Deux phrases obscures, omises par les éditeurs
3o8 CORRESPONDANCE fnov 1698
On9 continue à interroger Mme Guyon ; et M. de Cambrai y est impliqué du côté du commerce spirituel. Le Père Roslet aura par M. de Paris le secret de tout cela.
Vous recevrez un mémoire latin10 par l'ordinaire qui partit un peu après le départ de notre courrier, où il y a une instruction pour vous servir des Remarques à votre discrétion11.
Nous avons perdu M. de Simony12, c'est-à-dire chacun de nous13 un second frère. Mon frère a bien besoin d'être consolé.
Je salue avec cœur M. Phelipeaux. Il faut avoir patience jusqu'au bout. On a reçu les livres dont il
9. Marc René Voyer, marquis d'Argenson (i652-i"2i), lieutenant général de police depuis i'î(J7, et, sous la Régence, garde des sceaux et président du conseil des finances. Il fut membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences. L'ordre lui avait été donné, le 27 septembre 1698, d'aller interroger Mme Guyon et ses deux servantes sur les points que lui indiquerait l'archevêque, et, dans cette enquête, il ne devait rien faire que sur l'avis de ce prélat (Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 79-81).
10. Le Mandatant dans lequel Bossuet instruit son neveu sur lamanière de se servir de ses Remarques sur la Réponse à la Relation (cf. plus haut, p. 2l»5 à 2^7).
11. Editeurs: de notre courrier, dans lequel est renfermée une instruction pour vous. Vous y ferez des remarques convenables. Je laisse le ton) à votre discrétion.
13. Claude de Simony, président à mortier honoraire au Parlement de Metz, demeurant à Paris, rue des Petits-Champs, à l'hôtel de Provence, mourut dans cette ville, le 19 novembre 1698. Son cœur fut porté dans la chapelle de la Pitié, dite des Simony et des Roussat, en l'église Saint-Martin de Langres; son corps fut inhumé dans l'église Saint-Eustache, à Paris, en présence de Bernard de Simony, seigneur de Saint-Michel, Premier président au Parlement de Metz, et de Louis Bossuet, seigneur d'Azu et Saint-Cosme, maître des requêtes (Archives de la famille de Simony, à Rivières-les-Fosses, Haute-Marne. Cf. notre tome Ier, p. iiçj).
l3. Bossuet parle ici de son frère et de lui-même.
nov. 169S] DE BOSSUET. 309
m'a donne avis pour M. l'abbé Ragucnctu. A entendre les nouveaux venus de Rome, M. le cardinal de Bouillon est un favori du Pape. On n'en croit rien ici. Pour moi, je me réjouis seulement des mesures respectueuses que vous gardez avec lui. On parle de vous avantageusement.
1812. — Le P. Brion a Bossuet.
i'\ novembre 1698.
Quelque soin que j'aie pris d'envoyer chez vous pour savoir les jours où vous pourriez venir à Paris, je n'ai point été assez heureux pour vous y rencontrer et pour vous présenter les remarques que vous m'aviez chargé de faire sur les constitutions des Filles du Saint-Sacrement1. Tout ce que j'aurais
i4- Sur l'abbé Raguenet, voyez t. IV, p. in!\..
Lettre 1812. — Bossuet était en relations avec le couvent des Carmes des Billettes depuis le temps de ses prédications à Paris. C'était la résidence du P. René de Saint-Albert, son confesseur, très versé dans les voies spirituelles (cf. t. IV, p. 376). Depuis la mort de ce religieux, en 1691, l'évèque de Meaux avait sans doute continué ses rapports avec ce couvent. Il avait récemment prié un religieux de cette maison, le P. Brion, de lui envoyer un rapport sur les •constitutions des Filles du Saint-Sacrement, qu'on avait accusées de quiétisme.
1. Elles avaient été fondées au milieu du xvnc siècle par la M. Mectilde du Saint-Sacrement. Des bénédictines delà Conception de Notre- Dame de Rambervilliers, forcées par les guerres qui désolaient la Lorraine de quitter leur monastère s'étaient dispersées et pour la plupart réfugiéesà Paris en diverses communautés. L'une d'elles, Catherine de Bar, dite en religion Mectilde du Saint-Sacrement, fonda une congrégation nouvelle pour l'adoration perpétuelle, et s'établit avec plusieurs de ses compagnes, d'abord rue Férou, en i654, puis rue Cassette, en i65g. Quelques années après, la générosité delà duchesse d'Aiguillon, en lui donnant l'hôtel de Turenne, rue Saint-Louis au Marais, lui permit d'y fonder en 167A une nouvelle maison. La M. Mectilde avait dressé les statuts ou constitutions de son ordre en 1662 etles avait fait approuver d'abord par le cardinal de Vendôme, légat en France, puis,
3io CORRESPONDANCE [nov. 1698
à désirer, Monseigneur, ce serait d'avoir bien rempli la tâche que vous m'avez donnée, en vous faisant trouver dans ces remarques quelque chose qui fût digne de votre attention, et qui ne vous fît pas perdre le temps que vous employez si utilement pour la défense de l'Église. J'espère au moins que vous connaîtrez par ce petit écrit que ce n'est pas daujourd hui qu'on se prépare à répandre le quiétisme en France, et qu'il y a déjà longtemps qu'on jette la semence d'une si mauvaise doctrine. Il faut espérer que Rome, après une longue discussion, tâchera d'en arrêter le cours par la condamnation du livre de M. de Cambrai ; et c'est, ce semble, ce qui devrait déjà être fait, après tous les éclaircissements que vous avez donnés avec tant de lumière sur cette matière.
