‹ Correspondance de Bossuet. Nouv. éd. augm. de lettres inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le patronage de l'Académie françaiseChapitre 103 sur 224 · Du cardinal de Bouillon. Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

Du cardinal de Bouillon. Voir plus haut, p

Lettre 1116. — 1. Cf. Phelipeaux, t. II, p. 161.

sept. 1698] DE BOSSUET. 201

position par proposition. Comme il me donnait une audience très tranquille et très favorable, j'entrai dans la matière de l'amour pur : je lui fis toucher au doigt la fausseté de la doctrine de M. de Cambrai sur la charité, en lui faisant voir que ce prélat ne tentait seulement pas d'appuyer sa nouvelle doctrine sur aucun passage de l'Écriture sainte, qui à chaque page respire ce désir violent de s'unir à Dieu, d'être heureux et récompensé ; actes d'amour dont les livres saints sont remplis, et auxquels ils nous animent comme à de vrais actes de la plus pure charité. Je lui dis que vous aviez souvent pressé M. de Cambrai là-dessus, sans qu'il osât seulement vous répondre un seul mot; que néanmoins il était question de la véritable perfection du chrétien, qu'il était impie de prétendre que l'Écriture eût oublié de parler de ces actes et de les proposer aux chrétiens. Il comprit fort bien tout cela. J'allai plus avant, et j'ajoutai qu'il était de foi que la jouissance de Dieu, l'union de l'âme avec Dieu était la consommation de toutes les vertus, ce qui perfectionnait l'âme intelligente ; par conséquent qu'il était contre la foi de soutenir que la perfection consistait à ne pas désirer cette union qui faisait notre perfection, et en même temps qu'il était impossible qu'on aimât Dieu de tout son cœur, sans vouloir par ce même acte être uni avec lui. Je pris la liberté de lui demander si, cinq mois avant d'entendre parler de cet amour pur chimérique, il avait seulement songé que, moins une âme pensait à jouir de Dieu, à être heureuse, plus elle était parfaite; si c'était la doctrine de l'Écriture, celle du catéchisme, celle qu'il avait enseignée lui-même, ou fait enseigner étant archevêque2.

Le Pape fut frappé de mes observations, et m'assura que j'avais raison ; que ces maximes étaient toutes nouvelles pour lui, et me dit en termes exprès : « Questa doltrina è cattiva, nuova, pericolosissima : cette doctrine est nouvelle et très dangereuse. » Pour le confirmer dans cette pensée, je lui fis remarquer la différence de vos sentiments d'avec ceux de

a. Innocent XII avait été archevêque de Naples, de 1687 a 1691.

202 CORRESPONDANCE [sept. 1698

M. de Cambrai : je lui montrai que les vôtres étaient sains, irrépréhensibles, quoique opposés contradictoirement à ceux de M. de Cambrai ; qu'ils étaient contenus dans les trois traités que je lui présentais, et en particulier dans les trente-six propositions qui sont à la tête du Schola in tuto. Je lui observai qu'il y avait trois mois que tout Rome avait cet écrit, et que les théologiens les plus favorables à M. de Cambrai n'avaient osé ni pu y trouver à reprendre le moindre mot, pendant que la doctrine de M. de Cambrai était attaquée de tous côtés ; qu'en un mot, elle était contradictoire, sur un point de foi, à la vôtre approuvée de tout le monde; qu'ainsi il fallait conclure nécessairement, ou que votre enseignement était digne de censure, ou que celui de M. de Cambrai était intolérable : aussi, continuai-je, était-ce sous ses enseignes que se réunissaient tous les quiétistes et les fanatiques, dont il était regardé à juste titre comme le chef.

Je m'aperçus que tout cet exposé faisait grande impression sur l'esprit du Pape. Il ne pouvait se lasser de vous louer de votre zèle, de votre attention, de votre doctrine. Il me fit l'honneur de me témoigner qu'il était très content de ce que je lui venais de dire, et qu'il avait une grande consolation de m'entendre. Il m'ordonna de voir les cardinaux, et de leur faire les mêmes réflexions ; il m'assura qu'on ne perdrait pas un moment de temps ; il me dit de le venir voir quand j'aurais la moindre chose à lui représenter; il me marqua une véritable joie du livre que je lui offrais, et me donna cent bénédictions pour vous.

Je ne le dis pas pour me flatter ; je lui ai parlé avec une grande force et une entière liberté, que m'inspiraient la vérité et la bonne cause que je soutenais. Je restai près d'une heure avec S. S. Quelques moments avant ma visite, j'avais vu le cardinal Spada, qui avait approuvé que je présentasse votre livre au Pape, et qui m'avait dit que M. le nonce lui en avait envoyé un, mais que le Pape n'en avait point. Je donnai en même temps à M. le cardinal Spada les informations et récolements contre le P. La Combe, que M. de Paris avait envoyés au P. Roslet, avec la sentence de l'officialité

sept. 1698] DE BOSSUET. 2o3

de Besançon et l'arrêt do Dijon3. Le cardinal Spada porta le tout au Pape, qui lui donna ordre de remettre ces pièces au Saint Office et aux cardinaux, ce que ce cardinal fit hier.

Je fis encore remarquer au Pape qu'on veut défendre M. de Cambrai malgré lui ; et de plus qu'on n'employait, pour sauver Molinos, que les mêmes défenses dont on se sert à présent pour justifier M. de Cambrai, c'est-à-dire l'autorité des mystiques mal entendus, comme vous l'avez démontré.

M. de Cambrai a écrit au Pape en lui envoyant sa Réponse à votre Relation. La lettre4 est humble en paroles, mais en effet assez hautaine. Dans cette lettre, il demande une prompte décision : il déclare que, tant que la cause durera, il ne cessera d'écrire, ainsi que vous, qui ne cessez de le diffamer et de le persécuter; qu'il ne laisse pas d'espérer que la vérité triomphera sous un Pape si bien intentionné, et qu'il ne croit pas avoir lieu de craindre qu'on condamne sa doctrine, qui est celle de sainte Thérèse, de saint François de Sales, etc. Du reste, il proteste de sa soumission. C'est le secrétaire des brefs, M. Gozzadini, qui m'a appris hier le contenu de cette lettre. Je le priai de me la faire voir : il me dit qu'il ne l'avait pas ; mais je crois qu'il ne jugea pas à propos de me la montrer. Je ne laisserai pas de faire mes efforts pour la voir.

Je vous envoie une nouvelle lettre contre vous : vous en jugerez mieux que moi. Il faut, s'il vous plaît, éclaircir le fait de M. du Bellay". Les défenseurs de M. de Cambrai ont

Page 1