‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 17 sur 139 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

A LA MÊME

Samedi.

Madame,

Ce sera donc mardi, puisque ce jour vous convient, que nous réglerons la prose. J*ai pu hier achever ma lecture de la notice à M. de Chateaubriand et à madame Récamier : il n*y avait que les mêmes personnes, moins madame Lenorniant, dont Tenfant était malade, et plus M. deCazalès inter venu et de mes amis. M. de Chateaubriand a continué d'être content et m'a fait deux ou trois remarques et rectifications. Maintenant, j'ai à vous dire que je serais désolé que cette lecture faite à d'autres avant vous, madame, vous parût un tort de ma part. Je vous avouerai que je n'étais pas fâché d'avoir d'avance l'avis de M. de Chateaubriand, pour répondre d'emblée à d'autres avis qui pourraient être élevés vous savez d'où. Pour les points littéraires, je tenais à son opinion et à son approbation, qui m'est une garantie. Vous me parlez, madame, avec une franchise qui sollicite la mienne. En touchant d'avance cette difficulté en général, j'espère qu'il en sera comme d'autres difficultés que, dans cette affaire, nous nous sommes créées à l'avance, et qui se sont résolues tout naturellement par le fait. Dans le principe, lorsque vous m'avez vu si préoccupé d'avoir des notices de tout le monde, tant de M. de Chateaubriand que de M. Yillemain et de M. Roger, c'est que je ne comptais

pas que la mienne pût à coup sûr trouver place dans Fédition : je sentais qu'il y avait là des cSnditions particulières de convenance, et, ne vous connaissant qu'à peine encore, je n'osais me flatter de les remplir à vos yeux. Mon idée était donc de prendre soin de l'édition et de Taider coUatéralement par un article libre à la RevUe des Deux Mondes, Depuis, madame, en ayant l'honneur de vous mieux connaître, j'ai pensé qu'il ne m'était pas impossible de vous satisfaire dans ma propre mesure; et c'est à quoi j'ai visé constamment dans toute ma notice. Après cela, je vous avouerai que je répugne absolument à recevoir (en la communiquant à l'avance) d'autre impression que la vôtre, et que je décline tout à fait le jugement d'autres personnes que je n'ai pas besoin de nommer. Veuillez penser que, depuis que j'écris, c'est la première fois que je lis d'avance ce que je fais et que je le soumets : ceci doit vous p<iraître beaucoup moins de l'orgueil que l'habitude et l'excès, si vous le voulez, d'un esprit libre, qui a perpétuellement sacrifié toute espèce d'avantages à cette liberté. Je vous lirai donc, ainsi qu'à mademoiselle Mathilde, ma notice; vous voudrez bien, en restant à votre place, entrer par instants et vous mettre un peu à la mienne, penser, s'il vous pldt, qu'une notice écrite et signée par moi ne peut être dans aucun cas considérée comme une notice écrite et signée par vous ; que l'adoption que vous en ferez pour l'édition n'implique pas que chaque ligne de la notice eût pu être écrite par vous, mais seulement que rien ne vous y choque particulièrement et que l'esprit de l'ensemble vous agrée ou vous suffit. Dans tout ce que je ne tiens que de vous et de votre confiance, il est trop simple que l'usage que j'en &i8 soit

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tout à fait subordonné à votre volonté et à votre direction; dans le reste, je me retrouve naturellement plus libre. Je pose là, encore un coup, à l'avance des difficultés que je ne prévois pas dans l'application; mais votre lettre m'a semblé les prévoir et les craindre. Au pire, si nous ne pouvions tomber d'accord sur quelques-uns des points que je considère comme libtes, le biais à prendre est tout trouvé. Dans ma notice de la Revue des Deux Mondes^ je me trouverais un peu plus complet que dans ma notice de l'édition ; je le regretterais pour toute sorte de raisons, et l'édition a déjà souffert un peu de toutes ces considérations intérieures dans lesquelles le public n'entre pas du tout. Pardon, madame, de toutes ces explications préalables auxquelles je me flatte que nous n'aurons bientôt plus à songer. En écrivant sur M. de Fontanes, je n'ai pas même eu besoin de songer à vous pour que ma plume s'intéressât vivement et prît parti pour son objet : plus je l'ai regardé de près, plus il m'a charmé, et c'est, je crois, ce sentiment qui fait la valeur générale de mon Portrait.

