A M. KAVIBR MARMIER, A LA LÉGATION DE FRANGE, A COPENHAGUE
Lausanne, ce 29 décembre 1837.
Cher Marmier,
Où cette lettre vous atteindra-elle ? êtes-vous retourné en Suède ? êtes- vous encore à Copenhague? la vôtre m'est arrivée, par suite de ricochets, plus d*un mois après sa date; mais, en me donnant des détails de vous, elle m'a procuré du bonheur. J'en voudrais encore. Si vous passez l'hiver là-bas, je vois que nous serons de retour à Paris ensemble vers les premiers jours de juin. Quelle joie de se revoir et de dîner, en riant aux éclats, dans le petit cabinet de PinsonM
!• Le restaurateur Pinson, dans la ruade T Ancienne-Comédie
Combien vous me raconterez de choses et d'hommes, cher ami, depuis les poêles Oehlenschlager et Tegner, que vous nous faites déjà connaître, jusqu'à ces beautés du Nord qui ne nous apparaissent dans vos lettres qu'à travers un tendre nuage. Tâchez, s'il n'y a pas de cœurs à briser, de rester libre et de nous revenir léger. J'aurai, moi, bien moins à vous raconter: mon coursy toujours mon cours! c'est ma pensée unique et mon poids constant dans ces sept mois. En voilà déjà deux de passés. C'était le plus dur : les autres suivront plus aisément. Vous aurez vu dans la Revue des Deux Mondes mon discours d'ouverture. Tristesse à part, je suis content. Je le serai surtout quand nous nous reverrons, et, là, dans ces moments, la tristesse même du fond, et la plus durable, sera noyée. Aurez-vous lu là-bas mes Pensées^ que le souffle hostile de Paris vous aura fait arriver tout échevelées, les pauvrettes ! Pour être si battues, je ne les aime pas moins que les autres, tant les poètes sont opiniâtres. Je les aime aussi parce que votre nom y est, et non peut-être à la moins bonne page. — Je me suis réconcilié avec la Revue après l'avoir boudée un peu ; mais, au fond, cette bouderie n'était que pour la forme^ et je tenais seulement à paraître un peu digne et à avoir l'air de quelqu'un, tandis que Planche, vers la fin, m'avait un peu troussé sans façon. Après tout, cher Marmier, je n'ai jamais été plus consolé par l'étude, par la solitude animée qu'elle me fait durant tant d'heures chaque jour. L'amour est ajourné; le reprendrai-je jamais? ai-je passé le temps d'aimer? — Attendons, oublions surtout, oublions ce que