CCLXXXVI
A M. ERNEST FEYDEAU
Ce 81 mars isês.
Mon cher ami,
Je suis sensible à votre offre si amicale. Excusez-moi si je ne puis l'accepter. Je n'ai eu pendant des années qu*à me louer du journal où je suis et des procédés du rédacteur en chef et des administrateurs qui se sont succédé. Je suis au bout de mon traité que nous avons, d'un commun accord, laissé expirer à l'amiable; je ne pourrais, sans me donner un tort, répondre à toutes ces obligeances par un abandon. De plus, je suis moi-même bien fatigué en ce moment et je ne bats que d'une aile. Le temps de mon entrain est passé. — Pour toutes ces raisons, veuillez, mou cher ami, m'excuser et ne m'en croire pas moins.
Tout vôtre et reconnaissant.
CGLXXXVII.
A M. HENRI DE RIANGEY.
Ce 7 ayril 1865.
Monsieur,
J'aurais bien mauvaise grâce à ne pas venir vous remercier de Taimable attention qui me fait lire, dans le numéro de PUnion, que Ton m'envoie, un article où je ne suis pas moins étonné d'être loué que n'a pu l'être, en me louant, 'auteur de l'article même. J'ai toujours regretté que les hommes ne se connussent pas davantage, avant d'écrire l'un sur l'autre : sans devenir pour cela d'accord, bien des préventions tomberaient. J'aurais pu avoir cet avantage, monsieur, il y a bien des années et vous rencontrer chez M. de Feletz^, oh il me semble que vous étiez assez souvent nommé dans la conversation. Il serait resté de cette rencontre, à une époque où on était jeune encore, des sentiments que je crois n'avoir jamais violés envers les hommes que j'ai connus dans ces conditions, bien qu'on se soit fort séparé depuis. Le hasard en a décidé autrement. Je dois dire que j'ai été plus d'une fois, dans VUnion^ le sujet et l'objet d'articles (notamment de M. Laurentie) qui ont soulevé en moi, par les insinuations qui atteignaient mon caractère, toutes les fibres de l'honnête homme. Je me suis
1. L'abbé de Feletz, administrateur de la Bibliothèque Mauirinc Voir une anecdote sur lui dans les articles sur le Comte de Ckrmont (Nouveaux Lundis^ t. 2I« p. 115, en note).
demandé comment des personnes qui sont sans doute des plus estimables dans la vie privée, qui ont des vertus de famille et do société, qui sont des chrétiens enfin, pour parler leur langage, pouvaient, dès qu'ils prenaient une plume pour s'adresser au public, ne pas hésiter non-seulement à réfuter (cola est de droit), mais à attaquer personnellement, à dénigrer, à essayer de flétrir des adversaires qui n'avaient jamais eu Toccasion de les nommer ni de les rencontrer. Pardonnez-moi, monsieur, si je ne puis retenir cette sorte de mouvement et si j'abuse de l'ouverture que votre indulgence d'aujourd'hui m'accorde. Vous vous êtes toujours distingué par des qualités moins offensives et moins amères; la nature vous a fait affectueux, et vous me le prouvez.
A l'égard du discours que vous voulez bien louer et accueillir dans son ensemble*, je vous dirai que je n'ai pas eu tant d'effort à faire pour apprécier les vertus chrétiennes ; bien des fois dans mon passé il m'est arrivé de penser et de sentir dans cet ordre et ce courant d'idées spirituelles. Il est vrai qu'étant sincère avant tout et n'ayant pas la foi, je ne puis écrire et me comporter comme si je l'avais. De ce seul point découlent toutes les divergences. Daignez vous mettre un peu à notre place et vous vous expliquerez aisément ce qui peut vous déplaire et vous choquer. J'ai toujours tâché de conserver le respect des grandes choses que ie n'admirais qu'historiquement ou moralement. — Mais d'autre part, quand on laisse le champ ouvert à la liberté do penser, on n'en saurait restreindre les horizons. Et c'est • là où on se sépare, où l'on se divise, où l'on se combat.