‹ Correspondance de Bossuet (volume 3)Chapitre 81 sur 308 · Philip · texte numérisé non relu

Philip

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res ; on ne peut nier cependant que ces prodiges de courage et de magnanimité chrétienne ne fussent des sujets de poème très excellents. L'Eglise les propose tous les jours aux fidèles, non seulement comme des objets d'admiration, mais comme des exemples propres à exciter en eux le mépris des maux de cette vie et le désir de la félicité éternelle. Si donc l'Église fait ses délices de chanter ces grandes actions et d'en relever la beauté dans ses hymnes et dans ses cantiques, devonsnous craindre de les célébrer par nos louanges et d'en faire le sujet de nos poèmes ? J'ajouterai que saint Grégoire le Grand, ce docteur admirable de la morale chrétienne, qui propose cette expédition de saint Paulin comme le modèle d'une parfaite charité, m'est un bon garant et une caution plus que suffisante. Je demeure d'accord que l'action est extraordinaire et surprenante ; mais c'est en cela qu'elle est plus propre pour un poème, qui dédaigne les actions communes et triviales, et qui n'embrasse avec plaisir et avec succès que celles qui ont du merveilleux et de l'héroïque.

Quelques-uns m'ont fait cette objection, qu'encore qu'il soit vrai que Thérasie, femme de saint Paulin, l'ait suivi dans tous ses voyages et jusques dans le fond des déserts, et lors même qu'il était évêque, et qu'il soit aussi très constant qu'il n'était pas extraordinaire en ces temps-là que des évèques mariés vécussent encore avec leurs femmes, mais comme avec leurs sœurs, j'ai eu tort néanmoins de n'avoir pas supprimé cette circonstance, parce, disent-ils, qu'elle est contraire à nos mœurs, qui veulent présentement que dès qu'un homme marié s'engage dans les ordres sacrés, sa femme se retire dans un monastère.

J'ai répondu que la règle qui veut qu'on se conforme aux mœurs du siècle où l'on écrit, en supprimant ou déguisant les choses qui y sont contraires, a été faite et est très bonne pour les pièces de théâtre, parce que le peuple, à qui le poète doit s'efforcer de plaire, est un peuple malade et même furieux, qui ne veut voir ni entendre que ce qui flatte ses passions, à qui on ne doit pas parler comme on ferait à des

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hommes bien raisonnables, et dont il est dangereux, si l'on recherche ses applaudissements, de choquer les préjugés et les inclinations. De là est venu que les poètes grecs n'ont presque osé mettre sur le théâtre que des rois malheureux, persécutés du ciel et de la terre ; qu'ils ont coupé par morceaux les enfants de Thyeste et crevé les yeux à Œdipe pour donner un spectacle agréable à ce peuple ennemi de la royauté. Cette complaisance des poètes pour leurs spectateurs leur a été toujours d'une nécessité indispensable, en sorte que je n'oserais presque blâmer quelques auteurs célèbres de notre temps, lorsque je ne regarde en eux que le devoir de poète dramatique, d'avoir altéré le caractère des plus grands héros de l'antiquité et de leur avoir ôté cette fierté noble et hautaine, qui ne leur permettait de regarder l'amour que comme un amusement frivole et où ils auraient eu honte d'être surpris, pour leur donner une tendresse démesurée, dont le siècle s'est avisé de faire une qualité héroïque et dominante. Les dames, qui, par elles-mêmes et par le grand nombre de ceux qui les suivent, font l'affluence dans le théâtre, ne peuvent souffrir des héros s'ils ne ressemblent à leurs amants et si ces héros ne leur touchent le cœur avec les mêmes choses tendres et passionnées qu'elles ont accoutumé d'entendre ou qu'elles souhaitent qu'on leur dise 18.

Il n'en est pas ainsi des autres ouvrages, où, non seulement les personnes raisonnables n'aiment rien tant que de trouver la vérité, quoique contraire aux mœurs de notre siècle, mais où, plus les événements, les coutumes et les usages sont différents de ce que nous voyons tous les jours, plus ils sont agréables et donnent de plaisir.

Quelques-uns de mes amis m'ont dit que ma versification était un peu négligée en quelques endroits et que souvent mes expressions ne sont pas assez vives ni assez relevées. Je n'ai point trouvé de réponse à cette objection, et je suis demeuré d'accord qu'elle n'était que trop juste et trop véritable.

18. On peut rapprocher ces idées de celles que Bossuet exprimera dans ses Maximes sur la Comédie.

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Mais comme je ne prétends pas que mon poème soit sans défauts, et que ma principale intention a été d'exciter par mon exemple les maîtres de l'art à travailler sur des sujets semblables à celui que je me suis proposé, j'ai cru que les fautes et les faiblesses qui s'y rencontrent les y engageraient encore davantage, en leur donnant à penser que si, tout faible et imparfait qu'il est, il se laisse néanmoins lire (gloire qui n'est pas peu considérable pour un poème français), de quelle beauté et de quel agrément ne sera pas un ouvrage de leur façon ! Il est vrai que les sujets de piété n'ont pas le même attrait pour la plupart du monde que les sujets profanes, soit que la raillerie ou l'amour en soient l'objet, car toute la poésie ne traite presque plus aujourd'hui que de ces deux matières. En effet, il n'est pas croyable combien la malignité de la médisance, et plus encore celle du lecteur font trouver de goût à un ouvrage, et quelle part elles ont à la joie qu'il donne et aux applaudissements qu'il reçoit. On peut dire la même chose des poésies galantes et principalement de ces pièces de théâtre tendres et passionnées, où, quelque spirituelles et ingénieuses qu'elles soient, l'agrément naturel de la matière et la mollesse des spectateurs font plus de la moitié du plaisir qu'on prend à les entendre. Cependant j'oserais assurer que si, au lieu de se prévaloir de la malice et de la corruption du cœur de l'homme, on voulait avec le même soin prendre avantage des sentiments de droiture et de religion qui ne quittent jamais entièrement le fond de l'âme, quelque déréglée qu'elle puisse être, qui sortent au dehors lorsqu'elle est touchée inopinément par de certains endroits, et qui ont été appelés si éloquemment les témoignages d'une âme naturellement chrétienne19; j'oserais, dis-je, assurer que si l'on s'étudiait à réveiller ces sentiments que le sang et la chair tiennent assoupis, mais qu'ils n'éteignent pas, on plairait, même aux plus corrompus, par les charmes invincibles de la vertu et de la vérité ; et, ce qui est encore très véritable, on en recevrait une gloire bien plus solide, bien plus douce et

