Ibid., art. IV et V, p. 70, 86, etc
Lettre 1192. — 1. Le courrier ordinaire pour Rome partait de Paris tous les lundis à minuit et mettait environ dix-sept jours; les courriers extraordinaires n'en mettaient que dix.
J'ai reçu par l'ordinaire tous les exemplaires delà traduction italienne, au nombre de cent quarante, avec les deux livres latins reliés pour le Pape et le cardinal Spada2. Ils leur sont inutiles, puisqu'ils les ont déjà : je trouverai à les placer ailleurs.
Les cardinaux étudient à force ; le sacriste donne le reste de son vœu très lentement. Le cardinal de Bouillon vient rarement à Rome ; mais tous les soirs ou de deux jours l'un, malgré le prétendu péril de l'air, il envoie ses confidents y coucher, très sûrement pour l'affaire de M. de Cambrai. On arrive à la nuit, et on va au rendez-vous. J'espère être instruit dans peu des pas qu'on fait : il est toujours très certain, à ce que M. Poussin m'a dit, que ce n'est pas pour les affaires du Roi. Il faut compter que la rage le possède.
Le général de la Minerve et le P. Cambolas, qui précédemment ne pouvaient s'imaginer que le cardinal de Bouillon osât soutenir le parti jusqu'au bout, ont été fort détrompés par une conversation qu'ils ont eue avec cette Éminence, il v a quatre ou cinq jours s : il s'y est montré tout à découvert. Cela me fait croire de plus en plus qu'il n'y a rien à en espérer, que le meilleur, pour ce cardinal et pour nous, serait qu'il ne votât pas. J'attends ce que vous me manderez à ce sujet des résolutions du Roi : depuis six semaines, je m'en suis expliqué bien nettement avec vous et avec M. de Paris.
Voici le temps des cabales. Le parti ne s'oublie pas; les jésuites vont criant qu'on ne peut condamner l'amour pur de M. de Cambrai sans condamner au feu tous les mystiques : ces discours ne laissent pas de faire quelque impression. Je sais, à n'en pouvoir douter, que presque aucun des cardinaux n'hésite à condamner, non seulement le livre de M. de Cambrai, mais encore la plupart des propositions sur l'indifférence du salut, les épreuves, les vertus, etc. Quelquesuns cependant ont encore quelques doutes sur les propositions de l'amour pur, tant on a pris plaisir à embrouiller
2. La traduction italienne de la Relation et les deux écrits Myslici in tuto et Schola in tuto.
3. Phelipeaux place cette conversation au G octobre, t. II, p. l64-
cette question, et tant dans le vrai la cabale est forte, tant on est ignorant. Toute mon application présentement est de leur faire voir l'illusion manifeste du cinquième état, son inutilité, le but de M. de Cambrai en l'établissant, son idée sur l'oraison passive, manifestement contraire à tous les bons mystiques, qu'il fait à présent consister dans l'amour pur, dans la ebarité parfaite, dont néanmoins il veut qu'on fasse un mystère aux fidèles; et tout cela après avoir déclaré, en signant les articles d'issy, que l'oraison passive, mise au rang des oraisons extraordinaires et des dons de même espèce que le don de prophétie, n'appartient en rien à la perfection du chrétien : ce qui montre clairement l'intention de l'auteur et ses contradictions, et qu'il ne cherche qu'à en imposer.
J'ai eu ce matin sur cette matière une conférence très longue avec les cardinaux Noris et Casanate séparément. Ce dernier, à qui j'ai expliqué le tout à fond, est entièrement revenu des petites peines qu'il avait; il me l'a avoué, et je ne doute pas qu'il ne soit d'avis de condamner le cinquième état comme illusoire, erroné et favorisant l'oraison des quiétistes. Pour ce qui est du cardinal Noris, il m'a aussi parlé très nettement. Il n'a pas laissé de me dire, et ils se l'imaginent ici, que M. de Cambrai a été ici beaucoup mieux défendu qu'il ne se défend lui-même, et qu'il a pareillement été attaqué avec beaucoup de force. Je vois bien qu'il pense avoir poussé plus loin qu'aucun autre l'examen de toutes les difficultés proposées, et trouvé la solution des objections des partisans de M. de Cambrai, mieux que vous-même n'avez fait. A ce sujet, il lui est échappé quelque chose avec moi dont je me mets peu en peine, pourvu qu'on condamne tout ce qu'il faut : ils croient qu'il est de leur honneur de trouver quelque chose qu'on n'ait pas dit.
