A M. J.-L. TREMBLAI
Paris, i*' juin 183,.
Monsieur,
J'ai été extrêmement touché de la lettre et des vers que vous m*avez envoyés, et, en même temps, je suis embarrassé
culièrement en ce qui concerne le poëte Edouard Turquety, dans les Premiers Lundis^ t. II : l'article attribué à Sainte-Beuve était de Charles Labitte. La Table de la Revue des Deux Mondes, publiée en 1875, ne laisse aucun doute à ce sujet : elle donne, il est vrai, comme de Sainte^euve, et d'une façon générale, la Chronique du 15 février 1839, qui renferme l'article en question; mais elle énumère, au nom de Charles Labitte, les articles qui sont de ce dernier, et c'est celte ligne de démarcation bien établie qui a éclairé trop tard l'éditeur des Premiers Lundis. Il en fait ici son mea culpa. — Il aurait dû être averti par le dernier mot d'une lettre de Sainte-Beuve à Charles Asselineau sur Turquety, écrite après la mort du poëte (1867). Nous avons le devoir de la signaler : elle l'ait partie des Notes et Pensées qui ont remplacé, du vivant de l'auteur, l'ancienne Table des Causeries du Lwidi (tome XI, p. 517). 1. Auteur de Maladie et Guérison. Retour d'un enfant du siècle au catholicisme.
pour répondre dignement à tant de confiance. Vous avez la bonté de juger de raoi par mes vers, et de m 'attribuer, comme disposition habituelle, ce qui n'est qu'éclair passager dans ma vie. Vous êtes malheureux, et vous me demandez des consolations ; je voudrais bien en posséder le secret, monsieur, et avoir en moi la source d'eau vive; je n'en serais point avare, assurément. Mais ce n'est point en nous autres qu'il la faut chercher. Quand on a la foi et l'appui d^une religion positive, la source de toute consolation est presque trouvée; quand on n'a pas le bonheur de croire, le mal est presque irrémédiable; on ne peut l'assoupir que par des conseils humains fort imparfaits ; l'amour, quand il n'est pas contraire à Tordre , est ce que la terre a de mieux à offrir aux âmes qui y sont exilées; l'amitié peut beaucoup, mais j'ai le malheur de ne pas trop compter sur son eificacité souveraine...
Pardon, monsieur, de si mal répondre à vos questions, si pleines de candeur et de confiance. Mais, moi-même, si je croyais qu'il y eût au monde quelque poëte qui eût le secret que vous cherchez, je lui demanderais à lui-même ce que vous me demandez à moi ; car, comme vous, j'ai besoin de ce qui console ; mais je me fais moins d'illusions peut-être, et je ne cherche plus, par désespoir de trouver, et par l'idée où je suis que la religion seule donne ce calme qui n'est pas le bonheur peut-être, mais qui suffit après laprenMèie jeunesse.
% COURESPONDANCE
A M. YILLEMAIN.
Ce 10 septembre 1839.