A mardi donc, et veuillez recevoir, madame, ainsi que mademoiselle Mathilde, mes hommages respectueux.

A LA MÊM£.

Je reçois votre mot aimable, et je ne saurais dire com% bien j'en suis comblé. Ce que j'ai le plus désiré, c'e^t

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remplir au gré des amis de M. de Fonlanes et de vous, par-dessus tous, cetle mission honorable de parler de lui, presque en leur nom et au vôtre. Quant à la suite, je vous demanderai quelques jours avant de vous la pouvoir donner. 11 est inutile de recourir à M. de Langeac pour le discours : je sais que c'est bien le nôtre. Hier matin, j*ai vu M. Mole qui m*a donné deux détails, dont un surtout est précieux parce qu'il complète essentiellement la conduite de M. de Fontanes envers le consul au sujet du duc d'Enghien. J'ai aussitôt recherché dans le Moniteur^ et j*ai tout vérifié. De plus, j'ai pu, étant le matin dans le quartier, revoir M. de Langeac lui-même. Quoique je le susse bien vieux*, j'ai été un peu renversé quand, repassant ses souvenirs de poète et me parlant de ses prix d'Académie, il me dit qu'il en avait remporté un autrefois. « En quelle année? — En 1768 : j'avais La Harpe pour concurrent. »

Si vous vouliez, madame, j'aurais l'honneur de vous voir mercredi matin vers trois heures : votre silence voudra dire oui. Offrez, s'il vous plaît, mes hommages respectueux à mademoiselle Lcd'huy.

1. Le chevalier de Langonc pouvait avoir dans les quatre-vingtdix ans, ({.uand Sainlc-Bcuvu alluil le consuller sur FoDtanes, dont il avait été l'ami et auquel il avait longtemps servi de secrétaire intime. C'était un poëte agréable, très-connu pour ses opinions royalistes; ce qui ne l'empochait pas d'avoir occupé des fonctions universitaires sous l'Empire, grâce à sa liaison avec l'illustre grand maître de l'Université. La Restauration, en lui maintenant ces fonctions, l'avait créé chevalier de la Légion d'honneur et un peu plus tard chevalier de Saint-Louis.

À LÀ MÊME

Ce mercredi matin.

Madame,

J'ai beaucoup réfléchi depuis hier à notre différend. Je viens d'y resonger avec la clarté d'idées du matin. J'ai le regret de vous dire que je n'ai pu un seul instant changer mon impression première. Du moment que l'idée de devoir intervient dans votre pensée au degré où je Tai vu se prononcer hier, il est tout à fait impo&sible que la notice entre dans l'édition, car de mon côté il y a, malgré moi, obstacle invincible. Sur tout au monde je céderais, — pas sur les choses de plume quand une fois je crois avoir dit. C'est mon faible; me le voudrez-vous pardonner?

J'ai écrit une notice sur madame de Duras : j'avais eu de la confiance de madame de Rauzan des pièces, des documents; elle n'a lu la notice qu'au moment où elle paraissait, déjà imprimée, la veille au soir. L'impression générale lui a suffi; elle aurait pu sur tel ou tel point désirer autre chose sans doute; mais, au total, elle a été contente, et le public n'a pas pensé qu'il y eût rien qui allât contre la mémoire de madame de Duras.

J'ai écrit une notice sur M. Ampère le père, avec des documents tout intimes venus du fils, mon ami : je ne lui ai pas lu la notice. 11 ne l'a vue que imprimée; il a été I. »

content, sauf d'un mot que j*avais glissé sur ce que je croyais tenir à une faiblesse de caractère de M. Ampère à l'égard des puissants. 11 m*a dit : « J'ai été heureux de tout, sauf de ce mot que je vous aurais prié de retrancher sî je Tavais vu d'avance. » C'est pour cela môme que je ne le lui avais pas soumis. Si je n'avais été libre d'écrire ce mot, je n'aurais pas écrit la notice; dans la réimpression, le mot sera maintenu. Le public n'a vu dans l'article qu'un hommage à M. Ampère.

