Baronius, ad ann. /io
446 APPENDICE lY.
contraindre les donatistes; que l'on devait regarder l'instruction comme l'unique moyen dont il était permis de se servir, et que le support et la patience à leur égard étaient les règles de la charité chrétienne. Ces raisons, qui sont en effet spécieuses, le frappèrent longtemps; mais, quand il eut vu la ville de Tagaste, où il était né, et une grande partie de l'Afrique réunie par la crainte des châtiments à l'Église catholique, il se rendit au sentiment commun de ses collègues. L'expérience détermina si fortement son esprit, qu'il composa sur ce sujet les deux lettres à Vincent et aa comte Boniface, que M. Ferrand traduisit en français il y a dix ans*°, et que la question présente a reridues célèbres.
Il semble qu'il suffit de lire ces deux lettres pour décider la difficulté dont il s'agit. Ce Père y rapporte un nombre infini de preuves tirées des Écritures, de la raison et des conciles, pour établir que l'on doit contraindre les hérétiques; et il répond, avec autant de solidité que d'éloquence, à toutes les objections que l'on peut faire sur cette matière. Il représente les donatistes dans la même situation où sont à présent nos nouveaux convertis, et il propose les mêmes moyens de les réunir. 11 dit qu'il ne faut pas regarder si l'on force, mais à quoi l'on force; que laisser un hérétique dans sa liberté, c'est comme si on laissait un léthargique dans son assoupissement, ou si l'on abandonnait un frénétique à sa fureur; que, si ceux que la charité attire sont meilleurs, ceux que la crainte corrige sont en plus grand nombre ; que la nécessité
10. Ces deux épîtres (à Vincent et à Boniface) avaient déjà été. traduites par Jacques Tig^eou, Ang^evin, chancelier de l'Eglise de Metz: Réponse à ceux qui demand-^nt vivre en liberté de conscience, etc., Paris, lôyS, in-8. La version dont parle ici l'évèque de Moutauban n'est pas un ouvrage à part, raais elle a été insérée dans un discours préliminaire à la Réponse à l'Apologie pour la Réjormation. pour les Réformateurs et pour les Réformés (anonyme, Paris, i685, in-ia, p. XII à Lvi). L'auteur de cet écrit, Louis Ferrand était né à Toulon le 3 octobre l645. Il avait d'abord étudié dans son pays, puis était venu à Lyon, où un ecclésiastique lui avait enseigné l'hébreu et les langues orientales. Il avait ensuite pris ses degrés en l'Lniversité d'Orléans et s'était fait recevoir avocat au Parlement de Paris; mais
qiri contraint à faire le bien et à fuir le mal, est toujours utile et avantageuse; que, si, dans la multitude de ces conversions, il y en a quelques-unes qui soient feintes et hypocrites, elles peuvent devenir sincères dans les suites ; et que les hérétiques ou les schismatiques obligés par la force à s'appliquer à la considération de la vérité, se désabusent enfin de leurs erreurs dans un examen qu'ils n'auraient jamais fait, s'ils n'avaient été contraints par l'autorité.
Toutes ces raisons et plusieurs autres, qu'il serait trop long de rapporter ici et que l'on peut lire dans la source, ont toujours déterminé les plus savants théologiens qui ont agité cette question, et surtout saint Thomas dans la Seconde seconde de sa Somme, et le cardinal Bellarmin dans son traité de Lalcis^^, à suivre le sentiment de saint Augustin; et la décision de ce Père ne doit pas être moins respectable dans cette matière que dans les autres qu'il a traitées pour l'utilité et pour la défense de l'Église.
On peut objecter contre la doctrine que je viens d'établir, qu'il n'y avait nul péril de forcer les donatistes d'assister aux saints mystères des catholiques, parce qu'ils croyaient faussement que l'on offrait sur l'autel autre chose que ce que
il délaissa le barreau pour se livrer aux sciences religieuses, et ses travaux lui valurent une pension de l'assemblée du Clergé. Il mourut le II mars 1699. Ses ouvrages, anonymes pour la plupart, sont, entre autres: Réflexions sur la religion chrétienne, contenant les prophéties de Jacob et de Daniel sur la venue du Messie, Paris, 1679, 2 vol. in-12; Liber Psaimorum cum argumentis, paraphrasi et annotationibas, Paris, i683, in-4; Traité de l'Église contre les hérétiques, Paris, i685, in-12 ; Psaumes de David en latin et en français, Paris, 1686, in-12 ; Discours oh l'on fait voir si saint Augustin a été moine, Paris, 1689, in-12; Summa biblica, seu disserta tiones prolegomenicœ de sacra Scriptura, Paris, 1690, in-12, réimprimé en 1701 sous le titre de Dissertationes crilicse; De la connaissance de Dieu, Paris, 1706, in-12. Ferrand a laissé en outre des recueils manuscrits considérables (Bougerel, Hommes illustres de Provence, Paris, 1702, in-12; Ellles du Pin, Bibliothèque du XVII^ siècle, t. IV; Niceron, t. I et X; Longueruana, t. II, p. 97; Journal des savants, mars 1707, supp.).