Au reste, on n'a point encore formé de plan : le plus vraisemblable est qu'on veut faire une bulle, dans laquelle on pense qu'on pourra épargner le nom de M. de Cambrai, en condamnant néanmoins expressément les propositions tirées de son livre qui paraîtront censurables. Pour cela, on se fonde sur la manière dont on a agi au concile de Trente, en
a5o CORRESPONDANCE [oct. 1698
condamnant les erreurs des luthériens et des calvinistes sans jamais les désigner par leur nom. On prétend bien pourtant faire précéder un décret du Saint Office, dont il ne sera pas fait mention dans la bulle, par lequel on condamnera le livre de M. de Cambrai, et apparemment la doctrine qui y est contenue : son livre et lui y seront nommés. Vous voyez quelle finesse. J'espère que cette vue tombera quand on aura représenté un peu fortement que cela ne peut servir que de prétexte à M. de Cambrai, quelque peu de jour qu'il y trouve, pour dire que sa doctrine n'est pas condamnée. Depuis longtemps, je suis persuadé que les disputes à l'occasion du sens de Jansénius les feront aller bride en main sur ce qui pourra regarder la condamnation du sens de l'auteur ; mais nous ne demandons pas autre chose que la condamnation des propositions in sensu obvio et naturali. En ceci, les jansénistes ne serviront pas si chaudement4 : je les vois venir. Je tâcherai d'y trouver un remède, en leur démontrant le tort irréparable qu'ils se feraient dans l'esprit des évêques, de qui ils doivent tout attendre ■'. Il est bon que vous en parliez à M. de Paris et à ceux qui ont ici quelque correspondance, par exemple au frère de M. de Tourreil, qui écrira à Rome indubitablement. Ces Messieurs sont bien à ménager à Rome, où ils ont assurément un grand crédit, et où ils font enrager les jésuites : nous leur parlons, M. Phelipeaux et moi, comme il faut.
On a encore dessein, dans le commencement de la bulle, de faire une instruction sur cette matière, pour servir de préservatif contre les erreurs des quiélistes. Cela serait fort bon, si elle était bien faite ; mais je crains avec raison, et des gens sages craignent également, que cela ne tire trop en longueur, que ce ne soit de plus un prétexte aux jésuites et aux amis de M. de Cambrai, pour faire mettre certaines paroles
4. L'abbé, qui ailleurs se prétend seul à soutenir la bonne cause, reconnaît ici le concours que lui prêtent les jansénistes.
5. Soit pour condamner la morale des casuistes, comme on le fit dans l'assemblée de 1700, soit pour obtenir aux anti-régalistes la permission de rentrer dans leur patrie.
qui donnent la facilité d'excuser ce prélat; car chacun voudra y insérer quelque chose de sa façon. D'ailleurs, je ne vois pas ici une personne assez habile pour composer cette instruction comme il le faudrait. Ainsi, jusqu'à cette heure, nous sommes d'avis d'insinuer qu'on se contente de condamner les propositions nettement, promettant et se réservant de donner dans la suite une instruction convenable. Alors elle serait très sûrement faite avec moins de brigue, supposé qu'on la fit : car une fois M. de Cambrai mis comme hors de jeu, ses amis ne prendraient peut-être pas tant de part à ce qui se ferait. Ce qui suffirait à présent, ce serait d'approuver les xxxiv Articles d'Issy, si cela était faisable : voyez ce que vous jugerez à propos de dire au nonce à ce sujet. Si le Roi continue à demander par le nonce qu'on n'épargne pas M. de Cambrai, ni son nom; s'il fait dire qu'une douceur mal entendue pourrait causer un grand mal, et serait indigne du Saint Siège, cela fera faire ici de grandes réflexions. De notre côté, nous tâcherons de fortifier le Pape et nos amis. Il ne faut rien oublier contre une cabale plus formidable et plus insolente encore que par le passé. Certainement le cardinal de Bouillon se cache moins que jamais : le Pape dit qu'il voit bien dans toutes les conversations qu'il a avec lui que c'est un porco ferito, un sanglier blessé.
M. Poussin agit aussi bien qu'on puisse, et le cardinal de Bouillon en est très fâché; mais M. Poussin va toujours son chemin : il nous sert à contredire le cardinal de Bouillon et à faire connaître les intentions de la Cour. Vous pouvez lui rendre justice dans l'occasion. Il dit qu'il voit le précipice où se jette le cardinal de Bouillon, qu'il l'en a averti il y a plus de six mois, mais que tout est inutile. A l'heure qu'il est, nous usons, lui et moi, d'un innocent artifice6 pour nous assurer du cardinal Ottoboni.
Le troisième sujet à qui le Pape avait conféré le doyenné de Lille, pour ne le donner ni à celui que le Roi avait recommandé, ni à celui pour lequel le cardinal de Bouillon avait