Quand j'ai écrit sur madame de Staël, madame de Broglie m'a fait venir, et, avec toute l'autorité de grâce et de vertu dont elle pouvait disposer m'a prescrit certaines limites; elle désirait que je communiquasse l'article; je ne l'ai pas voulu. Elle a été contente en le lisant, sauf d'une page que, pour rien au monde, je n'aurais retranchée; car c'étaient mes réserves et mes insinuations (sur la vie romanesque de Coppet).

Je vous ennuierais longuement, madame, de ces précédents : vous m'opposerez qu'ici-ma fonction est officielle et que la notice se fait sous vos yeux, au •sein même de l'édition. C'est là qu'est notre différence de vue : je ne voudrais pas que la condition fût autre pour moi que si j'écrivais en toute indépendance, d'autant plus que j'ai moi-m(»me, en écrivant, tenu compte, autant qu'il m'a été po'^siblo, de la convenance et du lieu.

L'affaire est manquée : du moment que la notice n'est plus qu'un désagrément plus ou moins mitigé, mon but n'a pas été atteint, et je n'ai pas su passer dans le dénié. Cela est si vrai, que toutes vos remarques que je relis poi^ tent sur des points auxquels je tiens pour des raisons

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diverses et auiiquels une intention de ma part est altachée.

Sur les points littéraires, c'est ma nuance même, et roulue, et amenée au degré où je la souhaitais en finissant, qui vous a paru trop faible.

Sur les points politiques, ma manière de voir M. do Fontanes est encore très-intime chez moi ; j'avais tâché de tenir compte de vos désirs en éteignant plutôt mon impression. Mais je puis vous assurer, madame, que, même quand vous ne m'eussiez pas parlé avec autant de confiance de ses dispositions intérieures et de ses regrets mêlés à sa joie (en 1814); que, même quand madame Duvivier ne m'eût point parlé comme elle l'a fait, j'avais, au moins de trois autres côtés et par des mots très-précis, de quoi me former sur M. de Fontanes cette idée que je garde plus vive que je ne l'ai exprimée.

De tout ceci je conclus qu'il est impossible que la notice entre dans l'édition; de votre côté, un devoir, du mien un sentiment que je ne sais comment appeler, mais qui est ma nature même.

Il ne reste plus qu'à savoir si elle pourrait paraître à côté. Mais, du moment qu'elle n'est plus pour vous, madame, qu'un désagrément plus ou moins dépaysé, mon sentiment est de la laisser dormir. Une notice qui resterait ce que vous Tavez lue, sauf les changements de fait qui porteraient sur les petites inexactitudes matérielles, pourrait encore aider coUatéralement l'édition sans doute; mais ce qu'eUe contiendrait de désagréable pour vous, madame (moi le sachant), m'en semblerait empoisonner l'effet.

Ajoutez-y le public, qui, en lisant, ne comprendrait

rien à cette dissidence; je parle du public le plus rapproché.

Nous allons continuer et presser la publication du second volume; je ferai entrer dans les extraits du Mémorial la lettre au général Bonaparte que je voulais insérer dans la notice. Rien ne sera changé au deuxième volume, d'ailleurs. Je me charge d'arranger avec M. de Chateaubriand l'affaire de sa préface : ce ne sera qu'une demi«page à changer.

Tout cela, madame, me coûte si péniblement, que je voudrais qu'il n'en fût plus question entre nous quand je vous reverrai : j'aurai cet honneur bientôt, en vous reportant toutes les lettres et pièces que j'ai dues à votre obligeance. Je vous porterai en même temps le premier volume en entier, sauf les préfaces.

Veuillez offrir à mademoiselle Led'huy et recevoir mes regrets confus et mes respectueux hommages.

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