digne de Dieu par elle-même, de donner sans avoir rien qui le provoque à donner18, au contraire ayant quelque chose qui le provoque à ne donner pas, parce que c'est en cela que paraît l'infinité de sa clémence. Et la preuve en est bien constante, en ce que, gratuitement et sans être provoqué par aucun bien dans l'homme pécheur, il lui a donné Jésus-Christ 19. Or, ce n'est pas à cause de Jésus-Christ satisfaisant qu'il lui a donné Jésus- Christ satisfaisant : Dieu donc peut faire du bien, et le plus grand de tous les biens, au pécheur, sans y

16. Il faut toujours ajouter: Sans préjudice de l'ordre, sauf les droits de la justice, sans violer ce qu'il doit à l'ordre de la justice, à la loi éternelle.

17. Cela sert infiniment: car c'est ce qui fait voir que ce n'est qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ que Dieu fait miséricorde, et qu'il sait allier la plus étroite justice avec l'extrême clémence.

18. On conviendra de cela en général; mais de donner et de récompenser ce qui mérite punition, de laisser le crime et le désordre impuni, de laisser blesser, violer, renverser l'ordre de la justice, sans lui faire faire nulle satisfaction lorsqu'on le peut, c'est une clémence malentendue, c'est une bonté de femmelette, c'est ce qui est absolument indigne de Dieu ; c'est enfin ce qui lui est même absolument impossible, étant essentiellement juste comme il est et aimant, comme il fait, invinciblement l'ordre : Impunitum non polest esse peccatum, impunitum esse non decet, non oportet, non est justum, dit saint Augustin en plusieurs endroits. (In Psal. xliv, n. 18 ; in Psal. lviii, n. i3 ; Serm. xix, n. 2 ; Serm. xx, n. 2.)

19. Dieu n'a donné Jésus-Christ aux hommes, qu'en se le donnant préalablement à lui-même et à sa justice ; content de la satisfaction que son Fils lui fait, il le donne aux hommes pour leur être favorable, et comme une hostie de propitiation.

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être invité par d'autres motifs que par celui de sa bonté20.

De là je tire encore une autre preuve : c'est que le même ordre qui demande que le pécheur soit puni, demande aussi qu'il le soit en la personne du coupable 21, car c'est là ce qui s'appelle faire justice ; c'est là ce qui s'appelle réparer le désordre du péché, que de le punir où il est et dans celui qui l'a commis. Or Dieu se peut relâcher de la punition du pécheur en sa personne22 ; donc l'ordre qui demande que le péché soit puni, n'est pas un ordre essentiel et indispensable.

Ce qu'on peut encore tourner d'une autre manière. Dieu peut se relâcher par sa bonté du droit qu'il a d'exiger la peine du péché du pécheur même, en acceptant volontairement pour lui la satisfaction d'un autre, comme il a fait celle de Jésus-Christ pour nous ; et il pourrait à la rigueur n'accepter pas cette satisfaction étrangère, et exercer tout son droit sur la personne du coupable23. Donc tout ce qu'on dit ici de l'ordre ne se peut point entendre d'un ordre absolu et essentiel ; et il est du genre des choses que Dieu peut faire et ne faire pas, selon les diverses lins qu'il se sera proposées.

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