II. D. Tliom., Sum. theoL, II"» 11'^, q. x, art. 8; Bollarmin, de Laicis, 1. III, c. XXI.
4/i8 APPENDICE IV.
Jésus-Christ avait ordonné, et qu'abusés dans le fait, il fallait les contraindre, afin que, convaincus par leurs propres yeux, ils fussent détrompés de leur prévention et de leur erreur.
Je réponds à cette objection, qu'à la vérité, quelques donatistes erraient dans ce fait-là, comme le rapporte saint Augustin ; mais le plus grand nombre se trompait dans le dogme, et ne voulait point assister au saint sacrifice de l'autel, parce qu'ils croyaient que les prêtres catholiques n'avaient pas un pouvoir légitime pour l'offrir, puisqu'ils n'étaient pas dans l'Église. Cependant saint Augustin veut que l'on les contraigne tous, malgré les mouvements de leur conscience erronée; et tous les principes^ dont il se sert doivent s'appliquer à tous les hérétiques en général, quoique ce Père n'ait pour objet que la conversion des donatlstesen particulier.
J'ajoute que l'Église aujourd'hui a plus de droit sur les nouveaux convertis qu'elle n'en avait autrefois sur les donatistes. Nos néophytes ont fait abjuration de leurs erreurs, ils l'ont signée ; plusieurs ont assisté longtemps de bonne foi à nos mystères, et y ont même participé : leur conduite présente est plutôt un refroidissement qu'une apostasie. Un grand nombre n'a jamais fait d'exercice^' de la religion protestante, comme ceux qui étaient trop jeunes quand l'édit de Nantes fut supprimé, et ceux qui, étant nés depuis, ne vont point à la messe parce qu'ils'' en sont empêchés par leurs parents. Tous enfin en général appartiennent à l'Église par leur abjuration ou par leur baptême: elle ne les regarde pas comme des ennemis déclarés', mais comme des enfants indisciplinés, qu'elle est en droit de revendiquer et de ramener à leurs devoirs, soit par les armes spirituelles-', soit par imploration du bras séculier, à peu près comme un père appelle à son secours la justice et les lois pour la punition de ses enfants, lorsque sa bonté et ses exhortations sont impuissantes pour les corriger.
Cette circonstance de l'abjuration et du droit que l'Église
J. Leinoine : f) et Us maximes. — g) fait exercice. — h) à la messe, que parce qu'ils. — i) comme des ennemis. — j) par ses armes spiriluelles .
Sun LES iNOUVEAUX CONVERTIS. ^^9
conserve sur ceux qui l'ont faite est d'un si grand poids, qu'elle fut le motif d'un canon célèbre du quatrième concile de Tolède"^, tenu l'an 633; et ce canon est rapporté dans le Décret de Gratien ; et voici en peu de mots quelle en fut l'occasion. Le roi Sisebut*' fit en Espagne, dans le sixième siècle, une loi qui est insérée parmi les lois des Visigoths, par laquelle il était ordonné aux Juifs, sous des peines très grièves, d'abjurer le judaïsme et d'embrasser la religion chrétienne. Quatre-vingt-dix mille obéirent, et le reste s'enfuit dans les royaumes voisins. On en peut voir la relation et l'histoire daas la Chronique d'Isidore de Séville**.
Il faut observer que l'Église a toujours fait une grande différence dans la conduite qu'elle tient pour convertir les Juifs, les infidèles et les païens, et celle qu'elle croit devoir garder pour convertir les hérétiques. Elle n'a aucune autorité sur les premiers, qui ne sont pas nés sous ses lois et sous sa discipline, et elle ne se sert à leur égard que de la voie de la persuasion. Mais, quelque éloignés que soient d'elle les hérétiques, ils portent le nom de chrétiens : ils ont été régénérés par le baptême qu'elle donne ; ils croient plusieurs de ses dogmes ; et, quoiqu'ils soient rebelles et désobéissants, elle est leur mère, et par conséquent en droit de les punir, et surtout quand ils ont abjuré leurs erreurs.