19. Tertullian., Apologeticus, xvn. [P. L., t. I, col. 3-7, J

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bien plus tranquille. Pourquoi faut-il que tant d'excellents génies se laissent renfermer entièrement dans la peinture de quelques imperfections légères qu'ils s'efforcent de rendre ridicules, ou de quelques passions dangereuses qu'ils tâchent d'émouvoir; que ne se répandent-ils encore plus heureusement dans les louanges de toutes les beautés de l'univers et de toutes les vertus héroïques des grandes âmes, pour en rendre une gloire immortelle à l'Auteur de la nature et de la grâce. Le ciel, la terre, les enfers, les anges, les démons et Celui même qui a donné l'être à toutes ces choses, peuvent être le digne objet de leurs travaux et de leurs veilles ; car je ne prétends pas les réduire à ne faire que des catéchismes en vers ou de pieuses méditations, quoiqu'on ne puisse trop louer ceux qui consacrent leurs plumes à des instructions aussi utiles et aussi nécessaires. Il suffit que la gloire de Dieu soit le but principal de tout l'ouvrage, et qu'il s'y mêle de temps en temps de certains traits de piété qui frappent le cœur et qui l'émeuvent. Et, en effet, comme ce ne sont pas toujours les pièces de poésie les plus dissolues qui corrompent davantage les mœurs, soit parce qu'on est en garde contre le poison qu'elles présentent à découvert, ou qu'il n'y ait que ceux qui sont déjà corrompus qui les lisent ; mais que bien souvent celles qui renferment le même poison sous des expressions chastes et innocentes, sont beaucoup plus à craindre ; il se peut faire aussi que des ouvrages de poésie, où, parmi le récit de plusieurs événements purement humains et la description des choses de la nature, on aura inséré quelques sentiments de piété tendres et touchants, frapperont quelquefois davantage et feront en leur temps plus d'effet qu'un tissu perpétuel de réflexions morales et pieuses : semblables en cela à la plupart des graines que nous semons, qui ont une infinité d'écorces et d'enveloppes superflues en apparence, mais dont le germe qu'elles cachent et qui les rend fécondes est presque imperceptible.

Voilà, Monseigneur, ce que j'ai fait pour concourir au désir que vous avez de voir la poésie française dignement oc-

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cupée, et pour vous donner des marques du zèle respectueux avec lequel je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Perrault.

3^7. — A Charles Perrault.

A Germigny, 25 septembre1 i685.

J'ai reçu le poème de Saint Paulin2, et je vous rends grâces de l'honneur que vous me faites de me le vouloir dédier. La lettre dédicatoire, que vous rendez utile en la faisant servir de préface à tout l'ouvrage, est pleine de bon sens et de modestie. Le poème est plein de grandes beautés et sera fort estimé des esprits bien faits3. Le reste se dira

Lettre 347. — L. a. s. Communiquée par M. Noël Charavay. Publiée pour la première fois dans les Lettres inédites de Bossuet (Versailles, 1820, in-8, p. 4), d'après une copie faite par Mercier de Saint- Léger sur l'original. Celui-ci se trouvait en tête de l'exemplaire du poème de Saint Paulin, qui, après avoir appartenu à Charles Perrault, était passé dans la bibliothèque du Chapitre de Notre-Dame.

1. L'éditeur de Versailles, suivi par Lâchât, a daté par erreur cette lettre du 25 décembre, au lieu du 25 septembre que porte la copie de Mercier de Saint-Léger, qu'il avait eu entre les mains. D'ailleurs, le jour de Noël, Bossuet devait être dans sa ville épiscopale et non dans sa maison de campagne (Cf. Revue Bossuet du 25 octobre 1900, p. 2^9).

2. Voir la dédicace de ce poème, p. 127. Ce poème ayant été achevé d'imprimer le 20 novembre, Bossuet a écrit cette lettre après l'avoir lu en manuscrit.

3. Boileau était loin de juger aussi favorablement ce poème. Par exemple, lorsqu'il voulait décider le grand Arnauld à publier la lettre que ce docteur avait écrite pour défendre la Satire X, sur les femmes, contre les attaques de Perrault, il se disait prêt à subir pour cela toutes les conditions qu'on voudrait lui imposer: « Que ne ferais-je

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quand on aura l'honneur de vous voir, puisque Monsieur votre frère4 et vous me faites espérer cette grâce Je vous honore tous deux parfaitement, et je Lis avec une estime particulière, Monsieur, votre

très humble serviteur.

J. Bénigne, é. de Meaux.

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