LUI
A LA MÊME
Ce mercredi.
Madame,
J'aurais voulu courir ce matin chez vous pour vous rassurer sur tous ces détails derniers, auxquels, je crois, vous attachez plus d'importance qu'ils n'en ont. Mais je suis retenu par un article qui doit être dans la Revue du 15 (sur Malebranche, rien que cela), et, quoique mon travs^il
soit déjà presque fait dans mon Port-Royal^ d'où je le tire, je n'ai pas trop de ces cinq ou six derniers jours qui me restent pour le mettre au net et le faire imprimer; me voilà donc comme absorbé et confisqué : c'est un peu mon lot. de quinzaine en quinzaine. Mais tranquillisez-vous, je vous en prie, sur ces détails de mise en vente : je vais écrire à Hachette pour la retarder. Il m'est impossible de ne pas regretter que vous ayez parlé à M. de Chateaubriand, comme d'une affaire expresse, de ce qui n'était qu'un incident qui ne faisait pas un pli, selon moi. C'était l'avis de madame Récamier, à qui j'avais demandé si elle voyait à cette insertion aucun inconvénient. En posant la question de vous à M. de Chateaubriand, il fait de la modestie, il ne veut pas; un peu d'ennui et de respect humain à l'égard des Débats s'y mêle ; il consent bien à y être loué et cité, mais il ne se soucie pas d'en être trop directement prévenu. Il faut savoir faire aux gens quelque plaisir, même malgré eux. Et ici il n'y avait pas de malgré^ je persiste à le croire : je me chargerais même de faire revenir M. de Chateaubriand, si tout cela, encore une fois, ne devenait pas une affaire, n'ayant jamais dû en être une. El notez bien, madame, qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher le Journal des Débats^ ou tout autre journal, d'insérer, le jour où le volume leur tombera entre les mains, tout ce qu'ils voudront dépecer de la préface et du reste. Je pense que le Journal des Débats alors le fera : il s'agissait qu'il le fît seulement deux jours d'avance; ce qui était plus commode et la meilleure annonce pour l'édition. Je vous avoue que, si le Journal des Débats ne fait pas une annonce de cette sorte lorsqu'il en aura le droit, c'est-à-dire le jour
OÙ il aura le livre, le plus grand appui manque à la mise en vente; car aucun autre journal n'a crédit pour cela. Dans tout ceci, je regrette que vous n'ayez pas laissé faire aux gens du métier et intéressés au succès, et à Tamourpropre de tous en cette publication. C'est un peu comme pour, un vaisseau qu'on lance : au moment de la manœuvre, il ne faut pas qu'une ficelle (fut-elle en soie) vienne en travers. Au reste, il n'y a pas grand mal jusqu'ici ; j'écris h. Hachette pour retarder un peu une mise en vente qui aurait toujours été très- incognito sans la publicité d'une annonce au Journal des Débats, Vous recevrez pourtant les volumes cette semaine, j'espère : l'éditeur a, de plus, trop d'intérêt, dans cette crise politique, à les produire à M. de Salvandy avant sa sortie très-possible du ministère, pour ne pas les faire paraître : il doit tâcher d'obtenir définitivement, s'il se peut, les souscriptions restées en promesse jusqu'ici. J'ajouterai, dans ma lettre à Hachette, qu'il serait bon qu'il eût l'honneur de vous voir pour satisfaire à vos questions sur ces détails auxquels il est autant intéressé que personne et sur lesquels il ne m'a paru avoir aucune incertitude : il n'est nullement embarrassé de l'écoulement de ces volumes, m'a-t-il répété plus d'une fois. Quant à l'effet de la mise en vente^ à cette vogue prompte, à ce coup de main instantané, il faut, je crois, peu s'y attendre : le Journal des Débats seul pouvait, en s'y prêtant, produire quelque chose de tel et ouvrir l'écluse; à son défaut, il y aura, selon l'expression d'Hachette, écoulement plutôt que rien de soudain et de vif. Je ne sais même s'il est à désirer que le livre arrive (sans que le libraire prenne d'avance ses précautions) à ces journaux rudes et grossiers que je connais
de reste pour les avoir pratiqués : le National^ le Siècle, le Courrier et tutti quanti. M. Granier, dans la Presse^ pourrait bien le manger, comme il fait Racine, si on n'y prend garde. Le libraire, au reste, entend ces choses, et vous devez, madame, les ignorer, pour Thonneur de la littérature et de la liberté de la presse.
Mille pardons de ces longs détails, que la conversation allégerait un peu, et dans ^'intervalle desquels je ne me lasserais de vous répéter : Laissez faire, pas d'inquiétude, tout cela est médiocrement important. L'essentiel, en eflfet, est que le livre existe, qu'il demeure, et, cette semaine, vos yeux vous en assureront.
Adieu, madame; à bientôt, si Malebranche me laisse une trêve.
A LA MÊME
Ce mercredi soir.
Madame,
Encore une lettre! celle-ci du moins va tout éclaircir. Je suis passé chez madame Récaniier à cinq heures; son premier mot a été pour me dire qu'elle eût pu remplir ma coinniission près de M. de Chateaubriand, celui-ci vous avait vue.