Sur ce fondement, le quatrième concile de Tolède*^ désapprouve d'abord, dans le canon lvii, la conduite que l'on avait tenue à l'égard des Juifs, par la raison que je viens d'expliquer; mais, pour ceux qui s'étaient convertis et qui étaient chrétiens, soit par force, soit par leur choix, comme ils ont reçu le baptême, ajoute le canon, et qu'ils ont été ini-
12, Mansi, t. X, col. 633 et seq.
i3. Sisebut, roi des Visigoths (612-621). Cf. t. IX, p. 3 1/4.
i4. Leyes Wisigoih., lib. XII, tit. i seq. — Sisebutus... initio regni Judaeos ad fidem christianam permovens, aemulationem quidem habuit, sed non secundum seientiam; potestate enim compulit quos provocare fidei ratione oportuit, etc. (Isidor. HispaL, de Regibus Gothorum, P. L., t. LXXXIII, col. 1078).
i5. Mansi, loc. cit.
liés dans les mystères de l'Église, il faut les contraindre d y persévérer, de peur que le nom de Dieu ne soit blasphémé, et que la foi ne soit regardée comme vile et méprisable.
Les albigeois, dans les xn® et xiii® siècles, furent traités avec plus de rigueur que ne l'avaient été les donatistes. Comme le présent mémoire* n'est point une dissertation historique, et que ce n'est qu'une simple exposition des faits qu peuvent servir de fondement à mon opinion, il est inutile de rapporter les circonstances de l'hérésie des albigeois, dont on peut voir le détail dans les auteurs contemporains. Mais, pour l'éclaircissement de la question dont il s'agit, il est nécessaire de lire le canon xxvii du concile troisième de Latran, tenu sous le pontificat d'Alexandre III; le canon m du concile quatrième de Latran, sous Innocent III ; les conciles de Paris, de Toulouse et de Béziers, tenus, vers le milieu du xiii* siècle*^.
Une vigilance exacte pour découvrir les hérétiques qui se cachaient, la confiscation des biens, l'exil, les punitions corporelles étaient les voies dont on se servait pour réduire les indociles et les opiniâtres. Les protecteurs des albigeois étaient aussi très sévèrement punis, et l'on sait ce qu'il en coûta an comte de Toulouse. Je ne prétends pas établir sur ces précédents exemples de sévérité des préjugés pour la conduite que l'on doit tenir à l'égard des nouveaux convertis. Quoique je
J. Lemoine ; A) ce mémoire.
i6. Les canons de Hxreticis, xxvn du troisième, et m du quatrième concile de Latran (1179 ^^ I2i5) se trouvent dtns Mansi, t. XXII, col. 281 et 282; 986 à 990. Des conciles furent tenus à Paris eu 1228 (ihid., col. 1201 et suiv.), en 1226 (t. XXIII, col. 9 à 12), à Toulouse en 1229 Ccol. 191 à 3o4), à Béziers, en 1288 (col. 269 à 278) et en 1255 (col. 875 à 88^). Le canon en question do concile de Toulouse est le xiii^, et non le xviie : Omnes autem utriusque sexus, postquam ad annos discretionis advenerint, confessionem peccatorum faciant ter in anno proprio sacerdoti. . et ter iu anno, in Xatali Domini, Pascha et Pentecoste, sacramentum Eucharistiae cum omni \eneratione suscepturl... Nam si quis a communione. nisi de consilio proprii sacerdoti-^, abstinuerii, suspectus de haeresi habeatur (Mansi, col. 197).
SUR LES NOUVEAUX CONVERTIS. 45i
sois persuade qu'il faut les contraindre d'aller à la messe, je crois néanmoins que les moyens les plus modérés seront les plus elTicaces, et qu'il convient à l'avancement de l'œuvre de joindre à un zèle attentif et qui ne se désiste point de son objet, beaucoup de douceur, de patience et de charité.
Quelques docteurs croient que le canon xvii du concile de Toulouse, que je viens de citer et qui fut tenu l'an 1229, ordonnait que les albigeois nouveaux réunis communiassent à Noël, à Pâques et à la Pentecôte; mais il ne faut que lire ce canon pour être désabusé de cette fausse prévention'. C'est un précepte que le concile donne à tous les anciens fidèles ; et il ajoute seulement que ceux qui ne l'accompliront pas seront suspects d'hérésie. Et si, dans tous les siècles, l'esprit de l'Église a été que l'on forçât les hérétiques à se convertir, néanmoins elle n'a jamais voulu admettre les nouveaux réunis à la participation des sacrements, lorsqu'ils étaient encore chancelants dans la foi qu'ils avaient embrassée.
Les Pères de l'Église ont dit sur cette matière tout ce que les conciles avaient expliqué dans leurs décisions. Saint Léon, dans sa lettre lxxv, à l'empereur Léon*'', lui adresse ces belles paroles: « Grand prince, je vous parle sans adulation ; elle ne convient pas à la liberté évangélique. Vous êtes digne d'être associé au ministère apostolique par votre piété, et d'être mis au nombre des ministres de Jésus-Christ ; vous en avez le zèle si vous n'en avez pas le caractère : vous êtes le protecteur de la foi de Nicée, d'Éphèse et de Chalcédoine. Dieu vous a non seulement appelé au gouvernement de l'Empire, mais encore à la défense de la religion: vous devez punir les sectateurs de Ncstorius, de Dioscore et d'Eutyche, et ne pas permettre qu'ils divisent l'unité de l'Église par leurs erreurs. » Saint Léon dit la même chose en d'autres termes dans ses lettres à l'empereur Marcien et à la princesse Pulchérie.