Quoique je sois très persuadé, Monseigneur, qu'on ne peut rien ajouter à tout ce que vous avez écrit sur ce sujet, je vous avouerai cependant que je ne puis m'empècher d'avoir quelque regret que vous n'ayez pas aussi fait paraître ce que j'avais écrit, parce qu'il me semble qu'on découvre et fait bien mieux voir l'erreur d'un livre, lorsqu'on l'examine d'un
en 1676, par le Pape Innocent XI. Quelque temps avant sa mort, qui arriva le 4 juillet 1698, elle avait complété ces statuts. Elle avait donné en i683 : Le véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du très saint Sacrement de l'autel. Elle avait aussi rédigé les règlements des divers offices qui s'exercent dans les maisons de son Institut ; mais ils n'ont été imprimés qu'en 1889.
Peu de temps après son arrivée à Paris, en 1642, Catherine de Bar était allée visiter celles de ses compagnes de Rambervilliers qui s'étaient réfugiées àCaen. Elle fit dans ce voyage la connaissance de Jean de Bernières de Louvigny, avec lequel elle resta en correspondance. Ces relations avaient peut-être fait craindre qu'il n'y eût du quiétisme dans les constitutions dressées par elle. L'auteur de sa Vie l'en défend, et du reste il attribue le quiétisme du Chrétien intérieur de Jean de Bernières au P. Louis d'Argentan, éditeur de cet ouvrage. Voir (L'abbé Duquesne) Vie de la vénérable Mère Catherine de Bar, dite en religion Mecthilde du Saint-Sacrement, institutrice des religieuses de l'adoration perpétuelle, Nancy, 1775, in-12, p. 127-128. Cf. la lettre circulaire de Sœur Marie-Anne du Saint-Sacrement sur la Mère Mectilde, du 4 juillet (Bibl. Nat., Ld73, 1) et Jaillot, Recherches critiques sur la ville de Paris, 1780, t. III, quartier du Marais, p. 18, et t. V, quartier du Luxembourg, p. 18.
muv. iG(j8] DE BOSSUET. 3n
bout à l'autre et qu'on montre que ce n'est partout qu'un enchaînement de faux principes et de mauvaises maximes, que quand on se contente d'en extraire quelques propositions, et qu'on le combat, s'il faut ainsi dire, par parties. Comme c'est l'esprit qui anime un auteur et la fin qu'il se propose qui fait connaître la bonté ou la dépravation de son livre, je crois qu'on ne connaît jamais mieux ces eboses qu'en l'examinant d'un bout à l'autre. C'est là, Monseigneur, ce qui m'a toujours fait penser qu'il serait bon qu'il parût un examen suivi du livre de M. de Cambrai. Mais, comme je n'aurai jamais de peine. Monseigneur, à soumettre mes lumières aux vôtres, c'est ce qui fait qu'après avoir pris la liberté de vous marquer mon sentiment, il ne me reste qu'à vous assurer que je serai toujours très content de tout ce que vous ferez, puisque personne ne vous honore plus que moi, et n'est avec un plus grand respect, Monseigneur, votre très bumble, etc.
Briox, des Carmes des Billettes de Paris. Je pars pour m'en retourner dans ma retraite ; c'est ce qui me fait recourir à la plume, désespérant de pouvoir avoir 1 honneur de vous voir avant mon départ.
1810. — Jean Phelipealx a Bossuet.
A Rome, ce a5 novembre 1698.
Monseigneur, les eboses paraissent aller de mieux en mieux. Le Pape est immobile dans la résolution qu'il a prise de finir bientôt, et de couper toutes les racines, s'il se peut, du quiétisme. Les cardinaux achevèrent hier de parler sur l'amour pur. Le jugement doctrinal des docteurs de Paris a produit ici un bon effet, et les efforts qu'on a faits pour exciter la jalousie de cette cour ont été inutiles. Les cardinaux ont vu que c'était un jugement préparatoire, usité dans sem-
Lettre 1813. — L. a. s. Bibliothèque de l'Université de Genève.
