A Claude Le Peletier
A Meaux, 24 avril 169a.
Il y a ici, Monsieur, un Hollandais dont le frère est mort lieutenant des gardes de M. le prince d'Orange, qui, par les habitudes qu'il a dans le pays et par les langues qu'il sait, prétend avoir découvert beaucoup de choses qu'il dit être importantes au service du Roi. Il dit entre autres choses qu'il a ouï depuis peu une conférence entre ce prince et M. de Bavière^, dans le jardin du château de Dist\ à douze lieues de Bruxelles, oii ils se promenaient, et il prétend leur avoir entendu traiter des matières de la dernière conséquence. Il ajoute qu'il sait un moyen aisé de faire avorter tous leurs desseins pour cette campagne.
Pour vous donner quelque idée de la croyance qu'on peut prendre en lui, il faut. Monsieur, que
Lettre 28. — L. a. s. Inédite. Archives de M le marquis Le Peletier de Rosambo, au Mesnil (Seine-et-Oise).
I. « Le nom est La Grange : il est des environs de Bréda, et des gens que vous estimez m'en ont rendu autrefois de bons témoignages. » (Note marginale de Bossiiet). Ce Hollandais ne doit pas être confondu avec son compatriote, le sieur Des Granges, qui, étant capitaine de cavalerie au régiment de Gesvres, fut emprisonné à la Bastille le 23 mai 1677, ^^ banni le i*' décembre 1687 (Arsenal, ms. 5i33). Le protégé de Bossuet, après avoir servi quinze ans dans l'armée française, était parvenu au grade de lieutenant (Arsenal, ms. 10/19/1).
a. Maximilien Emmanuel (1663-1726), duc de Bavière, frère de la Daupliine de France. D'abord allié de l'Autriche, il remporta de brillants succès contre les Turcs. En 1692, il fut nommé gouverneur des Pays-Bas pour l'Espagne. Cf. t. XIII, p. Agô.
3. Diest, ville forte et manufacturière, sur la Demer, en Brabant.
296 CORRESPONDA^'CE [avril 1692
j'aie l'honneur de vous dire qu'il s'est fait catholique il y a longtemps ; qu'il a quitté de grandes espérances en son pays pour cela, étant d'une famille fort riche ; qu'il a été chez moi assez longtemps, et que je lui ai reconnu une extrême aversion pour son pays, à cause de la religion, et, pour la même raison, un grand attachement à la France et une grande inclination à servir le Roi. Il a même été dans le service et n'a quitté qu'à regret, sans qu'il m'ait paru qu'il y ait eu de sa faute. Il serait trop long de vous dire ce qui roblige[a] à retourner en son pays après la mort de son frère. Il me promit en partant d'être toujours fidèle à Dieu et au Roi, et qu'il ne perdrait jamais le zèle que Dieu lui avait donné pour le servir. Il a assurément de la religion, et ne manque pas d'industrie à sa manière ; surtout il m'a toujours paru n'être pas menteur. Durant trois ou quatre ans qu'il a été de çà et de là dans son pays, M. de Boufflers s'est servi de lui, et il dit qu'il lui a donné des avis fort importants. Ce général l'ayant voulu renvoyer dans son pays pour continuer le dangereux métier qu'il y faisait, il a cru qu'il y allait de sa vie parce qu'il était trop connu \ Ainsi
[\. Bossiiel pouvait voir dans son voisiniig-e, à Sainl-Gyr-sur-Morin, dont elle était dame, la veuve d'un olficier français à la solde du prince d'Oranjje, condamné à mori par la cour souveraine de Hollande, Zélande et Frise, pour intellifjence avec les ennemis de l'Ltat et décapité le II octobre MiCO (^La Gazelle de France, du 23 octobre 166G). Gel officier était Henri de Fleury de Culan, comte de Buat. Par la faveur du prince d'Orange, il avait épousé, au mois de mars de i66i, Flisabelli Marie Muscli, Pille du richissime (lorncille Muscli, greffier des Etats. Après la mort de son époux, la Jeune (cmme vint •se réfugier en France avec son fils, qui devait mourir en lO^f). Elle
avril 1692] DE BOSSUET. 297
il est venu ici pour me demander des lettres qui lui fissent connaître l'assurance qu'on pourrait prendre à sa fidélité, et m'ayant dit ce que je viens d'avoir l'honneur de vous raconter, j'ai cru que le plus court était de vous l'adresser directement, après qu'il vous aura plu, Monsieur, me faire savoir si vous croyez que S. M. l'ait pour agréable. Je le vois instruit d'un certain détail qui peut être de conséquence, et en un mot, sans y mettre rien du mien, j'attends les ordres qu'il vous plaira de m'envoyer. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
J. Bénigne, é. de Meaux.