J. Lemoine ; l) prétention.
17. Epist. CLVI, al. GXXV, édlt. Quesnel, t. Il, in>/|, p. 678 [P. L., t. LIV, col. 1127 et suiv.J. La traduction qui va suivre n'est pas littérale; c'est plutôt un résumé de la pensée de saint Léon.
Or il est certain que toutes ces exhortations ferventes avaient pour objet quelque chose de plus qu'une simple abjuration. La notion naturelle du mot de convertir veut dire la pratique d'un nouveau culte. Il y a eu dans tous les siècles des nouveaux réunis, mais on ne verra'" point, dans aucun endroit de l'histoire ecclésiastique, que l'on les ait laissés vivre dans une indifférence entière pour leurs devoirs ; et si le sentiment des Pères a été que les princes devaient contraindre les hérétiques à renoncera leur fausse religion, il est évident aussi qu'ils ont cru qu'il fallait les forcer au moins aux fonctions extérieures de la véritable.
Saint Grégoire pape, dans sa lettre à Patrice'^, exarque" d'Afrique*^, l'exhorte à employer le pouvoir que Dieu lui avait confié à la destruction de l'hérésie ; et dans celle qu'il écrit à Audibert^", roi d'Angleterre, il le loue d'avoir procuré le progrès de la religion par les instructions, par la terreur, par ses bienfaits et par ses exemples.
Saint Bernard, qui a été le plus doux et le moins sévère de tous les Pères de l'Église, dans le soixante-sixième sermon qu'il a composé sur le Cantique des cantiques ^^ , en parlant de certains novateurs de son temps qui niaient la nécessité du baptême des enfants, le purgatoire et les prières pour les morts, cite les paroles de l'Apôtre^-, que les princes sont les ministres de Dieu pour exécuter ses vengeances en punissant celui qui fait mal, et conclut qu'il vaut mieux punir les
J. Lemoine : m) voit. — n) êvêque.
18. EpisL XXXI, al. XXVII; GXXXIV, al. GV [P. L., t LIV, col. 789 seq ; 109^ seq.].
19. Aucun Patricius ne figure parmi les correspondants de saint (irégoire, mais seulement Narsès, patricius. Les lettres adressées à ce personnage ne répondent pas au résumé qu'on en donne ici.
ao. Audibert est le même que saint Etlielbert, roi de Kent, en Angleterre, de 56o à 617. — S. Greg., Epist., lib. XI, lxvi [P. L., I. LXXVII, col. 1201 seq.].
21. InCantic, serm. LXVI, n. 11 et 12 [P L., t. GLXXXIII, col. noo et iioi].
aa. Rom., xiii, 4.
hérétiques par le glaive de la puissance temporelle que de souffrir qu'ils persistent dans leurs erreurs, ou qu'ils pervertissent les fidèles par leurs persuasions et par leurs discours.
C'est sur ces principes établis par une tradition constante de l'Église, que les empereurs chrétiens ont toujours donné des lois très sévères contre les hérétiques, pour les obliger à se réunir à l'Église catholique, et, à plus forte raison, à en faire profession publique après l'abjuration de leurs erreurs. A la vérité, l'empereur Constantin, peu de temps après qu'il fut parvenu à l'Empire, fit, conjointement avec Licinius, son beau-frère, une loi qui permettait à chacun de ses sujets de suivre la religion que sa conscience lui inspirerait -^ ; mais il est aisé de voir par l'examen de cette constitution, qui est rapportée par Eusèbe dans le chapitre V du dixième livre de son Histoire, que cette tolérance universelle de toutes les opinions n'était qu'un prétexte, dans un règne naissant et mal affermi, pour procurer un libre exercice à la religion chrétienne, qui avait été toujours persécutée par les empereurs païens, et contrainte de demeurer jusqu'au temps de Constantin dans l'obscurité et dans le silence.
Mais lorsque ce prince fut paisible possesseur de l'Empire, et qu'il n'eut plus ni de concurrents ni de collègues, et qu'il eut donné la paix à l'univers et à l'Église, il voulut non seulement renverser les idoles, mais détruire encore le schisme et l'hérésie. Saint Augustin, dans le neuvième chapitre de sa Lettre aux donalisles, qui est la cent cinquième dans la nouvelle édition^*, explique les lois qui furent données par les empereurs contre les donatistes, depuis Constantin jusques à Arcade et à Honorius.
Le code Théodosien, au titre de Flœreiicis^^, rapporte en détail les constitutions de ces princes contre tous les héré-