3i2 CORRESPONDANCE [nov. 1698
blables occasions ; et on leur avait tant de fois dit que la Sorbonne était favorable au livre, qu'il était bon qu'on sût au vrai son sentiment. J'aurais soubaité qu'on eût qualifié plus de propositions, et que les qualifications eussent été plus précises et plus fortes : on aurait mieux fait de se servir des vôtres, qui sont beaucoup plus justes, et de suivre l'ordre des propositions extraites et examinées en cette cour.
Il est arrivé par un courrier extraordinaire une lettre en réponse aux Remarques : on la méprise, et elle ne retardera nullement le jugement. Je n'ai jamais vu tant d'aigreur et de bauteur, et si peu de bonne foi. Je crois devoir vous avertir qu'il y a plus d'un an que M. de Chantérac avait dit à qui voulait l'entendre, que M. de Cambrai s'était confessé à vous. C'était alors une véritable confession sacramentelle1. Il suffit de vous nommer pour témoins le P. Estiennol, procureur général des bénédictins, le P. Prinstet*, procureur général de Citeaux, et le P. Cambolas, procureur général des carmes. Je ne sais comment il peut dire qu'il n'a pas eu connaissance des trois écrits \ Je sais qu'ils ont été décrits et copiés chez M. de Chantérac, qu'il les a distribués à tous les examinateurs qui étaient pour lors4. Quand j'ai dit à Granelli que M. le cardinal de Bouillon n'avait point vu ces
1. Voici, d'un autre côté, ce qu'écrivait vers le même temps l'abbé de Chantérac. « Le fait de la confession par écrit, donnée à M. de Meaux, passait pour fort certain à Paris, lorsque j'y étais. Il n'y a pas un cardinal du Saint Office à qui on ne l'ait dit, il y a plus d'un an, et même, ce me semble, au Pape, avant que l'on pût prévoir ni la Relation ni la Réponse... » (Lettre du 11 novembre 1698, dans la Correspondance de Fénelon, t. X, p. 33 et 3/1).
2. L'éditeur de la Relation de Phelipeaux (p. 225) a imprimé : Printet. Il faut lire : Prinstet, et dire que ce religieux était de la même famille que les Prinstet qu'on voit successivement maîtres particuliers des eaux et forêts à Dijon (Bibliothèque nationale, Pièces originales ; Archives municipales de Dijon, B 52Ô et 564, 565 ; Archives de la Cote-d'Or, E 1577).
3. Voir plus haut, p. 2g5. — Édit. : des trois écrits que les jésuites ont ici publiés pour sa défense.
4. Ceci est contredit par une déclaration faite sur l'honneur par Chantérac, comme il a été dit, p. 295.
tiov. 1698] DE BOSSU ET. 3l3
écrits, il m'a répondu qu'il avait souffert que les partisans du livre disent en sa présence et celle du Pape des choses très désavantageuses au rovaume ; et il ajouta : Si vedeva bene ch' egli era più attenta a defendere la falsità del suo amico, che al decoro délia Francia5.
M. de Cambrai a tort de dire que les examinateurs qui ont été pour lui sont admirés à Rome : ils y sont entièrement discrédités. On est étonné de leur engagement et de la puissance de la cabale, et on dit publiquement qu'on ne trouverait pas encore dans toute l'Italie cinq théologiens qui eussent osé prendre un tel parti. M. de Chieti 6 a avoué à l'abbé Pequigni qu'il avait été trompé par Bernini, ci-devant assesseur et entièrement attaché à M. le cardinal de Bouillon; qu'on lui avait persuadé que le Roi, le clergé, la Sorbonne défendaient unanimement la doctrine de M. de Cambrai, et que cela lui était dit et confirmé par des gens à qui il devait ajouter foi; mais que, dans toutes les audiences qu'il avait du Pape, il ne cessait de lui dire qu'il fallait condamner le livre et finir au plus tôt cette affaire. On m'a assuré que le sacriste disait aussi qu'il avait été trompé par les jésuites. Ces Messieurs, à la fin, découvriront ceux qui les ont engagés dans un si mauvais pas. Je vois bien cependant que M. de Cambrai commence à se prévaloir de la scandaleuse partialité7, et que ce sera pour lui un moyen de chicaner ou même de persister dans l'erreur.
Nous aurons demain au Saint Office l'abjuration du Frère Bénigne et d'un autre augustin déchaussé, dont je vous ai déjà mandé l'histoire8 lorsqu'ils furent arrêtés. Il y a dans leur fait du quiétisme : nous entendrons demain leur procès.
5. Les éditeurs ajoutent au texte la traduction : « Mais il était plus attentif à défendre les erreurs de son ami qu'à soutenir l'honneur de la France. »
6. Les éditeurs ont imprimé: L'archevêque de Chieti; et cette traduction est conforme au récit de Phelipeaux (Relation, t. II, p. 17^)- L'autographe porte : 82, sans doute par erreur, carce chiffre désigne d'ordinaire le sacriste. Le chiffre de l'archevêque de Chieti est 81.