‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 133 sur 139 · A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER · texte numérisé non relu

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER

Ce 13 avril 1865.

Mon cher monsieur,

Je suis désolé qu'une légère indiscrétion toute à bonne fin de mon ami Troubat nous oblige à cette petite explication qui, en soi, a si peu d'importance. Je ine reprends, elle en a puisqu'elle touche à nos bonnes relations. Vos anciens et bons sentiments pour moi sont tout à fait hors de cause; mais il est des points où l'exactitude du critique passe avant tout.

Lorsque vous avez parlé de l'Académie de Lausanne au temps où M. Vinet y fut appelé, vous avez commis, sans le vouloir, plusieurs inexactitudes, et, permettez-moi de le dire, toutes dans le même sens. Miçkiewicz n'est venu et n'a enseigné à Lausanne qvJaprès moi; il y enseignait le latin et non la littérature. — Charles Secretan était encore un élève et n'est devenu professeur que plus tard. — Chap-

1. A propos de son article de la Revue des Deux Mondes sur M. Vhict, intitulé le Christianisme libéral.

puis n'était pas encore professeur. — M. Vuillemin n'a iamais professé à TAcadémie. — M. Olivier y professait rhistoire, non les lettres. — Moi-même, j*y fus appelé de Paris dans le même temps que M. Vinet y était appelé de Bâle, et nous y fûmes installés le même jour.

Quand il s'agit de Port-Royal^ je suis jaloux et je tiens à la priorité. M. Cousin, par Vimprobité littéraire et philo* sophique qu'il a déployée avec moi dans cette affaire, m'a obligé à être vigilant. Si vous prenez la peine de lire, dans le troisième volume des Portraits littéraires^ récemment réédités par MM. Garnier, la lettre à moi adressée par M. Vinet dans l'été de 1837 et que j'vai insérée à cause de votre article même, vous y verrez le principe de nos relatiens. Comme je crois que la générosité n'est quMne justice en matière littéraire et que c'est là le vrai libéralisme, j'ai été le premier à parler de M. Vinet en France et même avant de l'avoir vu. Je ne retirerai jamais aucun des éloges que j'ai donnés à cette haute nature morale. Mais la vérité est que, pendant toute la durée du cours que j'ai fait à Lausanne sur Port-Royaly en 1837-1838, et dans lequel toute l'œuvre a été bâtie, M. Vinet, toutes les fois que sa santé le lui a permis, a assisté à mon cours; et, moi, je n'ai pu, cette année-là, assister à aucune de ses leçons, tant j'étais surchargé : ce n'est que Tannée d'après que j'ai pu aller l'entendre. — Il ne s'agit pas de savoir si j'ai profité de sa connaissance particulière et de sa conversation, mais si j'ai été initié par lui et si j'ai allumé ma lampe de Port-Royal k ses lumières. Permettez- moi de vous dire que vous n'avez pas mesuré sur ce point la portée de vos paroles, lesquelles, consciencieufies et bien

motivées qu'elles sont dans Thabitude, ont de Fautorité. Vous pouvez sans doute user et abuser contre moi des éloges que je me suis plu en toute occasion à donner à M. Vinet; mais, encore une fois, il s'agit de savoir si j'étais assez enfant alors sur Port-Royal pour avoir besoin d'être prémuni par lui contre les jugements versatiles de M. Cousin . Je suis persuadé, cher monsieur, que, si j'avais été Allemand ou Lausannais, vous m'auriez cru plus original et que vous n'auriez eu aucun effort pour m'accorder d'avoir institué chez nous cette étude de Port-Royal avant que personne autre y eût songé. J'ai le malheur d'avoir fait des vers et beaucoup d'autres choses, et d'être ce que vous appelez artiste ou demi-artiste; niais, si cela peut tromper les lecteurs ordinaires et mon public si mélangé du lundi, j*ai droit de demander à un critique aussi ami, aussi élevé, aussi savant que vous, entière justice et exactitude sur le point le plus délicat et le plus cher à, tout homme de pensée et d'innovation, l'initiative et Poriginalité en ce qui est de mon œuvre capitale.

Agréez mes bonnes amitiés.

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