Monsieur,
Je trouve votre lettre en arrivant du Perche, ce matin même. Je crains de ne pouvoir me méprendre à vos remercîments, non plus que vous-même ne vous êtes mépris à mes louanges : beaucoup sont sincères, quelques-unes sont réservées. C'est vous dire que je crois être rentré à votre égard dans les termes d'une indépendance respectueuse, équitable, non plus amicale. Je crois que vous-même, monsieur, m'avez délié le premier. En effet, depuis plus de six mois que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer, il m'est revenu de plusieurs côtés des plaintes de vous sur moi : mon travail sur M. de Fontanes en était l'objet. On n'est pas toujours heureux en louant, surtout quand on a le malheur de prétendre choisir entre les louanges. Pourtant j'ai été étonné que de telles plaintes s'élevassent tout haut devant des personnes plus ou moins indifférentes, dans des comités aussi officiels que Test celui, par exemple, du Journal des Savants^ et que vous n'hésitassiez pas à vous déclarer offensé par moi. Je mets en fait que mon travail sur M. de Fontanes, lu par un jury composé d'amis communs, n^eûtparu à aucun receler rien d'offensant pour vous. Je dis plus : en considérant l'ensemble des deux volumes, la place que
VOUS y tenez à bon droit, les notes que j'ai cru de mon devoir d'éditeur d'y joindre, et où votre nom revient comme il le mérite; en voulant bien, de plus, tenir compte de certaines difficultés intérieures, non pas (^e l'opposition certes, mais de l'indifférence au moins que je trouvais non loin de moi à ce que ce nom revînt si souvent, on pourrait croire qu'il y avait là de quoi valoir peut-être le plus simple des remercîments. Que si ensuite, vous trouviez, monsieur, tel ou tel commentaire de ma part ipoins juste, moins flatteur que je n'eusse désiré, pourquoi ne pas m'adresser, au lieu de ce remercîment, une plainte ? Je l'eusse aimée ( bien mieux) et j'y eusse répondu avec franchise. Au lieu de cela, rien, et des plaintes au dehors qu'il m'a été impossible de ne pas entendre. J'ai cherché en quoi je les pouvais mériter.
On m^a fait remarquer un passage qui avait pu causer cette offense. J'y semblais croire, en effet, que le plus d'esprit, et du plus fin, du plus poli, en ce temps-ci, ne suffisait pas toujours à lutter contre du plus gros ; mais, plus j*y ai songé, plus il m'a semblé impossible que l'offense tombât sur un autre personnage que ce temps-ci lui-même ! que Bédoch s'appelle Bédoch ou Cunin-Gridaine, oui, je le crois le plus fort en définitive, toutes choses égales ou inégales d'ailleurs. Voilà mon crime peut-être : aux yeux d'un homme d'esprit, en est-ce un? Au pire, n'est-ce pas au siècle que je fais l'injure?
Enfin, je m'arrête ; ce n'est pas ma justification que j'entreprends, j'essaye seulement de vous exprimer ma perplexité, lorsqu'on m'apprit cette grave offense dont je m'étais rendu coupable. Quoi qu'elle fût, au reste, elle n'était pas telle qu'elle dût mériter un silence direct, assez claire*
ment interprété par des plaintes formelles au dehors. Si j'avais failli, c'était en ariii encore; je ne suis pas digne de dénouer les cordons d*Horace; mais, comme lui, je pense que la louange est ^flatterie si elle ne joue souvent à la limite ; ce qu'on a dit de lui serait ma gloire :
,Et admissus circum prœcordia Itidit.
Mais j'ai été un lourdaud, je le vois bien. Et puis, à parler franc, je crois que nos grands hommes sont tous un peu gâtés là-dessus. La grosse louange ne les dégoûte pas assez, même les plus fins : chaque thèse, chaque discours de gens qui dépendent de vous, blase à la longue et accoutume aussi. Je me suis redit bien souvent. Pépigramme (bien libertine, mille pardons!) de Chamfort aux coquettes de son temps :
Vous rougirez, mais vous prendrez Alcidet
Je me suis donc considéré comme rentré à votre égard, monsieur, dans ma parfaite et plus que première indépendance ; mon procédé envers vous depuis plus de douze ans que j'ai l'honneur de vous connaître a été tel, que je ne veux certes pas le démentir désormais : je le continuerai, mais sans l'astreindre; l'humeur de l'âge (Alcesle avait trente-six ans, je me figure) s'y mêlera parfois, le moins que je le pourrai; l'esprit charmant, l'écrivain accompli y recevront toujours mes hommages. Les années plus encore que les voyages m'apprennent à me passer d'autrui, ménje quand cet autrui est fertile en grâces; à croire moins que jamais aux amitiés ejffectives, aux choses désintéressées; à voir que tout ceci n*est qu'un grand jeu dont la plupart s*ac-
commodent sérieusement , mais dont je m'impatiente souvent plus qu'il ne faudrait. L'amitié , à travers tout cela , est certainement douce et elle seule console; mais il faut qu'elle soit sûre, qu'elle ne se complique pas de tous les chatouillements de la bonne et de la mauvaise louange : et vous m'avez montré qu'à votre égard, par ma lauLe sans doute, elle se compliquait.
