‹ Correspondance de C.-A Sainte-BeuveChapitre 30 sur 139 · A M. LE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

A M. LE GÉNÉRAL

Octobre iUO.

Général,

Sachant votre retour, et depuis plusieurs jours déjà, j*ai m*e3Lcuser près de vous de n'avoir pas encore eu l'honneur

de vous aller saluer. J*ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre compte d'une situation que ma démarche, lors de votre retour précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ, de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt m'être assez complètement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étalé ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on appelle amitié ; de l'autre, étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué, une souffrance qui tout bas s'ulcère, et remporter un long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes possibles de l'étude et de l'isolement : je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrouvais en moi, de m'abstenir désormais et de fuir dans mon ombre. L'irrégularité apparente de cette conduite, aux yeux de ceux qui auraient le loisir de la remarquer, ne peut, je me le suis dit, compromettre que moi, que mes prétentions soupçonnées et déçues, que mon amour -propre enfin. S'il en eût été autrement, j'eusse trouvé le courage dans une obligation sérieuse. Devant désormais avoir très-peu l'honneur de vous voir ou même de vous rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ci des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui

Jt2 CORRESPOiNDANCE

(le ma part, ne cesseront de s'altacher à vous et à ce qui vous entoure.

A M. EDOUARD TURQUETY.

5 décembre 1840.

Je reçois, mon cher Turquety, presque en même temps que votre visite le volume que vous vouliez bien me promettre. Je vous remfTcie cordialement de votre amical souvenir. Je relis dans Primaocra de douces choses et j'en trouve de nouvelles, pleines d*une grâce plaintive et pure.

Mes amitiés sincères.

A M. AUGUSTE SAUVAGl!.

6 janvier i8jH.

Monsieur,

Je vous suis très-reconnaissant de l'honorable communication que vous voulez bien me faire. C'est bien sur mon indication que mon ami M. Géruzez vous a adressé sa demande. Il est très-digne que vous fassiez pour lui tout ce que vous avez bien voulu faire pour moi. L'appréciation

qu'il fera de Delille se ressentira nécessairement de la lecture que vous lui aurez procurée, et vous aurez, il me semble, servi par là, monsieur, la mémoire du poëto.

Recevez l'assurance, monsieur, do mes sentiments obligés et dévoués.

P.-S. — Je lui fais parvenir votre lettre.

A M. EDOUARD TURQUETY.

Paris, co 22 septembre i^M.

Je reçois, mon cher ami, avec beaucoup de reconnaissance vos beaux vers et votre cher aveu * ; je n*y réponds plus en vers, car le rapide rayon a disparu ; mais je vous dis en simple prose que je demeure très-touché. Continuez de chanter et de souffrir : c'est le plus noble état d'un cœur mortel.

Souffrir sans chanter est trop triste.

Chanter sans souffrir, c'est affaire de gosier.

Ne souffrir ni chanter, mais être heureux maussademenl, c'est le lot de plusieurs à qui est échue la graisse de la terre,

1. Nous n'avons pu découvrir à (|uelle pièce de vers d»' Turquety il est fait allusion dans cette lettre. Aucun des recueils du poëte breton ne se rapporte à cette date. (Note de Al. Saulnicr.)

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