A M. AUGUSTE SAUVAGE
15 août 1837.
Monsieur,
Je ne reçois qu'à Genève votre obligeante communication : je m'empresse de vous assurer que je serais Irès-reconnai&sant de tout ce qu'il vous plairait, monsieur, de me dire ou de me confier sur l'intéressant sujet pour lequel ma curiosité et mon besoin de vérité ne sont pas épuisés. Je n'ai, quoique vous le disiez, écrit sous la dictée de personne, mais j'ai consulté des person'nes qui me semblaient devoir être bien informées et n'avoir pas d'intérêt à m'induire en erreur. Tout ce que vous voudriez réformer, monsieur, de mes jugements serait bien accueilli.
Si vous me le permettiez, j'aurais l'honneur dans quelques semaines, dès mon retour à Paris, de vous écrire si vous m'en donniez les moyens, ou mieux de vous voir (car pourquoi ne vous verrais-je plutôt pas?). Si je trouvais, à
1. Sainte-Beuve répondait, dans celte lettre, à la personne qui lui avait adressé des observations relatives à son article sur Delille, que la Revue des Deux Mondes venait de publier (dans son n" du l*' août 1837). Il a terni compte, dans un appendice, des communications qui lui furent faites à ce sujet, en reproduisant son article dans les Portraits littéraires (t. ii),
mon retour à Paris, une lettre de vous, monsieur, a\ec votre adresse, je me hâterais d*en profiter.
Yeuillez recevoir, monsieur, Tassurance de mes sentiments reconnaissants.
XYIII.
A MADAME LA COMTESSE CHRISTINE DE FONTANES
Paris, ce 7 septembre 1837.
Madame,
Je réponds, pour vous obéir, à la question confiante que vous voulez bien m'adresser, même sans pouvoir vous répondre suffisamment sur les autres points encore. Je ne crois pas du tout qu'il soit urgent que vous veniez cet hiver à Paris : il ne saurait y avoir urgence à cela. Une fois votre détermination prise de publier les œuvres de monsieur votre père, ce n'est plus quelques mois qui peuvent faire ; l'essentiel, ce me semble, c'est que ce ne soit plus qu'une affaire de mois et non d'années. J'ai vu M. de Chateaubriand, mais non chez lui ; je lui ai pourtant parlé, et de vous, madame, dont il m'a demandé avec un intérêt marqué des nouvelles ainsi que de mademoiselle Led'huy, et du projet de publication sur lequel i! m'a d'abord exprimé tout son désir, et son conseil surtout de restreindre à deux volumes (l'un de prose, l'autre de vers) le choix des morceaux recueillis. Indépendamment du morceau que vous avez lu (dans la notice de M. Collombet), extrait des Mémoires, sur M. de Fontanes,
M. de Chateaubriand a encore écrit dans ces mêmes Mémoires, à un autre endroit, une ou deux pages sur monsieur votre père, que je me rappelle fort bien; c*est pour vous dire que le morceau qu'on citerait de lui, en tête des volumes, s'étendrait aisément, sans compter ce qu'il y ajouterait d'approprié. Je pense qu'une lettre de vous, précisant bien votre désir, indiquant que le soin de recueillir et de classer ne retomberait pas sur lui, ou n'y retoniberait que comme consultation remise à son goût, je pense qu'une telle lettre, toute simple, déciderait la chose sans aucun besoin de négociation. — Une négociation bien différente, entreprise pour moi-même, me ramènera probablement cet hiver en Suisse; j'aurai l'honneur, madame, de vous y voir en passant, du moins au retour. Je serai à Paris à la fin du printemps ou à l'été; si vous y étiez à cette époque, il serait facile (le libraire choisi) de préparer doucement l'édition, qui paraîtrait pour l'hiver. Quelques conversations avec M. Villemain, avec M. Roger, fourniraient toutes les anecdotes qu'on jugerait à propos de recueillir sur la vie littéraire de M. de Fontanes. Je causerai, avant la fin de ce mois, avec une personne qui a été fort l'amie de monsieur votre père, et que j'ai l'honneur moi-même de connaître, madame Duvivier. Enfin on arriverait, j'espère, à élever ce monument tel que son goût si pur ne le désavouerait pas s'il le jugeait. Je n'aurai, madame, qu'à me féHciter si j'y puis porter la main utilement et y entrer comme aide; ce sera un honneur que de contribuer à une telle mémoire, et un double honneur que ce soit par votre choix.
Veuillez, madame, offrir mes respectueux hommages à
mademoiselle Led*huy, et recevoir rassuranco très-humble de mon entier dévouement.
P. -S. — Je serai, dans tous les cas, à Paris encore jusqu'au 10 du mois prochain (octobre). Si je retourne eu Suisse, comme cela devient probable, vous ne laisseriez pas, madame, d'jjçi être informée; et, de là, nous pourrions ensuite tout concerter pour la campagne d'été.
Oserai-je toujours vous prier de nommer mon nom avec souvenirs près de M. Hentsch, à qui je dois, parmi tant d'autres choses, Thonneur de vous connaître?
