XL II
A LA mAmE.
Jeudi matin.
Madame,
Si vous avez vu hier soir madame Récamier selon votre projet, elle vous aura pu dire que nous avions, le matin, causé du conflit et pris l'avis de M. de Chateaubriand. Sa pensée a été que je fusse libre dans la Remte^ et que je cédasse à vos convenances dans l'édition. Enfin , le premier
biais que je vous avais posé, dans le principe, comme pis aller. Ce serait toujours le mien, et j'y serais entré dans notre dernière conversation, si, au premier mot sur ce point, vous n'aviez paru frappée, madame, de Tinconvénient qu'aurait la différence des deux versions de la notice, et si je n'avais cru voir là un rejet du biais.
Cet inconvénient n'a pas paru fort grand à M. de Chateaubriand; en me plaçant à votre point de vue, madame, je ne crois pas non plus que cela puisse faire tort à rien. D'abord, très-peu de gens et même de lecteurs remarqueront la différence (vous voyez que je reviens toujours à mon respect pour les majorités) ; ceux qui auront lu d'un côté ne reliront pas de l'autre, ne compareront pas. Ceux qui remarqueront, comprendront à l'instant qu'il y a eu là quelque considération particulière à observer. Comme l'édition paraîtra après la Revue, on pourra même croire que, sur l'effet de la première version, je me suis amendé. Il n'y aura que pour les critiques attentifs (présents ou futurs) que mon dessein se démêlera et que ma version préférée sera bien distincte.
Si cela vous agréait, ce serait arrangé. La suppression d'une dernière demi-page * (ce qui se peut sans aucun inconvénient de sens général ni d'effet) enlèverait du coup le petit parfum, le demi-jour, et ne maintiendrait rien , pas même le marbre du tombeau.
En politique, sans rien ajouter, des suppressions par-ci
1. Dans la notice en tète de l'éciition des Œuvres^ la derni(>rc dorpi-page du Portrait de Fontanes par Sainte-Beuve a été en effet supprimée. La noiice n'est au complet que dans les Portraits littéraires (t. II^ chez Gc^rnier frères).
par-là arriveraient aussi, ce me semble, à atteindre Tefiet que vous désirez ou du moins à n*en pas produire un autre. Je ne puis pas tout à fait oublier ma signature quand j'écris des Bourbons et du royalisme, et je suis (toute proportion gardée) comme M. de Condorcet, qui, dans ses Eloges^ dit des académiciens bons chrétiens : « Nous devons convenir que M... avait des sentiments religieux, i» On sait, dans sa bouche, ce que cela veut dire. Il iaut lui passer sa légère grimace.
Il me semble en lui voir le diable Que Dieu force à louer les saints.
Quant à ce qui n'a pas été rangé dans les sine qua non^ je vous demanderais grâce pour Millevoye, dussiez-vous comme pièce justificative être condamnée à lire ce que j*en ai écrit : on ôterait le Lamartine,
En un mot (ma pensée une fois garantie quelque part dans son intégrité), vous ne trouveriez plus, madame, qu'un désir de vous complaire et de réparer ce que je tiens pourtant à faire : c'est absolument comme pour le mal, on veut avoir le bénéfice des deux.
Je serais heureux si ceci offrait une solution, et, si je le savais , je ne tarderais pas à envoyer à l'impression la première moitié de la notice.
Veuillez recevoir, madame, avec mes profonds regrets de toute celte chicane, l'expression de mes hommages respectueux et les partager avec mademoiselle Led'huy.
À LA MÊME
Samedi soir.
Madame,
Mille pardons de ne vous avoir pas aussitôt confirmé ce que votre lettre terminait en eflTet. J'ai vu hier madame Récamier et M. de Chateaubriand à quatre heures : je leur ai dit le biais et ils n'ont rien vu de mieux puisque vous en étiez satisfaite. J'ai donc envoyé à l'impression pour la Revue la première partie, qui passera le !«' décembre (1838). J'ai de plus accéléré, par une double lettre à M. Hachette et à l'imprimeur, notre second volume. J'attends les dernières feuilles du premier pour vous le montrer complet (sauf les préfaces).
Je vous prie de recevoir mes remercîments sincères pour 'amabilité dont vous voulez bien couvrir toute ma mauvaise grâce, et je vous offre, ainsi qu'à mademoiselle Mathilde, tous mes respectueux hommages.
Ce mardi.
Madame,
J'ai en effet reçu une lettre de M. Roger que je joins ici, parce que vous vous expliquerez peut-être par là son inlen-
lion, qui reste pour moi un peu obscure. Dans la conversation que j'avais eue avec lui et où j'avais touché un mot de la possibilité de mettre les discours académiques, il m'avait paru plutôt éloigné de cette idée. Après notre conversation, madame, et vous-même ne cédant qu'à une sorte de nécessité ou de convenance matérielle pour le volume, j'avais tâché qu'on s'en passât. J'avais vu Hachette, qui est tombé d'accord. Ainsi plus de discours académiques, aucune demande de moi à M. Roger, lorsque j'ai reçu cette lettre obligeante qui est pourtant un vrai raprès-coup. J'aurais dû la recevoir dimanche si j'avais été chez ma mère; mais, par contre-temps, je ne l'ai eue que lundi matin. J'ai répondu aussitôt que j'avais pris l'autre parti, qu'il était trop tard. Et, en effet, quoique la dernière feuille ne soit pas tirée, elle est composée avec la note finale, que j'ai mise afin d'indiquer du moins les éloges académiques qu'on n'insère pas, et avec la table des matières. La lettre et l'envoi de M. Roger à vous, madame, me font entrevoir qu'il tient plus à cette insertion qu'il n'avait paru d'abord. Mais il me semble véritablement qu'il est trop tard. Déjà la nécessité d'envoyer les épreuves de la préface et de la notice à M. de Chateaubriand et à lui nous rejetait à une semaine plus tard pour la publication. Car on ne peut imprimer ma notice, ou du moins me l'envoyer à corriger définitivement, que quand ces messieurs auront fini de leur côté. Yoilà l'état des choses. J'ai l'agrément de M. de Chateaubriand pour le titre. Vous aurez les bonnes feuilles de sa préface à l'avance pour les Débals.' A moins d'un contreordre absolu de votre part et qui arrive promptement, je laisserai passer outre pour le tirage de la dernière feuille,
telle qu'elle avait été arrêtée, c'est-à-dire sans les élogos académiques.
Pardon, madame, de tous ces détails techniques, auxquels vous comprendrez toujours assez pour vous ennuyer. Mille remercîments sensibles pour la lettre confiée. J'aurai l'honneur de vous en aller remercier au premier jour, mais sans pouvoir vous en assigner un. Au reste, nos séances sont finies, et ce n'est plus que des visites que j'aurai Thonneur et le plaisir de vous faire.
Veuillez recevoir, ainsi que mademoiselle Mathilde, Texpression de mes hommages respectueux et dévoués.
P.-S, — J'aurai grand soin du volume de M. Roger et le lirai avec intérêt, discours et autres pièces. Je vous le reporterai, madame, Ifi prochaine lois.
A LA MÂMR
Ce vendredi.
Madame,
En attendant que j aie Thonneur de vous aller saluer, je yeux tout de suite vous rassurer un peu sur le matériel du volume. Cet exemplaire, encore une fois, n'est que ce qu'on appelle des bonnes feuilles : non satiné, non broché, car c'est moi-même qui l'ai lait brocher à la hâte pour que les feuilles se tiennent; mais, quand on broche sérieusement^ on met le volume sous presse, et il est bien plus mince.