J'abuse de vos moments et je termine avec le regret de ne pouvoir me permettre de nommer une personne à qui d'ordinaire arrivaient par vous mes hommages.
Veuillez croire, monsieur, à mes sentiments très-respectueux«
A MADAME LA COMTESSE CHRISTINE DE FONTANES
Ce 2G septembre 1839.
Madame,
Le plus vif regret a été pour moi, croyez-le bien. J'ai été malheureux aussi en ne vous trouvant pas avant mon départ; je compte bien pourtant en finir avec le guignon cette fois-ci. Vous nous restez cet hiver; c'est à nous d'en profiter. J'aurai grand plaisir à vous entendre parler de l'Italie : je n'ai fait que la voir, en apprendre le chemin, mais c'est assez pour prendre intérêt à tout. Si je n'étais pas si excentrique et si occupé déjà, j'oserais vous indiquer quelque jour où j'aborderais vos quartiers : mais je m'ea
remettrai encore à la fortune, et elle se retrouvera. Remerciez bien, je .vous en prie, mademoiselle Mathiide de sa bonne idée, et offrez-lui tous mes hommages en les recevant aussi, madame, avec mes sentiments les plus dévoués et les plus obligés.
A LA MÊME
25 octobre.
Madame,
Mille remercîments de cette aimable attention; je lirai avec toute sorte d'intérêt l'article de M. Roger sur un sujet qui m'est vraiment si cher. J'avais lu l'article du Courrier^ dont la courtoisie a été telle, que je n'ose soupçonner la plume qui pourrait bien remonter à l'Université même. Ce silence allégué de M. Yiilemain m'a presque eu l'air d'une signature. Au fait, il n'y a rien à répondre; vous n'avez pas eu l'air, madame, de prendre fait et cause pour M. de Salvandy ; votre position a été à merveille tracée par les termes si précis de votre lettre. Vous avez tous les honneurs de la guerre, et j'espère qu'elle est bien éteinte désormais. Je me réserve . le plaisir de vous reporter le Courrier et vous prie, madame, de recevoir l'expression de tous nies sentiments respectueux et dévoués,
• A LA MÊME
Vendredi
Vous savez certainement déjà par madame Récamier que notre lecture continue demain samedi à trois hexires; ceci n'est donc que pour vous témoigner le regret de n*avoir pu vous le dire moi-même et pour vous remercier de Tintérêt que vous voulez bien mettre à un travail que le lecteur devra beaucoup aider. C'est pour moi un aiguillon bien vif que d'être entendu comme je l'ai été l'autre jour. Mademoiselle Mathilde ne sera-t-elle pas de la réunion de demain?
Offrez-lui et recevez, madame, mes plus humbles hommages.
A LA MÊME
Ce S&medi soir.
Quel fâcheux contre-temps, madame, et quel malentendu! Je n'avais vu, depuis l'autre samedi, madame Récamie»» que mardi dernier; c'est alors que nous prîmes jour pour le samedi d'aujourd'hui. Je me chargeai bien de vous
prévenir ; mais, étant retourné hier chez madame Récamier sans la trouver, je ne sus pas bien à quel degré j'en élms chargé, et ma lettre ne vous alla que comme un avis inutile qui avait déjà du être précédé d'un autre. Combien je regrette de ne pas m'être mieux expliqué! Madame Récamier vous a regrettée aussi; enfin, vous nous manquiez. Heureusement c'est réparable, et mon gros livre * tardera tant à paraître, qu'il y aura encore lieu à des lectures, et mademoiselle Mathilde en sera.
Veuillez recevoir, madame, tous mes respects et mes hommages dévoués.