A LA MÊME
Paris, le 24 septembre iS3l,
Madame,
Je m'empresse de vous répondre pour dissiper toute inquiétude : je n'ai aucunement changé d'avis, et n'en changerai pas, soyez-en assurée. La lettre et la proposition de M. Collombet n'ont été suggérées que par le désir de l'imprimeur dont il parle et par le propre intérêt qu'il attache aux œuvres de M. de Fontanes. En passant à Lyon, nous avons parlé vaguement de l'importance qu'il y aurait à ce qu'une édition complète existât ; mais ce qui s'est dit entre vous, madame, et moi, Cî^t la chose précise. — Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai eu celui de voir madame Du vivier, qui m'a parlé durant deux heures, avec âme, de M. de Fontanes, qui m'a récité de mémoire son
ode au duc d'Enghien, des morceaux du poëme de la Grècj sauvécj de charmantes odes dignes d'Horace, le Voyage à Fontainebleau^ etc.; mon admiration a été vive, et, malgré la haute estime que je faisais du talent poétique de M. de Fontanes, il me semblait y découvrir soudainement quelque chose de tout nouveau. Il n'est pas apprécié comme il mérite de l'être. — J'ai vu en outre M. Roger, qui avait reçu votre lettre; il a achevé sa notice, qui paraîtra d'ici à deux mois au plus tard. 11 l'a été lire à M. de Chateaubriand, qui, après l'avoir entendue, l'a embrassé en lui disant : « Vous avez payé notre dette: c'était un remords que j'avais. » M. de Chateaubriand lui-même, je n'en fais nul doute, achèvera de la payer. Quelques pages nouvelles compléteront celles qui sont écrites déjà. Ces pages, les discours académiques de MM. Villemain et Roger, la notice de ce dernier, voilà d'excellentes Introductions. Je ferai moimême un grand morceau sur M. de Fontanes. Entrer dans l'édition même serait un grand honneur, serait trop d'honneur; nous verronf pourtant alors, et c'est l'impression de M. de Chateaubriand qui devra aussi être consultée sur ce point. Quand il est l'introducteur, il ne convient peut-être guère qu'un autre le soit. Au reste, nous verrons alors. Et, dans tous les cas, ma notice, insérée dans la Revue des Deux Mondes, aiderait l'édition. Pour les détails de l'édition, je serai tout à vos ordres, madame; n'en doutez plus, je vous prie. Il me semble que la réponse à faire au libraire de Lyon est un ajournement de toute détermination pour l'instant. Je compte passer l'hiver à Lausanne. Je reviendrai à Paris au commencement de juin. Vous y serez peut-être déjà. Tout en préparant l'édition et en annonçant qu'on la
prépare, on verrait venir les libraires; on comparerait leurs propositions, et Ton choisirait. Tout cela, en s'en occupant avec suite, demanderait peu de temps. Une fois Timpression commencée, vous pourriez, madame, ne plus rester à Paris si vous aimiez mieux repartir : je la reverrais en détail ; il suffirait d'avoir réglé d'avance ce qui y devrait entrer. Tout en corrigeant les épreuves, j'écrirais mon Portrait littéraire. S'il paraissait convenable à vous, madame, à M. de Chateaubriand, à M. Roger, qu'il entrât à la suite de leurs notices, on l'y mettrait : ce qui n'empêcherait pas qu'il ne parût en même temps dans la Revue des Deux Mondes pour faire annonce. — M. Roger, en reparlant à M. de Chateaubriand de l'édition des œuvres de M. de Fontanes, l'a encore mieux préparé que je n'avais fait à ce que vous devez lui en dire. Mais une seule lettre suffira, je pense : il promettra ; et on le lui rappellera seulement au dernier moment et à la veille de l'édition même. Deux matinées lui suffiront.
Veuillez, madame, en recevant mon respectueux hommage, vouloir bien compter sur mon entier dévouement.
A M* WILLIAM ESPÉRANDIEU
Paris, ce 12 octobre -1837.
Monsieur,
A la veille de partir pour Lausanne, je veux du moins vous faire arriver auparavant quelques-uns des remercîmei
1. M. William Espérandieu, ancien juge au tribunal d'appel du canton de Yaud et l'un des fondateurs du Nouvelliste vaudoiSi
que je vous dois pour la conduite de cette affaire qui m'intéressait si vivement et dans laquelle, sans me connaître, vous m'avez tarit aidé. J'ai su par votre ami M. Olivier tout ce que vous avez fait pour la réussite, et je vous en garde, monsieur, une vive et sérieuse reconnaissance. Ce que je vais tenter à Lausanne m'effraye un peu, au moment de l'entreprendre. Je n'ai jamais parlé en public, je n'aijamais enseigné; j'ai écrit à mon loisir et à mon capric . Il faut qu'aujourd'hui il en soit tout autrement. De plus, le sujet que je vais traiter*, bien qu'il m'ait depuis longtemps occupé, ne sera véritablement étudié, approfondi par moi, qu'à mesure que je le déroulerai devant tous. Tout cela fait donc de mon entreprise chez vous une affaire très-grosse pour moi 2 et comme un recommencement entier de manière et d'habitude. Mais tant d'autres raisons particulières et intérieures, qui tiennent aux difficultés ou aux distractions de la vie d'ici, m'ont dit tout bas la nécessité de recommencer en effet et d'oser, que je me suis mis audessus des chances. Vous jugez, monsieur, dans cette situation combien la première bienveillance que j'ai tout d'abord rencontrée chez vous m'est précieuse et même nécessaire, et combien j'ai besoin qu'elle se prolonge encore et qu'elle
toort à Montreux en 1876. « Grand ami de Vinet, de Monnard et surtout de Juste Olivier, il avait puissamment contribué, comme membre du Conseil de rinstruction publique, à l'appel de Sainte- Beuve à Lausanne; aussi celui-ci lui en avait-il conservé le plus reconnaissant souvenir. » (Note de M. Louis Ruffet dans le Journal de Genève du l" décembre 1876.)