M. de Chateaubriand alors m'a dit (ceci bien entre nous) qu'il avait dit non à l'insertion, parce que le canal par où elle se serait faite lui paraissait avoir quelques incoové-
nîents de M. Berlin à lui. Il m'a dit de lui faire envoyer des exemplaires dès que j*en aurai, et que lui-même les enverrait avec un mot à M. Bertin. Vous voyez que tout est pour le mieux sur ce point. Je vais écrire à Hachette pour qu'il envoie à M. de Chateaubriand en même temps qu'à vous les premiers exemplaires.
Recevez, madame, tous mes respectueux hommages.
À LA MÊME
Ce samedi.
J'ai vu hier Hachette, qui est tombé d'accord sur tous les points avec ce que je lui ai dit de vos désirs. Il aura Thonneur de vous voir un de ces matins et m'a paru si décidé à VOU& complaire dans ce détail de la publication, que j'espère que tout ira selon votre souhait. Il fait sfltiner les volumes; s'il avait mieux aimé d'abord les faire battre seulement, c*est que le satinage, plus flatteur à l'œil, a l'inconvénient de briser un peu les caractères neufs comme le sont ceux qu'on a employés. En effet, ces caractères ne sont pas du tout mal, typographiquement parlant^ et la personne qui s'est extasiée (me disiez- vous) sur leur beauté, pourrait bien avoir raison à demi.
En envoyant quelques exemplaires à M. de Chateaubriand, Hachette y joindra un mot pour lui soumettre le moment le plus opportun de l'envoi aux Débats.
Nous avons, de plus, arrangé ensemble à l'avance Tenvoi et la manière d*envoi aux divers journaux, afin d'être sûrs que le livre ne tombe pas en toutes mains, mais arrive surtout en des mains amies.
Parmi les journaux, il en est quelques-uns seulement pour lesquels vous aurez, madame, à faire agir vos relations : ce sont la Quotidienne et en général tous les journaux royalistes, excepté la Gazette, avec laquelle Hachette a directement accointance.
Encore aurait-il la Quotidienne si M. Poujoulat était ici ; mais je le croig en Italie avec M. Michaud.
Ainsi, madame, vous n'aurez à vous inquiéter, s'il vous plaît, que de prier vos amis, M. Roger et M. de Laborie, de parler aux journaux royalistes avec lesquels ils auraient relation, y compris la Quotidienne et excepté la Gazette.
Je suis un peu soulagé de ma presse extrême, car heureusement mon Malebranche retarde de quinze jours faute de place*. Aussi profiterai-je de ma liberté, en ayant l'honneur de vous aller saluer.
Recevez, madame, l'expression de mes respectueux hommages.
A LA MÊME
Ce samedi.
Madame, Pour répondre tout de suite au point d'affaire^ je vous
1 . Les Tables de la Revue des Deux Mondes ne signalent aucun article de Sainte-Beuve sur Malebranche. Cet article, extrait do Tort-Royal, comme on l'a vu plus haut, fut donc probablement retiré.
dirai qu*il est tout simple que tous les exemplaires à donner aux journaux viennent d'Hachette; aussi, ou ne donnez aucun des vôtres et faites-lui savoir seulement l'adresse des personnes auxquelles il en devra envoyer, ou, si vous donnez des vôtres, dites le nombre pour qu'il vous soit rendu. Et même croyez-le bien, Hachette ne sera pas si strict avec vous, madame, que de ne pas ajouter avec plaisir quelques exemplaires à votre nombre, si vous en avez besoin.
J'ai le regret de ne pouvoir absolument ce soir me rendre à votre aimable invitation et à l'obligeant désir de M. Joubert. Lundi soir vous irait-il, madame, ainsi qu'à lui? Ou encore, lundi vers quatre heures? Un mot de vous me dira si l'une ou l'autre de ces heures vous agrée.
Recevez l'expression de tous mes hommages dévoués et respectueux.
Lvn.
A M. EDOUARD TURQUETY.
Ce 8 janvier 1839.
Cher monsieur,
J'aurais dû aller vous \pir déjà et vous serrer la main; j'avais espéré vous rencontrer un soir chez Marmier : vous nous avez fait faute. J'ai reçu avec reconnaissance votre don poétique^. J'y ai trouvé des notes qui m'ont été au cœur,
1. Hymnes sacrées, Paris-Rennes, 1839, in-8". — La Revue des Deux Mondes rendit compte de ce vohime dans une de ses Chroniques littéraires, qui étaient rédigées en collaboration par Sainte- Beuve et son ami Charles Labitte. La part qui revient à l'un et à l'autre était difficile à démêler, et l'on a pu s'y tromper, parti-
comme Dans sa cellule ; d'autres, je Tavoue, sont trop précises et trop austères pour moi ; mais vous permettez ces dissidences en faveur de ce que je ressens ' comme vous. J'aimerais à m'expliquer là-dessus, surtout pour les points d'unisson. Je crains de ne pouvoir le faire avec le développement convenable. Je tâcherai, du moins, surchargé que je suis, que l'indispensable soit fait. On nous alarme sur la santé de Boulay-Paty Où donc est-il, et est-<^ si grave? Adieu, cher monsieur, et croyez à toutes mes amitiés dévouées.
LVJII.